Theresa May, générale en chef du Brexit, convoque des élections

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En réclamant l’organisation d’élections législatives anticipées le 8 juin prochain, avec trois ans d'avance, la première ministre britannique espère terrasser toute forme d’opposition et profiter un maximum de la faiblesse des travaillistes.

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Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante.- L’annonce, en milieu de matinée, d’une déclaration aussi imminente qu’inattendue de Theresa May sur le perron du 10 Downing Street a donné lieu mardi 18 avril aux spéculations les plus folles, et créé l’effet de surprise recherché par l’imprévisible cheffe du gouvernement – le jour même où Westminster faisait sa rentrée de printemps, après plus de quinze jours de vacances parlementaires. Dans la vie du Royaume-Uni, les allocutions prononcées derrière un pupitre, dressé spécialement pour l’occasion à quelques mètres de l’austère porte noire du siège du pouvoir exécutif, précèdent ou suivent un événement de nature exceptionnelle.

Theresa May annonce la tenue d'élections anticipées, mardi 18 avril 2017. © REUTERS Theresa May annonce la tenue d'élections anticipées, mardi 18 avril 2017. © REUTERS

La première ministre était-elle sur le point de remettre sa démission à la reine ? Fallait-il s’attendre à une déclaration de guerre ?, s’interrogeaient plus ou moins sérieusement certains observateurs sur Twitter. Dans un contexte international très instable, l’espace de quelques minutes, presque toutes les hypothèses semblaient dignes d’intérêt. Quinze jours auparavant, un ex-leader conservateur n’avait-il pas encouragé Theresa May à déployer la Royal Navy au large de Gibraltar, trente ans exactement après le déclenchement de la guerre des Malouines par Margaret Thatcher ?

De fait, face aux caméras de télévision, la nouvelle “Dame de fer” britannique est venue annoncer le déclenchement d’une bataille, ou plutôt la montée en puissance d’un combat entamé l’été 2016 contre les opposants au divorce de la Grande-Bretagne d’avec l’Union européenne. Car loin d’appeler seulement de ses vœux l’organisation d’élections législatives anticipées le 8 juin prochain, c’est bien un nouvel assaut que Theresa May, la générale en chef du Brexit, a lancé mardi 18 avril contre ceux qui « mettent en danger le travail que nous devons accomplir pour nous préparer au Brexit et affaiblissent notre position dans les négociations avec l’Europe ».

Un auditeur tant soit peu inattentif du discours de Theresa May aurait pu en conclure qu’armés de fourches, de piques et ceints d’étendards européens, des barbares s’apprêtaient à déferler sur le quartier des ministères, juchés sur des chars crachant l’Hymne à la joie de Beethoven. Barricadée derrière les hautes grilles de Downing Street, la première ministre n’avait donc pour seule solution que le déclenchement d’une contre-offensive, c’est-à-dire la convocation d’élections législatives avec trois ans d’avance sur le calendrier prévu par la loi de 2011. « Je suis arrivée récemment et malgré moi à cette conclusion », a affirmé hier matin Theresa May, comme si ces farouches ennemis du Brexit, infiltrés au cœur du pouvoir, menaçaient la leader de l’exécutif un couteau sous la gorge.

Dans les faits, les dangereux « opposants au Brexit » qui font régner la « division » à Westminster, le siège du pouvoir parlementaire britannique, ne représentent qu’une minorité exerçant démocratiquement les droits que leur confère le système politique du pays. Le mois dernier, ce même Parlement, qui sert notamment d’antre aux « membres non élus de la Chambre des lords qui ont juré de combattre le gouvernement à chaque étape du processus », a insisté Theresa May, a d’ailleurs voté à une large majorité en faveur du projet de loi sur le déclenchement de l’article 50 du traité de Lisbonne.

Le top départ des négociations du Brexit a été donné le 29 mars, conformément au calendrier établi par la leader de la majorité conservatrice. Pour l’instant, Theresa May n’a donc fait aucune concession à ces empêcheurs de brexiter en rond qu’elle a violemment fustigés dans son allocution.

Pourquoi donc maquiller la réalité de façon aussi grotesque ? Longtemps fermée à la tenue d’élections législatives anticipées, la première ministre s’est sentie obligée de dramatiser les faits pour justifier son soudain revirement. Dans un pays supposément menacé d’instabilité par les opposants au Brexit, la cheffe de file des conservateurs s’est attribué le beau rôle de mère protectrice de la patrie. En réalité, de façon beaucoup plus prosaïque, Theresa May a décidé de tirer au maximum parti d’une opposition travailliste quasi moribonde dans l’espoir, premièrement, de consolider sa courte majorité parlementaire, deuxièmement, d’assoir pleinement son autorité sur le parti conservateur dont elle a pris la tête en juillet dernier sans avoir remporté d’élection interne et, troisièmement, d’éloigner le plus possible l’issue des négociations sur le Brexit de la tenue d’un scrutin national.

Pour autant, la manière dont la première ministre a choisi de présenter l’enjeu du scrutin n’a rien d’anodin. Elle est révélatrice de l’atmosphère qui règne outre-Manche. L’intervention de Theresa May s’inscrit en effet dans la droite ligne d’un discours nationaliste adopté de concert par le gouvernement et la presse de droite depuis déjà de longs mois.

En novembre 2016, lorsque le Daily Mail avait désigné à la vindicte populaire trois juges de la Haute Cour de Londres – « des ennemis du peuple », selon le journal – qui avaient donné raison à la femme d’affaires pro-européenne Gina Miller contre le gouvernement, ni Theresa May, ni sa ministre de la justice n’avaient émis de critique à l’encontre du puissant tabloïd, comme si la cause sacrée du Brexit justifiait la remise en cause de l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Au fil des mois, cette version manichéenne du débat politique est devenue la norme dans les rangs du pouvoir. Mardi, le principal message de la première ministre a d’ailleurs consisté à rappeler que le Royaume-Uni est plus que jamais divisé entre les partisans de « l’intérêt national », c’est-à-dire les pro-Brexit, et ceux qui menacent la stabilité du pays en émettant des doutes sur le « hard Brexit » prôné par le gouvernement.

La une du « Daily Mail » du 19 avril 2017 © Daily Mail La une du « Daily Mail » du 19 avril 2017 © Daily Mail
Ce discours simplificateur flirte avec l’autoritarisme et fait les délices de la presse tabloïd de droite, adepte des discours haineux en tout genre. En une, le Daily Mail encourage mercredi matin Theresa May à « écraser les saboteurs ». Quant au Sun, il salue ce qu’il baptise « un meurtre bleu », de la couleur du parti conservateur. Selon le journal, ce meurtre politique, perpétré par Theresa May, a pour cible à la fois le Labour et les rebelles de sa propre formation. Un peu moins d’un an après l’assassinat de la députée travailliste pro-européenne Jo Cox par un néonazi, une semaine avant le référendum sur la sortie du l’UE, ce nouveau déchaînement de violence verbale est plus que troublant. Au nom du Brexit, le Royaume-Uni est-il en passe de porter atteinte aux valeurs démocratiques les plus fondamentales ?
La une du « Sun » du 19 avril 2017 © The Sun La une du « Sun » du 19 avril 2017 © The Sun

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