En Syrie, «on laisse de nouveau la place aux plus fanatiques»

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À quelques jours d’un nouveau round de négociations sur la Syrie à Genève, Abdelahad Astepho, un des principaux responsables de l’opposition syrienne, évoque les difficultés de son mouvement après la chute d’Alep, face aux groupes djihadistes revigorés, une diplomatie russe agressive et un département d’État américain aphone pour cause de séisme présidentiel.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.-  Vice-président de la Coalition de l’opposition syrienne (CNS), Abdelahad Astepho fera partie de la délégation des opposants chargés de trouver une solution politique au drame syrien lors de la prochaine conférence de Genève, qui doit débuter le 23 février. Exprimant des espoirs mesurés à la veille de ce « Genève-IV », l’historien de 59 ans, désormais en charge des relations internationales de la CNS, revient sur la chute d’Alep, « livrée » par les chefs de guerre au régime de Damas, et lance un cri d’alarme face à la progression des groupes djihadistes, accusés jeudi d’avoir exécuté jusqu’à 200 membres d’autres composantes de l’insurrection, dont 70 membres de l’Armée syrienne libre (ASL). Il décrit également les efforts déployés par la Russie pour imposer « sa » solution au conflit syrien en l’absence des Etats-Unis, paralysés par leur élection présidentielle.

Les combattants de l’opposition syrienne ont dû abandonner en décembre les derniers quartiers encore sous leur contrôle à Alep, la métropole du nord de la Syrie. Quelles sont les conséquences de ce retrait pour votre projet politique ?

Abdelahad Astepho. © (N.C.) Abdelahad Astepho. © (N.C.)

Abdelahad Astepho. Sur le plan militaire, tout le monde sait désormais qui est en train de perdre. Nous perdons. Pas vis-à-vis du régime de Bachar al-Assad, mais vis-à-vis des groupes extrémistes, des fanatiques. Quand je dis « nous », je parle de nos groupes armés modérés, qui sont bombardés par les Russes et les Iraniens. Qui gagne maintenant sur le terrain ? Ce sont les groupes fanatiques. Je ne parle même pas de Daech et du PYD [milice kurde syrienne – ndlr]. Certains de nos groupes armés, qui sont modérés, se trouvent désormais dans des zones contrôlées par le Front Fatah Al-Cham. [Anciennement appelé Front Al-Nosra, le Front Fatah Al-Cham a changé de nom en juillet 2016 après avoir pris ses distances avec son ancien mentor, le groupe Al-Qaïda. Il s’est fondu le 28 janvier dernier dans une nouvelle entité, le Hayat Tahrir Al-Cham – ndlr.] La situation est très dangereuse.

De nouveau, on laisse la place aux groupes intégristes les plus fanatiques. Tous les groupes armés qui étaient plus ou moins présents aux négociations d’Astana vont finir par rejoindre les rangs soit du Front Fatah Al-Cham, soit de l’Ahrar Al-Cham [un autre groupe djihadiste – ndlr]. Il ne restera rien d’autre.

D’ailleurs, Assad, les Russes et leurs alliés n’ont pas gagné la bataille d’Alep. Alep leur a été livrée par nos groupes armés, par certains groupes armés puissants de la ville. En partie en raison de ce problème de distinction et de séparation entre les groupes armés modérés, d’une part, et le Front Fatah Al-Cham de l’autre. Ces gens sont des émirs, des chefs de guerre, qui utilisent le slogan de la révolution pour leurs propres intérêts. Par ailleurs, nous sommes aussi les victimes de la récupération des groupes armés, qui disposent chacun de son sponsor, de ses soutiens. Quant au régime, il est tombé depuis longtemps. Ce n’est pas un secret : le régime, en tant qu’institution, n’existe plus. Depuis 2012, quand nous menons des tractations pour des trêves au niveau local, on les fait avec qui ? Avec les Iraniens, avec le Hezbollah et avec les Russes.

Depuis la chute d’Alep, la diplomatie russe déploie une énergie peu commune sur le dossier syrien. Avec ses partenaires iraniens et turcs, elle a joué un rôle primordial dans l’instauration d’une trêve, fin décembre, puis dans l’organisation de diverses rencontres, dont celle d’Astana les 23 et 24 janvier, pour tenter de mettre sur pied des mécanismes de contrôle de ce cessez-le-feu et faire progresser le volet politique. Comment expliquez-vous cet activisme ?

À partir de 2012, le dossier syrien a toujours été géré par une « coprésidence » russo-américaine. Mais depuis l’été dernier, les États-Unis sont en retrait, et avec eux le reste de la communauté internationale. Dans un premier temps, tout le monde était dans l’attente de l’élection présidentielle américaine. Et maintenant qu’elle a eu lieu et que Donald Trump a gagné, toutes les cartes sont mélangées, personne ne sait quoi faire. Les Américains sont les seuls qui sont en mesure d’exercer des pressions sur les Russes.

Des combattants des Forces démocratiques syriennes au cours d'une offensive contre Al-Qaïda, dans la province de Raqqa, le 8 février 2017. © Reuters Des combattants des Forces démocratiques syriennes au cours d'une offensive contre Al-Qaïda, dans la province de Raqqa, le 8 février 2017. © Reuters

Le 9 novembre au matin, au lendemain de l’annonce des résultats de l’élection américaine, je me souviens que nous avions une réunion avec Frank-Walter Steinmeier [le chef de la diplomatie allemande – ndlr] : il était assommé, il voulait annuler la réunion. C’était une surprise pour tout le monde. Les États-Unis sont entrés dans une période de transition au cours de laquelle les Russes poussent au maximum pour transformer leurs succès sur le terrain, à Alep, en acquis politiques. Ils sont très pressés car ils veulent placer les Américains devant une situation de fait accompli, devant un accord tout prêt, en leur disant : « Voilà, nous avons un cessez-le-feu, et nous avons aussi la délégation idéale pour avancer vers une solution politique. »

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