Les inconnues sont nombreuses à cent jours des européennes

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Des chefs de file européens inconnus du grand public, une poussée relative des eurosceptiques, des inquiétudes sur la participation, la stratégie de Londres qui pourrait tout compliquer… À cent jours des européennes, premiers éléments pour se préparer à un scrutin pour lequel l'UE n'a pas le droit à l'erreur.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles

Le parlement européen teste un nouveau slogan à cent jours des élections européennes : « Cette fois c'est différent ». Alors que les élections européennes attirent toujours moins d'électeurs depuis leur création en 1979, l'institution, qui n'a pas su se faire entendre au plus dur de la crise économique, veut inverser la tendance. Elle sait qu'elle n'a plus le droit à l'erreur.

La campagne, qui s'ouvrira formellement en mars, dépassera-t-elle la simple agrégation des 28 débats nationaux ? Le parlement, en manque de légitimité, sortira-t-il grandi de cette séquence électorale ? Passage en revue des nouveautés institutionnelles et des obstacles qui s'annoncent, sur la route de ce scrutin clé, prévu du 22 au 25 mai dans l'UE.
 
1 - Un casting quasi complet… pour la première étape

Du jamais vu depuis les premières élections européennes de 1979, chaque parti européen a désigné un chef de file, qui candidate officiellement à la présidence de la commission. L'Allemand Martin Schulz pour les socialistes, le Belge Guy Verhofstadt pour les libéraux (centristes), José Bové et l'Allemande Ska Keller pour les écolos, ou encore le Grec Alexis Tsipras pour le parti de la gauche européenne (PGE) : il ne manque plus que les conservateurs du PPE (premier parti européen), qui doivent trancher sans doute entre Jean-Claude Juncker et Michel Barnier (le nom de l'ex-premier ministre letton Valdis Dombrowskis continue de circuler).

Le patron du PPE, Joseph Daul, devrait tout faire pour éviter une guerre fratricide entre les deux, et trouver un accord sans doute d'ici fin février, en tout cas avant le congrès du PPE, à Dublin, le 7 mars. Juncker, très respecté à Bruxelles même s'il a dirigé pendant près de 20 ans l'un des principaux paradis fiscaux au monde, est donné favori. Angela Merkel lui a apporté à demi-mots son soutien début février – ce qui vaut, en la matière, quasi-intronisation. À l'extrême droite, aucune des formations des 28 ne semble décidée à jouer ce jeu des « chefs de file » au sein de l'UE.

Jean-Claude Juncker ©Conseil européen. Jean-Claude Juncker ©Conseil européen.
Mais tout cela ne sera qu'une étape, pour conduire la campagne jusqu'au scrutin, du 22 au 25 mai (le 25 en France, comme dans l'immense majorité des 28 États). À partir de cette date devrait s'ouvrir, en fonction des résultats, une foire d'empoigne entre le conseil européen (majoritairement à droite) et le futur parlement (où le rapport de force droite-gauche s'annonce très serré). Toutes les cartes pourraient être rebattues, et d'autres candidats surgir, pour récupérer la présidence de la commission.
 
2 - Un énième test d'autorité pour le parlement

Les eurodéputés vont-ils peser pour de vrai pour désigner le ou la présidente de la commission ? Le traité de Lisbonne, en vigueur depuis décembre 2009, le précise noir sur blanc : le conseil européen (qui représente les capitales) propose un nom, en tenant compte du résultat des élections, et c'est le parlement qui élit, à la majorité qualifiée (soit au moins 376 élus sur 751).

« Ce n'est pas un changement radical, mais la situation ne sera clairement pas la même qu'en mai 2009 », fait-on valoir du côté du parlement. En 2004 comme en 2009, l'hémicycle s'était contenté de confirmer, par un vote en plénière, la candidature de José Manuel Barroso, choisi en amont par les chefs d'État et de gouvernement. « Cette fois, le parlement passe d'abord et prend l'avantage, l'ordre institutionnel est renversé », décrypte un observateur.

Il ne faut pas s'attendre à ce que le conseil se laisse pour autant imposer ses vues. Surtout si la composition du nouveau parlement est très équilibrée. L'affaire pourrait donc tourner au bras de fer – voire au blocage institutionnel, prédisent déjà certains. Si les choses avancent sans accrocs, le président de la commission pourrait être confirmé, par un vote en plénière, d'ici fin juillet. Il lui reviendrait ensuite de consulter avec les capitales, pour former son équipe de commissaires.

Mais les choses peuvent aussi se compliquer, et le parlement peut refuser, par exemple, de confirmer un candidat avancé par le conseil. Les chefs d'État et de gouvernement pourraient alors sortir de leur chapeau de nouveaux noms – c'est ici que l'on parle, en vrac, de Pascal Lamy (ex-patron de l'OMC), Christine Lagarde (actuelle présidente du FMI), Enda Kenny (chef du gouvernement irlandais) ou Donald Tusk (premier ministre polonais). Le scénario sera d'autant plus plausible si la campagne des chefs de file désignés ne « prend » pas, et qu'ils restent, comme c'est le cas aujourd'hui, de parfaits inconnus pour la plupart des citoyens européens. Ils ont donc deux mois pour s'imposer aux yeux du grand public.

Dans ce contexte, le dîner informel des chefs d'État et de gouvernement que Herman Van Rompuy, le président du conseil européen sur le départ, a convoqué pour le 27 mai (deux jours à peine après le scrutin), marquera sans doute le début des vraies hostilités. Cette décision a déjà été très critiquée par certains eurodéputés, qui y voient la volonté du conseil de préempter le débat, signe des probables tensions à venir après le scrutin entre les deux institutions. Dans un entretien publié lundi dans La Libre Belgique, l'ex-premier ministre belge tente d'apaiser les esprits, et promet qu'il consultera au lendemain de l'élection les groupes politiques de l'hémicycle, « pour voir si quelqu’un émerge du lot, avec une majorité claire et stable au parlement européen ».

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Mediapart n'a pas pour habitude de commenter les sondages. Mais j'ai choisi de relayer les prévisions sur lesquelles travaille le parlement européen à l'approche des élections – qui constituent un indicateur du débat parmi d'autres. Ces prévisions ne sont pas des sondages commandés par le parlement européen : il s'agit d'une moyenne des derniers sondages publiés dans la presse de chaque État membre, que les équipes du parlement pondèrent avec la prise en compte des derniers scrutins nationaux ou locaux. L'exercice est fragile, mais il révèle, il me semble, un état d'esprit de l'institution.

L'article a été modifié le 19 février avec l'orthographe correcte de Valdis Dombrowskis, ex-premier ministre letton.