Sur l'Aquarius: «J’ai dû enfoncer tout mon bras dans l’eau pour rattraper le bébé qui coulait»

Alors que l’Aquarius s’apprête à accoster en Espagne, Mediapart donne la parole à des membres de l’équipage, actuels ou vétérans, qui ont opéré à bord depuis 2016. Une expérience d’une dureté incomparable. Depuis le navire en route vers Valence, Clément enrage : « Je ne sais pas si c’est la pire rotation que j’ai vécue, mais c’est celle qui me met le plus hors de moi. »

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Pour décrire son retour à la maison en novembre 2017 après quatre rotations sur l’Aquarius, soit 2 000 migrants repêchés, Juliette dresse son propre tableau clinique : « J’étais en état de choc post-traumatique. » Pendant deux mois, cette sage-femme n’a pas pu travailler. « J’ai fait des cauchemars, je n’arrivais pas à reconnecter à ma vie, aux gens que j’adorais. Le retour à la réalité est d’une violence inouïe. » Quand elle a décidé d’embarquer, cette trentenaire n’en était pourtant pas à sa première mission avec Médecins sans frontières (MSF). Il y avait eu le Sud-Soudan, le Nord-Kivu (Congo), Kaboul (Afghanistan). « Mais personne ne ressort de l’Aquarius en étant le même. J’ai mis deux mois à en sortir, en fait. »

Alors que le navire de SOS Méditerranée et de MSF s’apprête à accoster en Espagne, Mediapart donne la parole à plusieurs de ses « soutiers », médecins ou marins pêcheurs de métier, Bretons ou Anglais, toujours au taquet ou bien vétérans, pour qu’ils racontent cette mobilisation citoyenne inédite démarrée en février 2016 avec l’aide d’un armateur allemand (Klaus Vogel), financée à 95 % par des dons privés, et qui a déjà permis de repêcher quelque 30 000 exilés, souvent des hommes martyrisés en Libye, voire esclavagisés, des femmes violées. Comment raconter le vécu de ces « ambulanciers » des mers ?

Tanguy Louppe, marin breton, sur l'Aquarius au printemps dernier © Yann Levy Tanguy Louppe, marin breton, sur l'Aquarius au printemps dernier © Yann Levy

« On sort les gens de la mort », résume Juliette. Lapsus, elle voulait dire « sauver ». Mais au fond, quand ils racontent leurs « rotations » à bord de l’Aquarius, ces volontaires donnent effectivement l’impression d’avoir traversé le Styx, ce fleuve de la mythologie grecque qui sépare la vie des Enfers, et qu’il faut réussir à franchir pour aller rechercher ses morts. En tendant la main aux naufragés, les gens de l’Aquarius touchent du doigt l’autre bord. Ils voient. Et comme des Orphée des temps modernes, ils se découvrent inconsolables de n’avoir pas su ramener tout le monde. Pas pu, en réalité.

« Ce jour-là, depuis mon canot de secours, j’ai dû enfoncer tout mon bras dans l’eau pour rattraper le bébé, je lui ai fait un message cardiaque en étant persuadé qu’il était déjà mort, il est monté comme ça sur l’Aquarius. » Édouard Courcelle avait déjà bien bourlingué avant de s’embarquer dans l’aventure en 2016, bossé dans le bâtiment et les vignes, fait l’animateur pour des personnes handicapées mentales et des mineurs étrangers isolés, avant une reconversion en Bretagne dans l’ostréiculture, la pêche, puis le lycée maritime pour se qualifier comme capitaine. Mais quand ce gaillard de 35 ans raconte son opération du 27 janvier dernier, il pleure.

Sur le papier, le modus operandi est toujours le même : jamais de bord à bord avec les embarcations en détresse. L’Aquarius s’arrête à un demi-mille (environ 900 mètres) de distance, puis met ses deux canots de sauvetage à la mer. Leur nom ? Easy 1 (« doucement » en français) et Easy 2. L’un d’eux s’approche d’abord pour une reconnaissance avec un « médiateur culturel » à son bord, qui parle plusieurs langues et s’efforce de rassurer. C’est la clef : tout mouvement de foule sur les pneumatiques de pacotille des migrants, calibrés pour tenir à peine jusqu’aux eaux internationales avant de se casser ou se dégonfler, peut s’avérer dramatique. Des gilets de sauvetage sont distribués, puis l’évacuation débute avec les plus faibles, un par un. Mais le 27 janvier, l’embarcation des migrants et le bébé étaient déjà train de couler.

