Pédophilie dans l’Eglise: l’incurie du pape François

Par

Les révélations sur les abus sexuels commis par des prêtres en Pennsylvanie remettent au pied du mur un pape qui a multiplié les déclarations d’empathie envers les victimes sans jamais pouvoir – ou vouloir – réformer sérieusement son Église sur cette question.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

« C’est toujours le même scénario. Il faut attendre un séisme médiatique pour que le pape François soit enfin contraint à prendre la parole – et ce ne sont que des mots, aucun acte. » François Devaux est fatigué. Le président de La Parole libérée, la principale association française de soutien aux victimes de prêtres pédophiles, a cessé de croire dans la bonne volonté du pape François concernant la lutte contre les abus sexuels dans l’Église catholique.

Les mots du souverain pontife, trois jours après la révélation d'un rapport démontrant le caractère systémique des abus commis par des prêtres dans l’État de Pennsylvanie (États-Unis), se voulaient pourtant forts. Exprimant « sa douleur et sa honte », le pape a voulu assurer aux victimes qu'il « [était] de leur côté ». Mais depuis le début de son pontificat, voilà cinq ans, François a multiplié les grandes déclarations sans pour autant s'attaquer véritablement au problème, estiment des membres du clergé, représentants associatifs et anciens membres d'organes mis en place pour lutter contre ces abus sexuels.

Le pape François, à Rome, le 11 août 2018. © Reuters Le pape François, à Rome, le 11 août 2018. © Reuters

Le pape, qui s'est forgé une image de réformateur voire de progressiste (grâce à ses prises de position sur l'environnement et les migrants, notamment), n'a rien montré de tel concernant les affaires de pédophilie – se contentant bien souvent de réagir au coup par coup, en prenant des mesures ad hoc lorsque les scandales éclataient. Pire : en plusieurs occasions, il a semblé apporter son soutien à des hommes d’Église accusés d'avoir commis ou couvert des crimes sexuels, avant de devoir se rétracter face aux tollés.

  • En Pennsylvanie, une enquête d'une ampleur inédite

Fruit de deux ans d'enquête, le rapport rendu public par la justice américaine mardi 14 août décrit des viols et abus sexuels qui auraient été commis par près de 300 prêtres catholiques de Pennsylvanie sur un millier d'enfants depuis les années 1940. Long de 1 356 pages, il se fonde notamment sur des archives conservées dans les diocèses, y compris des confessions manuscrites.

Il détaille tant ces violences sexuelles que les efforts des évêques locaux pour les couvrir, en déplaçant de paroisse en paroisse les prêtres incriminés. Depuis la révélation au début des années 2000 par le Boston Globe d'un scandale impliquant l’Église catholique de Boston, d'autres affaires de pédophilie impliquant des prêtres sont régulièrement soulevées aux États-Unis. Mais le rapport sur la Pennsylvanie est inédit par son ampleur, estime le grand jury (composé de citoyens américains), qui a enquêté avec l'aide du procureur général Josh Shapiro et d’agents de la police fédérale américaine.

« Il y a eu d’autres rapports sur des abus sexuels commis sur les enfants au sein de l’Église catholique. Mais jamais de cette ampleur. Pour beaucoup d’entre nous, ces histoires avaient eu lieu ailleurs, loin. Maintenant, nous connaissons la vérité : cela s'est passé partout », écrit le grand jury dans les premières lignes de son rapport. Sur les 300 prêtres désignés nommément, seuls deux font l'objet de poursuites en justice ; les autres faits étant prescrits.

« Ce n’est plus l’Église d’aujourd’hui », a répondu en substance le pouvoir épiscopal, à l'image de l'évêque de Greensburg Mgr Edward Malesic dans sa réponse au procureur Shapiro citée par Le Monde. Le Vatican a peu ou prou adopté la même défense, en relevant dans son communiqué que le rapport ne mentionnait que très peu de cas postérieurs à 2002, preuve que « les réformes faites par l'Église catholique aux États-Unis ont réduit drastiquement » le nombre d'abus commis par les membres du clergé.

