Vivre la crise au Portugal : «Nos réseaux sociaux ne sont pas virtuels»

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Longtemps abandonné à ses subventions européennes, l'intérieur portugais traverse la crise plutôt moins mal que les grandes villes. Solidarités anciennes et nouvelles, résurgence de l'économie souterraine et peut-être même une lumière au bout du tunnel, les « néo-ruraux ».

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À la nuit tombée, le visiteur qui approche ce village haut perché de l’Alentejo percevra confusément un changement. Mais c’est bien sûr : l’imposante forteresse médiévale à sa gauche et la chapelle qui lui fait face sur l’autre crête rocheuse, autrefois généreusement illuminées, sont désormais plongées dans l’obscurité, restrictions budgétaires obligent. Sur les accès routiers de ce « bourg remarquable », l’éclairage municipal est éteint ou réduit de moitié. Dans la campagne environnante, où les monuments éclairés projetaient la nuit leur présence rassurante, les plaintes montent des « quintinhas » (petites fermes) : sentiment d’insécurité, d’abandon, de mépris. Avec la crise financière, qui a contraint le Portugal, au printemps 2011, à demander une assistance financière étrangère, l’intérieur déshérité serait-il revenu à l’âge des ténèbres ?

Une Arcadie portuguaise © DR Une Arcadie portuguaise © DR
Les apparences peuvent être trompeuses : la crise, dure, sans précédent en tout cas depuis la chute de la dictature salazariste en 1974, il vaut mieux la vivre dans ces villages de l’intérieur, longtemps perdants de la « modernisation » à marche forcée d’une nation encore largement agraire (et analphabète) il y a quarante ans, que dans les grandes villes où la misère matérielle se combine à la solitude et à l’anonymat. Et au spectacle plutôt indécent des inégalités dans un pays où les écarts de rémunération figurent parmi les plus importants dans l’Union européenne.

« Nos réseaux sociaux ne sont pas virtuels », explique l’adjoint au maire (lire notre Boîte noire), attablé ce soir d’une fin d’hiver froide et pluvieuse dans un petit restaurant où toutes les autres tables resteront vides. C’est encore la morte saison, certes, mais les commerces et le tourisme, principale ressource du lieu, encaissent tout autant les restrictions que s’impose la clientèle, notamment celle venue de l’Espagne voisine plongée dans la dépression, que l’aggravation brutale de la fiscalité. La TVA sur la restauration est passée du taux préférentiel de 6 % à un taux général porté à 23 %, en vertu du programme d’assainissement budgétaire négocié avec la « troïka » UE-FMI-BCE.

Mais ici, on ne souffre pas de la faim. « 140 personnes, des familles entières, bénéficient d’un programme lancé il y a un an, en partenariat entre la mairie et les institutions de solidarité sociale », poursuit notre interlocuteur. « Les repas sont fournis par la Santa Casa. Pour éviter la stigmatisation sociale, il n’y a pas de “soupe populaire”. Les bénéficiaires prennent les repas chez eux. Et l’État reverse une somme forfaitaire pour chaque personne aidée. »

Le siège de la Santa Casa à Lisbonne © SCML Le siège de la Santa Casa à Lisbonne © SCML
Fondée en 1498 par la reine Léonore de Lancastre, la Santa Casa da Misericordia est aujourd’hui un curieux hybride d’institution caritative catholique et de service public d’assistance sociale. À la tête d’un gigantesque patrimoine immobilier, légué par des Portugais de toutes conditions depuis des siècles (et qu’elle gère avec un bonheur inégal), la Santa Casa bénéficie également des recettes des jeux d’argent (Euromillions et autres lotos). Présente dans tout le pays, même dans les terres autrefois « rouges » de l’Alentejo, elle joue un rôle incontournable dans la solidarité sociale. Midi et soir, ses fourgonnettes sillonnent les ruelles pentues du bourg pour apporter des repas à domicile aux personnes âgées (et parfois très âgées) qui ne veulent pas rejoindre les deux (et bientôt trois) structures d’accueil de cette terre que nombre de ses jeunes ont dû quitter, faute de travail.

« La mairie est de très loin le premier employeur », reconnaît notre interlocuteur. Entre les fonctionnaires du « cadre » (statutaires), les contractuels et les occasionnels, plus de 250 personnes émargent au budget de la « Camara », pour une population recensée dans le « conseil » de 3 740 habitants. Compte tenu de la faiblesse des ressources fiscales locales, l’essentiel du budget dépend des transferts de l’État central, une dotation qui a été légèrement amputée depuis trois ans. « Nous avons l’obligation de ne remplacer qu’un départ en retraite sur deux chez les fonctionnaires statutaires », souligne le « numéro deux ».

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Je n'ai pas jugé utile de donner le nom de la bourgade ni par conséquent celui de mon interlocuteur qui avait requis l'anonymat pour pouvoir s'exprimer librement.