« J’ai découvert en remontant à la fin sur l’Aquarius qu’il avait survécu, raconte Édouard. Mais pendant tout le sauvetage, je n’avais que son visage en tête, il avait pris d’un coup toute ma capacité d’absorption émotionnelle. Partout autour, les gens se noyaient. Dans ces cas-là, y a pas de triche : tu serres les fesses parce que t’as la trouille, puis tu suis les procédures, tu deviens une machine, tu te focalises sur ce que tu peux faire, sauver une personne sur trois. On a sorti environ 90 personnes de l’eau, à l’arraché. Ça restera imprimé en moi jusqu’à ma mort. » Plusieurs bébés ont été réanimés avec de l’eau dans les poumons, mais des dizaines de personnes ont disparu. En fait, Edouard n’aime « pas trop le terme de sauveteur », parce que les rescapés « ne sont jamais au bout de leur tunnel ». Lui fait du « secours ». Quand il peut.

Le même jour, l’équipage a assisté à l’interception d’un autre pneumatique par les garde-côtes libyens sans pouvoir bouger le petit doigt. L’Aquarius avait pourtant bien été envoyé sur zone par le MRCC italien (le centre de coordination des secours en mer), qui se charge de dispatcher les « forces » de sauvetage en présence, dès qu’il s’agit des eaux internationales. Mais trop tard. L’équipage de l’Aquarius au complet (toujours une dizaine de sauveteurs recrutés par SOS, une dizaine d’hommes pour faire tourner le bateau, une dizaine de personnels MSF) a regardé, impuissant, les migrants écoper d’un billet retour pour l’enfer.

« Pour des raisons de résilience, on évite de garder les équipes sur l’Aquarius plus de neuf semaines », précise Antoine Laurent, chargé des recrutements chez SOS Méditerranée. Depuis 2016, 85 recrues se sont relayées dans l’équipe dite SAR (Search and Rescue), la plupart secouristes ou marins de métier, volontaires et rémunérés – aucun bénévole à bord. « Tous ne sont pas forcément sensibles à la migration au départ, note Antoine Laurent. Mais tous sont confrontés aux débats sur la migration à leur retour, avec des gens qui leur disent : “L’Europe ne peut pas prendre tout le monde…” »

« À bord, il y a beaucoup de marins bretons comme moi, témoigne Tanguy Louppe, descendu de l’Aquarius il y a trois semaines. La solidarité en mer, c’est une règle d’or, ça fait partie de nos gènes. Moi, s’il m’arrive un souci sur mon navire de pêche, j’aurai aussitôt la cavalerie. Les autres gens méritent de profiter des mêmes droits, même s’ils ont des profils différents. »

Comme « Responsable des opérations maritimes » chez SOS, Antoine Laurent se fait fort d’organiser des formations et d’exposer les décisions de l’Union européenne aux sauveteurs, à coups de PowerPoint. « Ils voient que l’UE laisse faire, ils voient les vidéos sur ce qui se passe en Libye et les conditions de détention, souligne cet ancien officier de la marine marchande. Alors j’explique pourquoi l’UE fait comme ça, les accords signés la Libye, etc. Ça permet de relâcher la colère sur le système qui nous entoure, ça peut aider à digérer. » Sans même parler de l’accord secret entre l’Italie et les garde-côtes libyens de l’automne dernier, soupçonnés de profiter à des milices et trafiquants (voir notre article).

Au départ, le projet de SOS Méditerranée s’est monté en réaction à la fin de Mare Nostrum, le programme de sauvetage initié en 2013 par l’Italie (sous un gouvernement de centre gauche) après un naufrage dramatique au large de Lampedusa, et financé par le pays sans un sou de Bruxelles (à hauteur de neuf millions d’euros par mois). En 2014, évidemment, Rome a dit stop. Aujourd’hui, si des navires et des avions européens patrouillent en Méditerranée centrale, c’est dans le cadre d’actions de l’UE qui n’ont pas pour objectif premier de sauver des vies, mais plutôt de surveiller les frontières (Frontex) et de lutter contre le trafic de migrants (Sophia).

« Il arrive que des avions de patrouille maritime européens signalent des embarcations au MRCC italien qui nous envoie ensuite sur place, raconte Nick Romaniuk, autre habitué de la team SAR (Search and Rescue), un Anglais. Mais un message peut être aussi adressé entre-temps aux garde-côtes libyens. Alors à l’arrivée, ça complique beaucoup les choses. » Il faut parfois négocier le sauvetage être humain par être humain, embarquer le maximum, en laisser contraints et forcés aux Libyens. Au départ, si Nick a lâché sa carrière de nageur scaphandrier « dans le milieu du gaz et du pétrole », c’est à cause de la mort d’Alan Kurdi, ce petit réfugié kurde de 3 ans retrouvé mort sur une plage de Turquie. Depuis mars 2016, l’Anglais enchaîne les rotations et c’est peu dire que les « subtilités » des politiques migratoires européennes le laissent dubitatif.

 

Nick Romaniuk, ancien plongeur de métier, depuis 2016 avec SOS Méditerranée © Yann Levy Nick Romaniuk, ancien plongeur de métier, depuis 2016 avec SOS Méditerranée © Yann Levy

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