Le lanceur d’alerte des «Football Leaks» sera jugé au Portugal pour 90 délits

Par et miguel prado (expresso)

Rui Pinto, le lanceur d’alerte portugais à l’origine des Football Leaks, a été renvoyé en correctionnelle au Portugal et doit être jugé cette année pour 90 délits. Il risque jusqu’à 25 ans de prison, alors qu’il a révélé comme jamais auparavant la face noire du foot business.

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Rui Pinto s’attendait au pire. Il n’a pas été déçu. Il est 14 h 22, vendredi 17 janvier, lorsque le jeune Portugais à l’origine des Football Leaks entre dans la salle d’audience du tribunal de Lisbonne. Il est menotté et encadré par sept gardes armés. Rui Pinto a le visage calme et apaisé.

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Le verdict tombe : l’homme qui a fait trembler les plus puissants acteurs du football mondial est renvoyé devant le tribunal pour une tentative d’extorsion, un sabotage informatique et une flopée d’actes présumés de piratage, accès illégitime à des données et violation du secret des correspondances. Son procès doit légalement se tenir au plus tard fin septembre.

La juge d’instruction Claudia Pina, chargée dans la procédure portugaise d’évaluer les charges, a retenu la bagatelle de 90 délits, alors que le procureur en réclamait 147. Mais elle a en réalité très largement soutenu l’accusation. Elle a simplement supprimé les charges pour lesquelles personne n’avait porté plainte.

Rui Pinto, le lanceur d'alerte des Football Leaks, à Budapest le 5 mars 2019, lors de son jugement d'extradition vers le Portugal. © AFP Rui Pinto, le lanceur d'alerte des Football Leaks, à Budapest le 5 mars 2019, lors de son jugement d'extradition vers le Portugal. © AFP

L’addition des 90 délits reprochés à Rui Pinto peut en théorie lui valoir une condamnation de 25 ans de prison, le maximum en droit portugais. À titre de comparaison, l’ex-banquier portugais José Oliveira e Costa, condamné à 15 ans de prison à la suite d’un gros scandale financier, est actuellement assigné à résidence chez lui avec bracelet électronique. Déjà détenu depuis dix mois, Rui Pinto reste en prison. 

La juge a déclaré que M. Pinto ne « pourrait jamais être considéré comme un lanceur d’alerte », car ses actes sont « illicites ». Dans son jugement, elle précise que c’est principalement parce que la législation portugaise et européenne ne prévoit pas de protection pour les lanceurs d’alertes « externes », soupçonnés d’avoir piraté les données. Seuls les salariés qui prennent des données à leur employeur sont protégés par la loi.

La justice portugaise n’a donc tenu aucun compte de l’importance majeure des révélations Football Leaks, qui ont donné lieu à plus de 1 000 articles publiés par Mediapart et ses partenaires de l’EIC (lire ici et ), révélé des scandales au plus haut niveau du foot mondial (Fifa, Uefa, clubs, joueurs, agents…) et provoqué notamment la condamnation pour fraude fiscale de stars comme Cristiano Ronaldo.

La juge n’a pas relevé non plus que les principaux plaignants qui se disent piratés (dont un cabinet d’avocats, le Sporting Lisbonne et la fédération portugaise de foot) ont été largement épinglés par les Football Leaks. Avec une palme pour le fonds d’investissement Doyen Sports, dont nous avons documenté les multiples turpitudes. Celui-ci reproche à Pinto de lui avoir réclamé jusqu’à un million d’euros, avant de se rétracter.

Depuis son extradition à Lisbonne en mars, Rui Pinto affirme que la justice veut le matraquer pour protéger le foot business, très puissant et politique au Portugal. « Le monde du foot est intouchable », disait-il dans l’interview qu’il a accordée à l’EIC le 20 décembre dernier. De fait, aucune procédure judiciaire n’a été lancée dans le pays après nos révélations. 

« Plus personne ne peut douter que les autorités portugaises sont davantage zélées à criminaliser Pinto plutôt que les réseaux criminels portugais révélés par les Football Leaks. L’asymétrie est totale », a réagi dans Le Monde l’avocat français de Rui Pinto, William Bourdon.

Après avoir alerté le rapporteur spécial des Nations unies pour la liberté d’expression, il a prévu de déposer une plainte auprès de la Commission européenne la semaine prochaine. « Le procès de Pinto sera un grand procès, avec des témoins de premier rang qui permettront de démontrer qu’il est un exceptionnel lanceur d’alerte », a ajouté Me Bourdon.

Juste avant son arrestation en janvier 2019 à Budapest, Rui Pinto avait engagé une collaboration avec le Parquet national financier français (PNF), auquel il a remis un large échantillon de 12 millions de fichiers informatiques. Le PNF a ensuite lancé une procédure de coopération judiciaire européennevia Eurojust, lors d’une réunion qui a rassemblé neuf pays désireux d’ouvrir des enquêtes basées sur les Football Leaks

Le PNF a également réussi à récupérer l’intégralité des documents Football Leaks en Hongrie, juste avant l’extradition de Rui Pinto. Il y a à l’intérieur 10 téraoctets de données, dont 3,4 seulement ont été donnés à l’EIC. Mais les disques durs sont cryptés. Rui Pinto a la ferme volonté de coopérer avec les enquêteurs. Mais il ne souhaite pas pour l’instant donner le mot de passe, vu le risque judiciaire qui pèse sur lui au Portugal.

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Après une première saison en 2016, Mediapart et 14 médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme, basée sur plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.

Notre confrère portugais Miguel Prado, du journal Expresso, a couvert le procès et obtenu l’ordonnance de renvoi.