AfricaFrance se prend les pieds dans la jungle congolaise

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La nouvelle fondation voulue par François Hollande et Laurent Fabius pour établir un « nouveau partenariat africain de la France » a commencé par financer un projet d'exploitation forestière aux vieux relents de Françafrique. Mauvais départ.

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Simple faux pas ou problème plus profond ? La toute nouvelle fondation AfricaFrance, voulue par François Hollande, fait ses débuts en exhalant un léger parfum de Françafrique. Elle devait pourtant permettre de tourner la page de ces relations opaques entre dirigeants français et africains, mêlant intérêts privés et publics. C'est du moins ce que certains commentateurs annonçaient.

AfricaFrance est avant tout un « réseau social », dit souvent son président, Lionel Zinsou, co-auteur du rapport Védrine, et par ailleurs ancien conseiller de Laurent Fabius et du président béninois Yayi Boni et actuel dirigeant du fonds d’investissement PAI Partners. Sauf que le même Zinsou vient tout juste d'être nommé... premier ministre du Bénin ! Certains voyant déjà dans cette nomination un tremplin vers la présidence du pays.

Officiellement lancée en février 2015 à l’occasion d’un « Forum franco-africain » tenu à Paris, AfricaFrance a été créée pour intensifier les relations économiques entre la France et l’Afrique. Elle fait suite au rapport « Un partenariat pour l'avenir » présenté en 2013 par Hubert Védrine, et qui parlait, entre autres, de la nécessité de sortir « de la Françafrique » pour établir un « nouveau partenariat africain de la France ».

Plus concrètement, il s’agit de faire en sorte que la France ne perde plus de terrain face à la Chine : entre 2000 et 2011, ses parts de marché sur le continent africain ont chuté de 10,1 % à 4,7 % tandis que celles de Pékin sont passées de moins de 2 % en 1990 à plus de 16 % en 2011. « Nous avons divisé par deux nos parts de marché dans les pays africains francophones, et nous peinons à décoller dans la partie anglophone du continent », constatait la ministre du commerce Nicole Bricq en 2013.

La fondation met en relation acteurs africains et français pour monter des projets communs. Elle bénéficie pour cela de fonds privés et publics venant de l’Agence française de développement (AFD), des ministères des affaires étrangères, de l’économie et des finances (ce dernier a déjà apporté 3 millions d’euros pour un projet de formation), Total, Danone, Orange... Zinsou explique sur son site web : « On doit accélérer les rythmes mais aussi améliorer la qualité de la croissance pour répondre aux besoins et aux nécessités sociales et environnementales. »

L’un des tout premiers projets « portés » par AfricaFrance, un partenariat entre deux entreprises, semble cependant indiquer que le changement annoncé n’est pas au rendez-vous.

Lancement d'AfricaFrance au Congo en mars 2015 avec Lionel Zinsou à gauche de la photo Lancement d'AfricaFrance au Congo en mars 2015 avec Lionel Zinsou à gauche de la photo

Mi-mars 2015, à l’occasion du lancement, à Brazzaville, d’AfricaFrance Congo, « association miroir », plusieurs responsables d’AfricaFrance ont assisté à la signature d’un « accord témoin » entre une entreprise vendéenne, Le Duramen, et une société congolaise, General Trading Company (GTC). Ces deux opérateurs ont prévu de monter une « unité de préfabrication de bâtiments en bois » au Congo, pays forestier. Le ministre congolais des transports, de l'aviation civile et de la marine marchande, Rodolphe Adada, était présent. Il a annoncé le soutien du gouvernement congolais à cette « approche novatrice », selon le site web du ministère de son collègue Jean-Jacques Bouya, chargé de l’aménagement du territoire et de la délégation générale aux grands travaux. Bouya a participé lui aussi à l’événement : il est président d’honneur de AfricaFrance Congo. Quelques semaines auparavant, AfricaFrance avait rendu compte de la visite en Vendée de la partie congolaise, se réjouissant des avancées de ce « premier dossier porté par la Fondation AfricaFrance à Nantes ».

Mais, petit détail gênant relevé par un chercheur indépendant, Arnaud Labrousse, spécialiste du secteur forestier dans les pays du bassin du Congo : l’entreprise congolaise impliquée appartient à Arnaud et Michel Djombo, fils d’un ministre congolais, Henri Djombo. Celui-ci a plusieurs particularités. Il est, selon des diplomates américains, « extrêmement proche » du président congolais Denis Sassou Nguesso et l'un des ministres les plus puissants.

Dans le passé, Henri Djombo aurait été l'un des chefs des Cobras « qui combattaient du côté de Sassou Nguesso pendant la guerre civile de 1997-1999 ». Il est surtout en charge de l’économie forestière depuis 1997. La forêt qui recouvre la moitié du Congo représente une ressource importante : le bois est le second produit d’exportation du pays, après le pétrole. Ce sont cependant surtout les gros exploitants forestiers, majoritairement étrangers, qui en tirent des bénéfices, en commettant au passage de nombreuses illégalités : le centre de recherche britannique Chatham House a noté en 2014 que le secteur forestier connaissait « de graves problèmes de gouvernance, manifestes dans les niveaux estimatifs d’exploitation illégale des forêts à l’intérieur du Congo, qui pourraient atteindre 70 % ». Chatham House soulignait aussi : « Le problème de l’exploitation illégale des forêts n’a reçu du gouvernement congolais qu’une piètre réponse. Très peu des politiques et règlements nécessaires pour veiller à une bonne gouvernance forestière sont actuellement appliqués. »

Des élites politiques et/ou certains de leurs proches ont aussi des intérêts dans le secteur : Djombo a attribué en 2010 une concession forestière (par la suite fusionnée avec une autre, soit un total de 600 000 ha), à Kelly Christelle Sassou Nguesso, fille du président. Dans leur livre La Chinafrique (Grasset, 2008) Michel Beuret et Serge Michel affirment que Djombo serait lui-même actionnaire d'une société forestière, Sicofor, ce qu'il a démenti. Dans l'édition augmentée du livre parue en 2009, l'information n'a cependant pas été modifiée.

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