Au Mali, l’armée paie par le sang la faillite de l’Etat

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Les attaques de groupes djihadistes contres les militaires maliens se multiplient. Selon l’ONU, 67 d’entre eux ont été tués entre mars et mai. Un assaut lancé fin septembre contre un camp situé près de la frontière avec le Burkina Faso a provoqué la mort de 38 soldats. L’un des bilans les plus lourds de ces dernières années.

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Une fois de plus, l’armée malienne a été surprise par une attaque d’envergure dans la nuit du dimanche 29 au lundi 30 septembre, dans le centre du Mali. Des dizaines d’éléments armés ont attaqué deux camps militaires, celui de Mondoro et celui de Boulikessi. Ce dernier camp, situé tout près de la frontière avec le Burkina Faso, abritait des militaires maliens sous commandement de la force conjointe du G5-Sahel, qui réunit sur le papier les armées du Tchad, du Niger, du Mali, du Burkina et de la Mauritanie.

Le bilan est, pour l’armée, l’un des plus sanglants de ces dernières années : au moins 38 soldats ont perdu la vie à Boulikessi, tandis que d’autres sont portés disparus. Dans un communiqué, le gouvernement malien indique par ailleurs que « 15 terroristes » ont été tués. Deux civils ont en outre perdu la vie lors de l’attaque à Mondoro.

En dépit des déclarations de l’état-major évoquant la « combativité » et la « bravoure » des soldats qui ont repris le contrôle du camp de Boulikessi le 2 octobre – avec l’aide de l’aviation française et de l’armée burkinabé –, la défaite est cruelle pour l’armée malienne, qui s’est montrée une fois de plus incapable de faire face à l’offensive de quelques dizaines de combattants insurgés. « Les hommes ne se sont pas battus. Ceux qui n’ont pas été tués ont fui », admet un sous-officier en poste dans le centre du pays. Le camp de Boulikessi était pourtant tenu par les « bérets rouges », des soldats du 33e régiment des commandos parachutistes considérés comme l’élite de l’armée malienne. L’armée ne compte pas seulement ses morts aujourd’hui. Elle doit également lister ses pertes matérielles : les assaillants ont emporté un précieux butin de guerre (des véhicules, des armes, des munitions) et ont détruit le reste.

Un militaire malien durant l'opération Barkhane à Ndaki (Mali), le 29 juillet 2019. © REUTERS/Benoit Tessier Un militaire malien durant l'opération Barkhane à Ndaki (Mali), le 29 juillet 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

Comme en 2012 après les déroutes successives de l’armée malienne dans le nord face aux offensives du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), cette défaite a suscité la colère des familles des militaires. Le 2 octobre, des épouses de soldats ont manifesté à Bamako et à Kati, ville-garnison située à 15 kilomètres de la capitale, exigeant la vérité sur le bilan « réel » de l’attaque et réclamant plus de moyens matériels « pour faire face à l’ennemi »Les jours suivants, la ville de Sévaré, au centre du Mali, a été le théâtre de plusieurs manifestations : des femmes de militaires se sont opposées au déploiement de leurs maris à Boulikessi, et des centaines de personnes ont exigé le départ des troupes étrangères, notamment de l’armée française et de la Minusma, la mission des Nations unies, jugées au mieux inefficaces, au pire complices des djihadistes.

Cette zone située à cheval sur la frontière entre le Mali et le Burkina Faso est considérée aujourd’hui comme une priorité par les états-majors des armées de la sous-région et de leur allié français. En septembre, l’armée française, qui dispose depuis quelques mois d’une base avancée à Gossi, en territoire malien (à une centaine de kilomètres de Boulikessi), y a mené plusieurs opérations. Une soixantaine de soldats de la force Barkhane ont notamment été déployés à Djibo, côté burkinabé, pour permettre à l’armée burkinabé de tenir ses positions. Le 19 août, 24 soldats burkinabé avaient été tués à Koutougou, ce qui avait provoqué la colère de militaires à Ouagadougou – des tirs avaient été entendus dans le principal camp de la capitale.

Plusieurs groupes djihadistes opèrent dans cette zone constituée de forêts difficilement accessibles : Ansaroul Islam et la katiba Serma, deux mouvements nés de part et d’autre de la frontière, mais aussi la katiba Macina, liée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, appartenant à l’hydre Al-Qaïda) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS, lié à l’État islamique), dont les zones d’action sont plus larges. Selon des sources locales, l’attaque de Boulikessi pourrait avoir été menée par des éléments d’Ansaroul Islam, de la katiba Serma et de la katiba Macina. Le 7 octobre, elle a été revendiquée par le GSIM, auquel est affiliée la katiba Macina. Dans un communiqué, le groupe dirigé par Iyad Ag-Ghaly évoque la mort de 85 soldats. « La multiplicité de ces groupes, dont certains sont très bien implantés au sein de la population, ne nous facilite pas la tâche », plaide le sous-officier malien cité plus haut.

