Brésil: les raisons d'un mouvement social inédit

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Les manifestations se sont poursuivies mardi au Brésil. Ce mouvement, parti d'une protestation contre la hausse du prix des transports publics, prend une autre dimension : l'exigence de services publics accessibles et efficaces. Pris de court, le Parti des travailleurs et la présidente Dilma Roussef assurent désormais « appuyer » la protestation. Entretien avec Gilberto Maringoni sur ce qui pourrait être « la fin du Lulisme ».

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Rio de Janeiro, correspondance

Lundi, ils étaient 250 000. Mardi soir, ils étaient encore 50 000 à manifester à Sao Paulo, mais aussi dans les principales capitales brésiliennes, dénonçant pêle-mêle le coût de la vie, le scandale des dépenses liées aux grands événements sportifs, dans un mouvement de protestation inédit depuis plus de vingt ans au Brésil. C’est à Sao Paulo que le mouvement a surgi, il y a moins de deux semaines, quand un groupe de jeunes s’est mobilisé pour rejeter la nouvelle augmentation de vingt centimes du prix du billet de bus. À Rio de Janeiro, les Cariocas ont suivi, eux aussi ulcérés de constater que depuis 2007, le prix du transport public ne cesse d’augmenter, alors même que sa qualité se détériore.

Manifestation mardi soir à Sao Paulo. © Reuters Manifestation mardi soir à Sao Paulo. © Reuters

Taxés de vandalisme par la grande presse, très conservatrice, les manifestants ont été réprimés dans la violence, rappelant à tous les heures de la dictature. Et cette répression a ainsi poussé dans la rue des personnes qui ne connaissent pas le prix du ticket de bus, mais qui se retrouvent dans une indignation confuse à l’égard des autorités publiques et de leur utilisation des fonds des contribuables. L’organisation, ces jours-ci, de la Coupe de la Confédération, répétition un an à l’avance de la Coupe du Monde de football, a joué l’effet de révélateur : tout d’un coup, les Brésiliens prennent conscience que plus de 11 milliards d’euros sont engagés par le gouvernement pour financer le Mondial, alors que les services publics comme le transport, la santé et l’éducation sont en souffrance.

Le gouvernement de Dilma Rousseff a mis plusieurs jours à comprendre, puis désormais à formellement « appuyer » le mouvement de la rue. Même si c’est la perplexité qui prévaut. Alors que dans les premiers temps, de nombreux cadres du Parti des travailleurs (PT), la formation politique de la présidente et de son prédécesseur, Luiz Inacio Lula da Silva, ont vu dans ces manifestations une tentative de déstabilisation pilotée par la droite, il n’en est rien. Mardi, la présidente a estimé, lors d'un discours télévisé, que « le Brésil s'est réveillé plus fort aujourd'hui. L'ampleur des manifestations d'hier illustre la vigueur de notre démocratie, la puissance de la voix de la rue et la civilité de notre population ».

Au contraire des grandes marches conservatrices – la plus importante de l’histoire brésilienne avait été en 1964 la Marche pour  Dieu et la famille, précédant de peu le coup d’État militaire –, les rassemblements festifs, et leurs dérapages violents de ces derniers jours, ne portaient aucun mot d’ordre, visant directement le gouvernement. Nulle pancarte dénonçant Bolsa Familia, le principal programme social du gouvernement, ni ProUni, le mécanisme permettant aux étudiants pauvres de bénéficier de quotas dans des universités privées, deux mesures honnies par la droite.

À court terme, plusieurs villes, comme Porto Alegre et Recife, ont déjà baissé le prix des transports, et le maire de Sao Paulo Fernando Haddad, du Parti des travailleurs, envisage de faire de même. Mais l’indignation va désormais au-delà, comme l’explique Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’université fédérale ABC de Sao Paulo. Pour cette  figure du Parti socialisme et liberté (PSOL), fondé en 2004 par une scission de l’aile gauche du PT, le gouvernement doit désormais prendre conscience avec urgence des demandes de la rue, pour les exploiter le mieux possible dans le sens d’une avancée des droits citoyens.

Comment expliquez-vous qu’un mouvement de protestation contre la hausse du prix du ticket de bus provoque en quelques jours les plus grandes manifestations de ces vingt dernières années ?

Ce qui se passe exactement n’est pas clair. Bien que nous assistions déjà à une baisse de la croissance économique, on ne ressent pas encore son impact en termes d’emploi et de revenu. Il y a eu une accélération de l’inflation, surtout liée au prix des aliments, mais c’est un phénomène limité et ponctuel. Quant à la popularité de la présidente Dilma, les dernières enquêtes, publiées il y a deux semaines, montrent certes un petit effritement, mais rien d’inquiétant. Son action est approuvée par plus de 50 % de la population, bien plus que ce dont jouissait Lula à la même époque de son premier mandat.

Objectivement, il n’y a pas d’explications directes à ces mobilisations. Mais il faut prendre en compte d’autres éléments. Ces dix dernières années ont vu le niveau de consommation des ménages augmenter de façon notable. Les pauvres ont pu s’acheter des biens de consommation durables, comme des voitures, des téléphones portables ou des produits électroménagers. Mais les services publics continuent à être de très mauvaise qualité au Brésil, qu’il s’agisse du transport, de l’éducation ou de la santé. Et quand la population compare cela à l’aune des investissements énormes faits pour la Coupe du Monde, elle ressent une indignation diffuse. Sans qu’on arrive clairement encore à mettre des mots sur cette insatisfaction.

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