La saga du Brexit

Le Royaume-Uni s'interroge sur les leçons à tirer de la mort de Jo Cox

La campagne sur l'Europe, suspendue depuis jeudi, devait reprendre ce dimanche en Grande-Bretagne. Les deux camps promettent un climat « plus respectueux », à cinq jours à peine de cette consultation décisive. Certains voient dans la mort de Jo Cox le révélateur effroyable de tout ce qui ne tourne plus rond dans la politique britannique.

Ludovic Lamant

19 juin 2016 à 11h40

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L’élection est passée inaperçue, éclipsée par le meurtre le même jour de la députée du parti travailliste Jo Cox, dans un Royaume-Uni en état de choc. Une législative partielle s’est déroulée jeudi à Londres. Il s’agissait de remplacer le fauteuil de Sadiq Khan, élu maire de Londres en mai, dans la circonscription de Tooting, dans le sud de la capitale. La candidate du parti travailliste l’a emporté, avec une majorité bien plus confortable que celle qu’avait obtenue Khan il y a un an (plus de 6 300 voix d’avance sur son adversaire conservateur, contre une marge d’environ 3 000 voix pour Khan).
C’était la quatrième législative partielle organisée depuis un an au Royaume-Uni, et la quatrième victoire du Labour. Chaque fois, cela s’est passé sur des terres plutôt ancrées à gauche. « En termes footballistiques, c’est comme si le Labour avait remporté assez facilement quatre matchs disputés à domicile », résume le Guardian. Le quotidien y voit tout de même un peu plus que cela : la preuve que Jeremy Corbyn, à la tête du parti travailliste depuis septembre 2015, n’est pas le stratège désastreux que certains se plaisent à décrire.

Il est bien sûr impossible de déceler dans cette victoire du Labour, plus confortable qu’attendu, la marque d’un élan de sympathie soudain des électeurs envers le parti travailliste. La plupart des Britanniques n’ont appris que jeudi, en fin de journée, le meurtre sordide de Jo Cox, 41 ans, dans sa circonscription du Yorkshire, dans le nord de l’Angleterre. À cinq jours de la tenue du référendum sur l’UE, sans doute le scrutin le plus important pour la Grande-Bretagne depuis des décennies, la question est toutefois sur beaucoup de lèvres : la mort de cette élue aux convictions proeuropéennes pourrait-elle relancer la dynamique du « Remain », le camp de ceux qui souhaitent le maintien du Royaume-Uni dans l’UE ?
Les “investisseurs” qui font la loi sur les marchés financiers, eux, n’ont pas tardé à tirer leurs conclusions. Comme le notait dès jeudi soir un article du Wall Street Journal, la livre sterling et l’euro ont grimpé face au dollar, dopés par le scénario d’une remontée du « Remain » dans les urnes. Mais cette hypothèse est encore loin d’être confirmée. Les motivations du tueur, lié à plusieurs réseaux d’extrême droite, restent floues : est-ce le geste d’un déséquilibré solitaire, ou un acte de violence politique à une semaine du référendum ? Lors de sa première – et très brève – comparution devant la justice samedi, Thomas Mair, 52 ans, s’est contenté de dire à la juge qui lui demandait son nom : « Mort aux traîtres et liberté pour la Grande-Bretagne ! » Il a depuis été placé en détention préventive, sans faire appel.
La campagne, suspendue jeudi soir, devait reprendre ce dimanche, dans un climat que les deux camps promettent « plus respectueux ». Le début de semaine sera marqué par l’hommage que s’apprêtent à rendre, lundi, les députés de Westminster à leur collègue défunte. Dès vendredi, David Cameron, le premier ministre, et Jeremy Corbyn s’étaient retrouvés ensemble devant un mémorial couvert de gerbes de fleurs qui s’est constitué à Birstall, la ville où s’est déroulé le drame. Cette image d’unité des deux dirigeants a marqué les esprits, d’autant que Corbyn, même s’il défend comme Cameron le « Remain », avait jusqu’à présent posé pour principe de ne jamais apparaître aux côtés de son rival conservateur pendant la campagne.
Sans surprise, les appels à l’apaisement se sont également multipliés, après des mois de campagne particulièrement agités. Le nouveau maire de Londres Sadiq Khan a jugé que le pays avait « besoin d’une pause, et de réfléchir », pour sortir du « climat haineux, empoisonné, empli de négativité et de cynisme » qui a marqué les derniers mois de campagne. Yvette Cooper, autre figure socialiste (qui avait concurrencé Corbyn aux primaires), a déclaré qu’il y avait eu « une montée de la violence dans le débat public », qui a pu se révéler « très destructrice ». Quant au député Labour Stephen Kinnock, un ami proche de Cox (il est aussi connu du grand public pour être l’époux de l’ex-premier ministre du Danemark, Helle Thorning-Schmidt), il est nécessaire de « changer de ton à jamais, pour défendre ce à quoi croyait Jo ». Dans un entretien au Times, il va même jusqu’à dire : « Nous devons regarder attentivement ce que défendait Jo. Cela devrait être l’une des milliers de choses auxquelles penser, dans l’isoloir la semaine prochaine. »

