Grèce : coup de frein à la dérive autoritaire de Samaras

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Inflexibilité sur les fronts social et politique, culture de l'impunité, criminalisation de l'immigration et incursions dans le domaine de la culture... La brutale fermeture de la télévision publique ERT, remise en cause par la justice, n'est qu'une énième manifestation du durcissement politique du premier ministre Samaras. Athènes, de notre correspondante.

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Athènes, de notre correspondante

Le conseil d'État a tranché : la fermeture de ERT, ordonnée unilatéralement il y a une semaine par le gouvernement Samaras, a été suspendue hier soir. Mais la joie des salariés de l'audiovisuel public grec a été de courte durée : sitôt l'avis du conseil d'État rendu, les questions ont fusé. La réforme de l'audiovisuel public aura bien lieu, le projet du nouvel organisme NERIT (avec 1 200 salariés contre 2 600 actuellement) n'est pas abandonné, et de nombreuses questions restent en suspens : combien de salariés seront licenciés et comment seront-ils indemnisés ? Quelles seront les chaînes ou stations de radio supprimées ? Cette restructuration et les nouvelles embauches seront-elles conduites en toute transparence, alors que le gouvernement Samaras vient de faire montre de méthodes peu démocratiques ?

Dans le hall d'entrée de ERT. © Amélie Poinssot Dans le hall d'entrée de ERT. © Amélie Poinssot

« Le gouvernement n'a pas de plan, il faut continuer le combat », disait un des salariés ce matin sur le plateau de ERT, encore diffusé en streaming sur Internet dans l'attente du rétablissement du signal (voir ici). « Le gouvernement est en panique », dénonçait le président du syndicat des employés de ERT.

Si l'avis du conseil d'État tombe comme un camouflet pour le premier ministre Antonis Samaras, cela ne doit pas faire oublier sa tentative de reprise en mains des médias publics et la grave atteinte à la démocratie qu'a constituée son geste, mardi dernier. Malgré l'onde de choc internationale, l'intervention de l'Union européenne de radio-télévision (UER) et la mobilisation de la société grecque, le premier ministre grec est resté inflexible. Peu avant que ne tombe la décision de la justice, il maintenait encore sa ligne d'une réouverture « partielle » du groupe, contre l'avis des partenaires de son gouvernement, qui réclamaient le maintien entier de ERT avant d'engager une quelconque réforme. 

La coalition gouvernementale ne sortira pas indemne de cette crise : les deux partenaires de Nouvelle Démocratie – les socialistes du Pasok et la gauche modérée de Dimar – ont obtenu la promesse d'un remaniement gouvernemental pour la fin du mois, et dès demain, les chefs des trois partis se réuniront pour négocier. Désormais, chacun va manœuvrer pour y laisser le moins de plumes possible.

Pour Evanguelis Venizelos, le chef du Pasok, et Fotis Kouvelis, le chef de Dimar connu pour ses retournements de veste, c'est la dernière occasion de se distinguer de la droite, après un an de plates concessions à la politique d'austérité menée sous le contrôle de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI). Mais ces deux partis jouent un double jeu : ils ne veulent pas provoquer de nouvelles élections anticipées et ne semblent donc pas, pour l'heure, prêts à se désolidariser du gouvernement qui, sans leurs voix, perdrait la majorité au parlement.

Venizelos et Kouvelis ont d'ailleurs insisté hier soir sur la nécessité d'une réforme de l'audiovisuel public. Mais ils ont rappelé aussi à Samaras qu'il ne pouvait gouverner tout seul : « Aucun gouvernement ne peut fonctionner en passant outre la majorité parlementaire, comme cela s'est fait avec la fermeture de ERT », a dit Venizelos. Pour rattraper le coup, Samaras pourrait créer un poste de vice-ministre à la réforme de ERT et l'attribuer à une personnalité du Pasok ou de Dimar. Les salariés de ERT, eux, ne sont pas dupes: c'est une tactique bien rodée depuis le début de la crise en Grèce, que d'annoncer le pire pour faire ensuite passer un plan...

Il n'est pas exclu que le chef de Nouvelle Démocratie parvienne finalement à atteindre son objectif, à savoir neutraliser ses partenaires et passer pour celui qui a osé s'attaquer au service public. Samaras, le grand réformateur ? Le quotidien conservateur Kathimérini saluait la semaine dernière en lui le « courage » de s'attaquer à un organisme public. Dimanche, Angela Merkel exprimait son respect « pour la politique de réformes claires du gouvernement grec »… Et nul doute qu'une partie de la société, ébranlée par trois ans et demi d'austérité, en perte de repères et réceptive aux discours simplistes, peut se laisser séduire par la méthode forte et la stigmatisation de certains groupes comme a voulu le faire Samaras en fustigeant les « privilégiés » de ERT.

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