Au parlement européen, le RN relaie les suprémacistes blancs

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Le Rassemblement national soutient la candidature d’un groupe de défense des fermiers blancs d’Afrique du Sud pour le prix Sakharov du parlement européen, censé récompenser ceux qui contribuent « à la lutte pour les droits de l’homme dans le monde ». Une initiative qui s'inscrit dans le sillage de Donald Trump et de collectifs de suprémacistes blancs aux États-Unis.

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Bruxelles (Belgique), envoyé spécial.-  Faut-il y voir une preuve de l’influence soudaine de Steve Bannon, l’ancien stratège de Donald Trump, sur les droites extrêmes en Europe ? Les élus du Rassemblement national (RN) et leurs alliés au parlement européen veulent récompenser une entité spécialisée dans la défense des fermiers blancs en Afrique du Sud, un combat déjà porté par Trump durant l’été, à l’origine d’une vive polémique entre Washington et Pretoria.

Mediapart s’est procuré la liste des huit candidats au prix Sakharov, qui récompense chaque année à Strasbourg depuis 1988 « des personnes qui ont apporté une contribution exceptionnelle à la lutte pour les droits de l'homme dans le monde ». La présentation officielle des candidats doit avoir lieu le 27 septembre. Le groupe Europe des Nations et des libertés (ENL), qui regroupe à Strasbourg les élus du RN, a proposé cette année le nom d’AfriForum, décrite comme une ONG qui « protège les droits des minorités, avec une attention particulière pour les droits des Afrikaners », du nom de ces Sud-Africains blancs d’origine européenne, descendants des colons néerlandais.

«Il nous paraît logique de mettre l’accent sur cette situation», explique Nicolas Bay © Reuters «Il nous paraît logique de mettre l’accent sur cette situation», explique Nicolas Bay © Reuters
Joint par Mediapart, l’eurodéputé Nicolas Bay, co-président du groupe ENL, confirme ce choix : « Des fermiers sud-africains sont victimes de manière répétée d’assassinats et d’expropriations, et il nous paraît logique de mettre l’accent sur cette situation puisqu’il y a bien des atteintes graves aux libertés fondamentales. » Au sein du groupe ENL, la Britannique Janice Atkinson (ex-UKIP) et le Belge Gerolf Annemans (Vlaams Belang) s’expriment régulièrement sur ces questions et plaident – en vain jusqu’à présent – pour l’adoption par le parlement d’une « résolution d’urgence » sur le sujet.

Mais des élus RN se sont aussi montrés sensibles à cette thématique de l’extrême droite, encore peu connue en France. C’est le cas, par exemple, de Marie-Christine Arnautu, qui s’est même fendue, en juillet 2018, d’une question formelle adressée à Federica Mogherini, la commissaire italienne chargée de la diplomatie de l’UE.

Voici le début de son courrier : « Forts de leur savoir-faire, les Boers cultivent les terres d'Afrique du Sud depuis le XVIIe siècle. Lorsqu'ils s'y installèrent, cette région était alors faiblement peuplée de tribus nomades. » Plus loin, elle s’inquiète : « Sur les 65 000 fermiers blancs qui y vivaient en 1994, il n'en reste plus que 35 000 aujourd'hui et 4 000 d'entre eux auraient été assassinés. » Et d’exhorter Mogherini à « faire pression sur le gouvernement sud-africain pour que cesse cette politique discriminatoire ».

De l’autre côté de l’Atlantique, le débat a également animé l’été. Donald Trump s’est fendu d’un tweet un soir d’août 2018, après avoir regardé un programme de Fox News consacré à l’Afrique du Sud. Dans ce message, le président exhortait son secrétaire d’État à « suivre de près les appropriations de terres, les expropriations et les assassinats à grand échelle de fermiers en Afrique du Sud ». Comme l’a relevé le New York Times à l’époque, Trump a ainsi endossé « le point de vue des suprémacistes blancs, qui prétendent qu’un génocide est en train d’être perpétré en Afrique du Sud et dans le monde entier ».