Alors que la campagne sur l’Europe a souvent viré à la foire d’empoigne, sur fond de rivalités personnelles au sein de partis traditionnels essoufflés, Jo Cox est décrite comme une députée qui plaçait ses convictions au-dessus de l’intérêt des partis. Elle n’hésitait pas, pragmatique, à construire des alliances avec certains députés de droite, par exemple sur la question de l’intervention militaire en Syrie en soutien aux populations civiles. Autre exemple de cette indépendance d’esprit : elle avait donné sa signature à Corbyn, pour lui permettre de se présenter aux primaires du parti, mais n’avait finalement pas voté pour lui. Et après les résultats très mélangés du Labour aux élections locales de mai 2016, elle avait signé une tribune très critique envers la primauté de Corbyn, avouant qu'elle regrettait de lui avoir donné sa signature… Elle avait aussi pris l’habitude d'arpenter méthodiquement sa circonscription, en y tenant des réunions ouvertes à tous – comme celle qu’elle animait jeudi. « Son ambition, ce n’était pas de faire partie de l’establishment, mais de le réformer de l’intérieur – et de le réformer au service des gens bien plus démunis qu’elle », écrit Gordon Brown, l’ancien premier ministre travailliste, qui veut croire que la mort de Jo Cox va marquer « la fin de la spirale baissière de notre vie politique ».
Depuis trois jours, le parcours de Cox, passée par Cambridge, Bruxelles et New York, et les convictions d’humanisme et de justice qui l’animaient, sont ainsi devenus le révélateur de tout ce qui ne tournerait pas rond dans la politique britannique aujourd’hui. À commencer par les tendances au repli instrumentalisées par certaines formations anti-UE. Dans un éditorial intitulé « Si vous injectez du poison dans notre politique, quelqu’un finira par tomber malade », le chroniqueur du Guardian Jonathan Freedland inscrit le meurtre de Cox dans une série d’événements contemporains : les débordements de certains supporteurs anglais en marge de l’Euro de football en France, aux cris de « Va te faire foutre, l’Europe ! », ou encore la publication d’affiches antimigrants chaque semaine plus racistes, par le UKIP de Nigel Farage, en défense du Brexit. Le chroniqueur finit par avouer qu’il n’en peut plus du « bruit de fond de cette campagne, qui consiste à dénoncer les “élites de Westminster”, et de considérer que n’importe quel élu, n’importe quelle personne qui occupe une position publique, n’importe quel expert, est soit un menteur, soit un corrompu au service d’un vicieux complot ourdi par Bruxelles ».

Les fractures du parti travailliste

L’examen de conscience en train de voir le jour n’épargne pas les journalistes. Certains médias grand public se trouvent accusés d’en avoir trop fait, contre la classe politique dans son ensemble, et d’avoir eux aussi, alimenté ce climat de tensions délétère. « Bien sûr qu’il était nécessaire de sortir le scandale des dépenses des députés en 2009, écrit Andrew Grice, dans The Independent, en référence à cette affaire qui avait fortement dégradé l’image des élus. Mais depuis, la plupart des quotidiens du pays sont passés d’un scepticisme sain envers la classe politique, à un cynisme complet. » Et d’enfoncer le clou : « Jo Cox, comme beaucoup de ses collègues députés, était davantage au contact de la “vraie vie” des gens que la plupart des journalistes qui passent leur temps à juger cette même classe politique. »

Ces prises de position, dans des journaux plutôt classés à gauche, n’ont pas manqué d’irriter certains observateurs. C’est le cas par exemple de l’ex-député conservateur Matthew Parris qui, dans le Times de samedi, juge que « s’il y a une leçon à tirer de la mort de Jo Cox, c’est qu’il n’y en a pas ». Lui s’en prend à ceux qui « suggèrent que la campagne pour le Leave, même sans avoir eu l’intention de le faire, a encouragé les démons qui s’étaient emparés du meurtrier de Jo Cox ». « Avant que vous ne tombiez dans ce genre de raisonnement, chers amis “Remainers”, imaginez ce qu’auraient dit certains défenseurs du Leave, si l’assassin avait été, au contraire, un demandeur d’asile déséquilibré mental. On vaut mieux que cela, non ? On sait, n’est-ce pas, qu’il y aura toujours des fous ? »