L’armée n’est pas seulement victime de ses propres errements. Elle paye également les défaillances de l’État malien, qui ne datent pas d’hier. Cette zone est en effet livrée à elle-même depuis de nombreuses années. En 2012, lorsque l’armée a perdu le contrôle du nord, tous les fonctionnaires ont quitté Boulikessi. Les soldats ont déserté le camp. Les enseignants sont rentrés chez eux.« Il n’y avait plus ni école, ni centre de santé, ni force de sécurité, nous étions livrés à nous-mêmes », raconte un ressortissant du village. La zone est alors à la merci des rebelles du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et des bandits.

Les vols de bétail et les assassinats se multiplient. Le chef du village, Brahima Mody Diallo (plus connu sous le nom d’Amirou Boulikessi), part demander de l’aide à Bamako. Il veut des armes pour défendre les éleveurs. Mais le gouvernement l’éconduit. Lorsqu’il rentre chez lui, il se tourne vers un autre groupe armé qui est apparu dans la zone : le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), issu d’une scission au sein d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Dirigé par des Arabes, ce groupe propose à Diallo de lui envoyer des jeunes pour qu’ils se forment au maniement des armes. De nombreux Peuls rejoignent ainsi le Mujao dans le but de défendre leur communauté.

Quand l’armée malienne reprend ses positions dans le nord du pays en 2013, à la suite de l’armée française, elle ne fait que passer à Boulikessi. « Ils envoyaient des patrouilles de temps en temps, qui restaient quelques jours, mais le camp n’était pas habité. Le reste du temps, c’étaient les djihadistes qui faisaient la loi », poursuit notre source locale. C’est lors d’une de ces patrouilles éphémères que 11 soldats avaient été tués en 2017. Les fonctionnaires, eux, ne sont jamais revenus.

Après avoir fréquenté les geôles maliennes et burkinabé pour ses liens présumés avec les djihadistes, Diallo, le chef du village, a tenté de plaider sa cause auprès des autorités en multipliant les va-et-vient entre Boulikessi et Bamako. Mais il a également dû faire avec des djihadistes de plus en plus pressants. « Petit à petit, ils ont fait leur nid dans la zone et ont imposé leur joug. Des personnes ont été assassinées ou menacées. Les routes sont redevenues dangereuses », indique un proche du chef du village. Ansaroul Islam a vu le jour fin 2016 dans la zone de Djibo au Burkina. La katiba Serma s’est constituée dans la forêt homonyme située en territoire malien à la même époque. En mars dernier, Diallo a été enlevé par des hommes armés. Il est depuis porté disparu.

C’est pour faire face à cette spectaculaire pénétration djihadiste que l’armée malienne est revenue en décembre 2017, sous commandement du G5-Sahel. Quelques dizaines de bérets rouges se sont réinstallés dans le camp jadis abandonné, situé à quelques encablures du village. Mais ce retour n’a pas eu les effets escomptés par la population, bien au contraire. « Non seulement, ils n’ont pas permis le retour des fonctionnaires qui craignent pour leur sécurité, mais en plus ils nous ont menacés. Ils nous ont dit que s’il leur arrivait quelque chose, ils s’en prendraient à nous parce que nous serions considérés comme des complices des terroristes », soutient le proche du chef du village.

Le 19 mai 2018, un soldat a été tué par un homme armé alors qu’il patrouillait dans la ville. C’était un samedi, le jour de la foire hebdomadaire. Trente minutes plus tard, les militaires sont revenus en nombre. Ils ont tiré de manière indiscriminée sur les gens qui se trouvaient sur les lieux – des forains pour la plupart. Puis ils ont pris deux hommes dans la maison d’un notable local et les ont tués à bout portant devant plusieurs témoins. Bilan : 12 morts parmi les civils. À l’issue d’une enquête sur place, la mission des Nations unies au Mali (Minusma) a conclu que les 12 victimes avaient été « sommairement et/ou arbitrairement exécutées ».

Très vite, des mesures ont été prises par le gouvernement : le commandant de la force conjointe du G5-Sahel a été remplacé ; les commandants du camp ont été mutés. Mais la méfiance reste de mise. « Cette histoire reste gravée dans nos mémoires », indique le parent d’une des victimes. Selon une source onusienne, les soldats maliens sont soupçonnés d’avoir commis de nouvelles exactions ces derniers mois, au cours d’opérations menées avec des membres d’une milice dogon active dans la zone de Mondoro. Plusieurs personnes ont disparu après avoir été arrêtées. « En agissant ainsi, les militaires creusent un fossé avec la population, constate un ressortissant de la zone aujourd’hui installé à Bamako. Il ne faut pas s’étonner, après, si personne ne vient les informer qu’une attaque se prépare contre eux. » 

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