Ce message présidentiel est l'aboutissement d’un intense travail de lobbying mené aux États-Unis ou encore en Australie par quelques groupes sud-africains. Parmi ces derniers figure AfriForum, le candidat du RN au prix Sakharov à Strasbourg, dont le patron, Ernst Roets, dénonce régulièrement les « vols racistes » en cours dans son pays.

Dans une analyse récente, le Guardian explique que « la théorie conspirationniste d’un “génocide blanc” est un marqueur de l’extrême droite raciste depuis des décennies », insistant sur le rôle du groupe de médias News Corp, en Australie comme aux États-Unis, pour relayer ces idées. Après le message de Trump, le ministre sud-africain des affaires extérieures avait parlé d’une sortie « regrettable » et « basée sur de fausses informations ».

La question de la propriété foncière en Afrique du Sud est un sujet majeur, révélateur des inégalités qui persistent dans un pays ravagé par des décennies d’apartheid. Le nombre de meurtres de fermiers a atteint sur l’année 2017-2018 son niveau le plus bas en vingt ans, soit 47, selon l’enquête d’une organisation agricole, AgriSA, après 66 cas l’année précédente. En 1998, ils étaient 153 à s’être fait tuer. Ces chiffres sont à comparer aux 19 016 meurtres recensés sur l’année 2016-2017, toutes catégories professionnelles confondues. Les fermiers sud-africains sont donc effectivement exposés à des faits de violence, mais pas davantage que d’autres catégories de la société.

La campagne des groupes de pression d’extrême droite s’est intensifiée cet été, après des annonces du nouveau président noir de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, qui veut autoriser des expropriations de terres sans compensation pour leurs anciens propriétaires, dans certains cas (à savoir, lorsque ces terres ne sont pas cultivées). Selon des chiffres officiels, les citoyens blancs d’Afrique du Sud – environ 8 % de la population – détiennent environ 72 % de la terre cultivable, legs d’une histoire qui remonte à l’époque coloniale. Ramaphosa, l'homme fort de l'ANC, veut changer cette situation, ce qui provoque l’ire de certains collectifs d’extrême droite.

Le président d'Afrique du Sud Cyril Ramaphosa au Cap le 16 février 2018. © Reuters / Gianluigi Guercia. Le président d'Afrique du Sud Cyril Ramaphosa au Cap le 16 février 2018. © Reuters / Gianluigi Guercia.

L'AfriForum n'est pas le seul candidat au prix Sakharov défendu par des tenants de l'extrême droite française. D’après nos informations, certains des élus RN ont aussi, à titre individuel cette fois, donné leur signature, aux côtés d’élus hongrois du Fidesz, ou grecs d’Aube Dorée, pour soutenir la candidature de Mary Wagner, une activiste canadienne anti-avortement. Wagner comme AfriForum n’ont toutefois aucune chance de l’emporter.

La procédure prévoit un premier tour, le 9 octobre, au niveau de commissions parlementaires spécialisées, pour retenir trois candidats. Il revient ensuite aux présidents des groupes de trancher.

La droite du PPE (dont LR), majoritaire, a proposé le nom d’Oleg Sentsov, ce cinéaste ukrainien opposé à l’annexion de la Crimée par la Russie et emprisonné en Sibérie. Les sociaux-démocrates du S&D et les Verts, eux, défendent la candidature d’ONG qui viennent en aide aux migrants en Méditerranée, dont SOS Méditerranée. Tandis que l’ALDE – les libéraux, auxquels LREM pourrait se rallier après les européennes – a mis en avant César, nom de code d’un photographe de la police militaire syrienne qui avait fait défection en 2013 en emportant avec lui les clichés de milliers de cadavres et révélé l’ampleur des massacres du régime de Bachar al-Assad.

L’identité du Prix Sakharov 2019, qui devrait se jouer entre ces trois derniers noms, sera connue le 25 octobre. Il sera décerné en décembre. L’an dernier, le prix Sakharov avait distingué une partie de l’opposition vénézuélienne à Nicolás Maduro, un choix qui avait été contesté.

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