Dans un autre édito, le Guardian renchérit : « Quel que soit le fin mot de l’histoire sur les motivations, politiques ou non, du meurtrier, cet événement effroyable s’inscrit – immanquablement  dans un contexte clairement politique. En raison du moment et du lieu. » Le moment : à sept jours d’un référendum crucial, qui se joue sur l'identité du Royaume-Uni. Et le lieu : ce nord de l’Angleterre en crise, où le British National Party (extrême droite) a déjà réalisé des scores impressionnants, et où la formation jusqu'alors confidentielle Britain First, à laquelle pourrait avoir appartenu le meurtrier, cherche à s'implanter. Là plus encore qu'ailleurs sur le territoire, la campagne sur l’UE et sa thématique migratoire semblent avoir libéré la parole de nombreux autres « nationalistes ».
Depuis son élection à Westminster treize mois plus tôt, Cox était l’une des voix, à gauche, qui osaient encore défendre les vertus de l’immigration, sans avoir peur de perdre des électeurs au passage. Dans le premier discours qu’elle a prononcé à Westminster (dont la vidéo a beaucoup circulé depuis son décès), elle parle de la richesse des communautés qui composent la population de sa circonscription : « Il y a bien plus de choses qui nous unissent que d’autres qui nous divisent. » Si le décès de Cox secoue autant la Grande-Bretagne, en particulier à gauche, c’est aussi qu’il révèle, en creux, le malaise de son propre parti, le Labour, sur cette question décisive.

Avant la mort de Cox, l’hebdomadaire New Statesman avait publié une analyse stimulante sur la crise interne au Labour, intitulée : « Le référendum sur l’UE était censé tourner au cauchemar pour les conservateurs. Mais c’en est finalement devenu un pour le Labour ». L’article revient sur les responsabilités de Corbyn, qui a rechigné, dès le départ, à faire campagne sur l’Europe, mais aussi sur celles des grands médias, qui se sont surtout passionnés pour les batailles internes et politiciennes au sein du camp conservateur. Il note aussi l’intelligence de la campagne du Leave, qui a beaucoup mis en avant certains députés travaillistes favorables au Brexit, comme Gisela Stuart (pourtant minoritaires dans leur propre famille politique).
Mais il rappelle surtout à quel point le parti social-démocrate est structurellement divisé sur les enjeux migratoires. Un député travailliste de Birmingham, Liam Byrne, donne ainsi sa vision des choses : « Nous sommes le parti de la classe ouvrière. Notre boulot, c’est de répondre aux préoccupations de ces gens-là. Ces temps-ci, ils nous disent clairement que leur inquiétude numéro un, c’est l’immigration. Il faut donc qu’on se concentre là-dessus. Point barre. » À l’adresse du Londonien Jeremy Corbyn, il insiste : « La classe moyenne de Londres n’aime pas parler d’immigration. Ils pensent que c’est un sujet sale. »

Comme d’autres partis sociaux-démocrates en Europe, le Labour est fracturé entre un électorat progressiste sur les questions sociétales à Londres (que certains appellent les « buveurs de vin ») et une base ouvrière dans le reste du pays, laquelle pourrait être tentée par les discours alarmistes sur les dangers de l'immigration (les « buveurs de bière »). « C’est ce fossé qu’Ed Miliband (le prédécesseur de Corbyn – ndlr) avait cherché à combler, et il avait fini par s’aliéner le soutien des deux groupes. Corbyn a défendu sans ambiguïté la cause des migrants. Sur ce point, il s’est aligné sur la position de certains de ses adversaires de la ligne Blair. Mais des députés redoutent que cette stratégie ait de lourdes conséquences électorales », poursuit George Eaton, dans New Statesman.
C’est aussi dans ce contexte-là, celui d’une crise profonde du Labour dont on voit mal comment elle sera réglée à court terme, Brexit ou pas, qu’il faut replacer la mort de Cox. Cette élue tentait, depuis ces terres du nord de l’Angleterre où certains travaillistes ont abandonné toute idée de faire entendre un discours positif sur l’immigration, de porter inlassablement ses idéaux de solidarité internationale. Jusqu’à ce jour tragique du 16 juin 2016, elle semblait y être parvenue.

Ludovic Lamant


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