« Même en si peu de mots, il trouve le moyen de minimiser. Cet homme [le pape] porte une énorme responsabilité », soupire François Devaux, qui y voit « une douce acceptation de cet état de fait ». Les sorties répétées du pape François sur la nécessaire « tolérance zéro » vis-à-vis des scandales pédophiles tranchent, de fait, avec le bilan concret de cinq années de pontificat sur ces questions.

  • La Commission pontificale pour la protection des mineurs, belle idée sans moyens

En mars 2014, François avait pourtant posé la première pierre d'un chantier tangible, en annonçant la création d'une Commission pontificale pour la protection des mineurs. Une initiative bienvenue – qui intervenait quelques semaines après la publication d'un rapport du Comité des droits de l'enfant des Nations unies reprochant au Vatican de « n'[avoir] pas pris les mesures nécessaires pour traiter les cas d'abus sexuels sur enfants ».

Mais l'institution, reconduite en 2018, a perdu de sa crédibilité depuis que les deux seuls représentants de survivant-e-s d'abus qui y siégeaient ont démissionné, en dénonçant l'impuissance de la Commission. Le 1er mars 2017, l’Irlandaise Marie Collins, abusée par un prêtre alors qu'elle avait 13 ans, annonçait sa démission en énonçant parmi les trop nombreux obstacles à son travail le « manque de ressources » de la Commission et une « résistance culturelle » aux changements. Le déclencheur de son départ, expliquait-elle, avait été le refus de la Congrégation pour la doctrine de la foi (une des neuf congrégations de la curie romaine) de répondre à chaque lettre adressée par des victimes et survivant-e-s de violences sexuelles. Les affaires de scandale sexuel ont été gérées par l’Église « avec de belles paroles en public et des actions contraires derrière les portes fermées », concluait Marie Collins.

En décembre 2017, c’était cette fois au tour du Britannique Peter Saunders, autre survivant d’abus sexuels, de démissionner de la Commission pontificale pour la protection des mineurs en faisant part de sa déception en ces termes : « Je pensais que le pape voulait réellement botter des fesses et faire assumer leurs responsabilités aux gens. »

  • Tribunal pour évêques sabordé

En lieu et place de ce programme, le pape a préféré garder un silence incompréhensible face aux recommandations de l'organe qu'il a pourtant lui-même créé, et n'a pas souhaité de séance de travail avec ses membres. Un silence qui a fait sortir de sa réserve la pédopsychiatre française Catherine Bonnet, qui faisait partie de la Commission jusqu’en 2018 : « Il n’y a pas eu de réponse. Pour moi, c’est un souci (...). Nos propositions sont forcément complexes et délicates. Il est dommage que nous n’ayons pas eu l’occasion de les lui expliquer. » La pédopsychiatre a remis au pape sa démission en juin 2017. François l'a refusée, et Catherine Bonnet a finalement quitté l'instance lors du renouvellement de ses membres en 2018.

Une recommandation de la Commission a bien été retenue par le pape, mais son application a tourné court : la mise en place d'un tribunal permettant de juger les évêques accusés d'avoir couvert des faits de pédophilie. Annoncé par François en juin 2015, le tribunal n'a jamais vu le jour. Selon d'anciens membres de la Commission, dont Collins, le blocage serait une nouvelle fois venu de la puissante Congrégation pour la doctrine de la foi, qui aurait argué de « difficultés légales », sans donner plus de détails.

Dernière initiative à mettre au crédit du pape : une lettre apostolique, émise en 2016, où il donne la possibilité de démettre un évêque ou un supérieur religieux pour « manque de diligence grave » dans le traitement de cas d’abus sexuel. Mais pour plusieurs juristes et membres du corps médical, dont Catherine Bonnet, il faudrait aller plus loin et introduire dans le droit canon l'obligation pour les évêques et les supérieurs religieux de signaler des suspicions de violences sexuelles sur mineurs aux autorités civiles – ce qui se fait déjà aux États-Unis.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale