Europe

En Hongrie, l’opposition désigne un conservateur pour défier Orbán en 2022

Six partis d’opposition hongrois ont organisé une primaire pour désigner l’adversaire du premier ministre Viktor Orbán, au pouvoir depuis onze ans, aux législatives d’avril 2022. Péter Márki-Zay, un conservateur indépendant, est sorti vainqueur de ce processus inédit.

Corentin Léotard

18 octobre 2021 à 13h05

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Budapest (Hongrie).– Après onze années d’asphyxie par un national-populisme forcené, la démocratie hongroise a pris une bonne bouffée d’oxygène. Dans ce pays de moins de dix millions d’habitants, plus de 850 000 personnes ont participé à au moins l’un des deux tours d’une élection primaire tout à fait inédite, organisée par six partis d’opposition, en Hongrie.

Mercredi dernier, lors du débat entre les deux finalistes, Klára Dobrev et Péter Márki-Zay, la chaîne de télé privée RTL Klub a même enregistré un pic d’audimat de plus de 800 000 téléspectateurs, un score qu’elle n’avait plus atteint depuis le dernier championnat d’Europe de football.

Résultat des courses : au mois d’avril 2022, les Hongrois auront le choix de reconduire au poste de premier ministre Viktor Orbán pour un quatrième mandat de quatre ans d’affilée, où de voter pour un bloc d’opposition conduit par Péter Márki-Zay. Ce dernier, maire conservateur indépendant d’une ville de 44 000 habitants, a obtenu lors du second tour 371 560 voix (56,7 %) et sa rivale, l’eurodéputée et vice-présidente du Parlement européen Klára Dobrev, 283 677 (43,3 %).

Après avoir déjoué toutes les projections en se hissant au second tour, Péter Márki-Zay a bénéficié d’un « tout sauf » Klára Dobrev, perçue comme la candidate la moins en capacité de gagner l’an prochain. En effet, son mari, l’ancien premier ministre Ferenc Gyurcsány, véritable bête noire d’Orbán, mobiliserait malgré lui l’électorat Fidesz contre son épouse.

Péter Márki-Zay a profité du ralliement des libéraux de Momentum et surtout de la défection du favori, le maire de Budapest Gergely Karácsony, un écologiste de gauche qui, affaibli par son piètre résultat au premier tour, s’est rangé derrière lui.

Âgé de 49 ans, père de sept enfants, il se définit comme chrétien, de droite et conservateur. Autant de caractéristiques qui feraient de lui un représentant idéal du Fidesz, dont il s’était rapproché mais rapidement détourné à la fin des années 2000, effaré par l’ampleur de la corruption au niveau local.

Avant de se lancer en politique, ce polyglotte et bon francophone a passé près de cinq années en expatriation au Canada et aux États-Unis dans les années 2000, et a travaillé à son retour en Hongrie comme cadre responsable du marketing dans les filiales des entreprises françaises Legrand et EDF.

En 2018, il avait affronté le système Fidesz dans sa ville natale de Hódmezővásárhely, dans le sud du pays. Il avait ravi ce fief lors d’élections intérimaires six semaines avant les législatives, redonnant espoir à toute l’opposition.

À l’époque, le Fidesz avait tenté de le discréditer par tous les moyens, diffusant par exemple des prospectus expliquant qu’il projetait de bâtir une mosquée dans la ville et de fermer son hôpital public. « En Hongrie, c’est une dictature molle, où le fait d’être courageux n’est pas aussi dangereux qu’en Russie ou en Turquie. Bien sûr, je fais l’objet d’attaques du pouvoir, mais ma vie n’est pas en jeu et je ne risque pas d’être emprisonné », témoignait-il dans Le Courrier d’Europe centrale après son accession à la mairie en 2018.

Peter Marki-Zay dans les rues de Budapest, le 17 octobre 2021, après avoir remporté la primaire de l'opposition, en vue des élections de 2022. © Photo Attila Kisbenedek / AFP

Orbán à la manœuvre

Est-ce à dire que les prochaines élections se résumeront à une guerre des droites en Hongrie ? En fait, Péter Márki-Zay, qui ne dispose pas de véritable parti politique, devra faire la synthèse des différentes tendances au sein d’une opposition hétéroclite qui a pour seul but commun de chasser Orbán du pouvoir et de rétablir les institutions démocratiques.

Dans chacune des cent six circonscriptions du pays, ils opposeront un candidat unique à celui du Fidesz, le plus souvent issu des sociaux-démocrates de la Coalition démocratique (DK) et des nationaux-conservateurs du Jobbik, les deux principaux partis du bloc.

Comme en Israël où Benyamin Netanyahou n’a été écarté du pouvoir en juin dernier qu’au prix d’un improbable attelage, il ne faut pas moins de six partis rassemblés pour espérer battre la machine Fidesz qui a écrasé les trois dernières élections législatives, en 2010 (53 % des voix), 2014 (45 %) et 2018 (49 %). Avec chaque fois, à la clé, une majorité constitutionnelle des deux tiers de l’Assemblée qui lui a permis de gouverner les mains libres, coloniser l’appareil d’État et accaparer les richesses du pays.

Dans l’hypothèse d’une victoire en avril 2022, faudra-t-il jouer avec les règles mises en place par le Fidesz pour lier les mains d’un hypothétique gouvernement d’alternance ? Ou faire table rase de l’« orbánisme » en décrétant illégales sa Constitution de 2012 et les lois nécessitant les deux tiers du Parlement pour être abrogées, au risque de sortir du cadre de l’État de droit ?

Voilà l’un des dilemmes qui a occupé une partie des débats de la primaire. Les cinq candidats de départ se sont accordés à dire que, une fois délogés du pouvoir, les « voleurs », les « criminels » ou encore « la mafia » Fidesz devra être traduite en justice pour corruption. « Ma main ne tremblera pas quand je te passerai les menottes aux poignets ! », a même lancé en séance parlementaire Péter Jakab, le président du Jobbik, à Viktor Orbán.

Tout au long du processus de la primaire, les médias du pouvoir ont regardé ailleurs. L’agence de presse nationale MTI n’a par exemple publié ni dépêche ni photo du principal débat télévisé. Le Fidesz s’est entêté à dire que les élections primaires sont jouées d’avance, manipulées par Ferenc Gyurcsány, le prédécesseur d’Orbán, à grand renfort d’affiches géantes placardées dans tout le pays et de spots sur Internet.

Elles côtoient les affiches du film à gros budget Elk*rtuk, le premier thriller politique hongrois, inspiré du crash politique de Ferenc Gyurcsány en 2006, quand la révélation de ses mensonges sur l’état des finances du pays pour obtenir sa réélection avait déstabilisé durablement le pays.

Les partisans d’Orbán feront une démonstration de force dans la rue le jour de la fête nationale du 23 octobre. Le Forum de coopération civile (CÖF), une ONG pro-Fidesz, veut faire déferler sur Budapest des centaines de milliers de personnes contre « la bureaucratie bruxelloise, le réseau Soros, les forces mondialistes-libérales et les milieux financiers [qui] se préparent à une ultime confrontation pour introduire un mode de vie que les Hongrois rejettent, en renversant le gouvernement Orbán ».

Les sondages nourrissent les espoirs des opposants, qui font jeu égal avec le camp du pouvoir pour ce qui est des intentions de vote. Mais face à eux, le gouvernement ne laisse rien au hasard : il va pouvoir limiter la hausse des prix du gaz cet hiver grâce à un contrat de quinze ans signé avec l’entreprise russe Gazprom ; il a d’ores et déjà promis aux retraités une prime équivalent à 250 euros, qui tombera en novembre, et aux jeunes de moins de 25 ans une exemption totale d’impôt sur le revenu. L’opposition a encore bien du chemin à parcourir pour pouvoir mettre en échec le maître de la Hongrie.

Corentin Léotard


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