Le nouveau dribble fiscal du clan Messi

Par , Begoña Perez Ramírez (Infolibre) et l'EIC

Les documents Football Leaks révèlent une nouvelle manœuvre d’évitement fiscal du clan Messi, repérée par le fisc espagnol. Le père et agent du prodige argentin a touché 6,7 millions d’euros du FC Barcelone sur le compte luxembourgeois d’une société-écran basée à Londres.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Les légendes du foot Cristiano Ronaldo et Lionel Messi ont bien des points communs : leur talent balle au pied, leurs cinq ballons d’or, et leur penchant pour l’évasion fiscale. Cette aversion pour l’impôt a conduit les deux attaquants au même endroit : un banal immeuble en briques rouges sis au 20-22 Bedford Row, dans le centre de Londres.

fl-logo
Au deuxième étage se trouvent les bureaux du cabinet d’avocats Couchmans. La firme a rédigé le contrat transférant les droits à l’image de Ronaldo à Tollin, la société aux îles Vierges britanniques où l’attaquant portugais a planqué 150 millions d’euros. La manœuvre lui a valu d’être condamné en janvier dernier à deux ans de prison avec sursis en Espagne.

Le rez-de chaussée du 20-22 Bedford Row abrite le siège social de Sidefloor, l’une des coquilles offshore du clan Messi. Il s’agit des bureaux de Jordans, un cabinet spécialisé dans la création et la gestion de sociétés-écrans dans les paradis fiscaux. Sidefloor était officiellement contrôlée par David Waygood, l’un des salariés de Jordans. En réalité, il n’était que le prête-nom de Jorge Messi, papa et gestionnaire du business de Lionel.

Lionel Messi et son père Jorge (à l'arrière-plan) lors de leur procès pour fraude fiscale, en juin 2016 à Barcelone. © Reuters Lionel Messi et son père Jorge (à l'arrière-plan) lors de leur procès pour fraude fiscale, en juin 2016 à Barcelone. © Reuters

La société britannique Sidefloor est au cœur de l’affaire de fraude fiscale qui a valu aux Messi père et fils d’être condamnés en 2016 en Espagne à des peines de prison avec sursis : le prodige argentin avait, tout comme Ronaldo, encaissé des millions d’euros de revenus de sponsoring non déclarés au fisc, notamment via Sidefloor.

Notre enquête montre que la même société britannique a été utilisée par le clan Messi pour une autre opération d’évitement fiscal présumée, impliquant aussi son club, le FC Barcelone. C’est ce que montrent de nouveaux documents Football Leaks, dévoilés dans le livre Football Leaks 2 – Nouvelles révélations sur le monde du football professionnel, publié par les journalistes du Spiegel Rafael Buschmann et Michael Wulzinger, qui ont partagé les documents avec Mediapart et ses partenaires du réseau EIC.

Rafael Buschmann et Michael Wulzinger, « Football Leaks 2: Neue Enthüllungen aus der Welt des Profifußballs », DVA/Spiegel Buchverlag, 20 €, non traduit. Rafael Buschmann et Michael Wulzinger, « Football Leaks 2: Neue Enthüllungen aus der Welt des Profifußballs », DVA/Spiegel Buchverlag, 20 €, non traduit.
Selon nos informations, le Barça a, entre 2010 et 2016, versé sur le compte luxembourgeois de Sidefloor, puis à la société argentine Limecu, un total de 10,5 millions d’euros d’honoraires d’agent et de scouting (la détection de footballeurs talentueux). Le fisc espagnol soupçonne que ce montage visait à réduire artificiellement le salaire de Lionel Messi, pour y substituer des paiements nets d’impôts à son père.

Il y a, par ailleurs, la question des prestations délivrées au Barça par les sociétés de papa Messi en échange de ce pactole. Les contrats sont quasiment identiques à ceux signés par le club catalan avec le père de Neymar, avant le transfert de l’attaquant brésilien au PSG. Or ces contrats Neymar ont été jugés comme artificiels par la justice espagnole, qui a condamné le FC Barcelone à 5,5 millions d’euros d’amende pour fraude fiscale à ce sujet.

Tout commence en 2016, lorsque le Barça est visé par un contrôle fiscal. Comme nous l’avions révélé grâce aux Football Leaks, les inspecteurs soupçonnent des irrégularités sur les versements du club à la fondation de Lionel Messi (lire notre enquête ici).

Mais le fisc soupçonne qu’une même combine a été mise en place avec son père et agent. Les inspecteurs considèrent que selon la loi, Lionel Messi doit toucher son salaire, payer ses impôts, et ensuite rémunérer son agent. Ils suspectent donc que les commissions du Barça à Jorge Messi, beaucoup moins taxées, ont été conçues pour réduire artificiellement les impôts de son fils.

À la demande du fisc, le FC Barcelone cherche dans ses archives les commissions liées à Lionel Messi. Le résultat est surprenant : entre 2009 et 2014, le club a versé 6,7 millions d’euros à la société britannique Sidefloor, dans laquelle Jorge Messi n’apparaît nulle part, et qu’il a déjà utilisée pour frauder sur les revenus de sponsoring de son fils.

Lionel Messi sur la pelouse de Dortmund lors du match de poule de Ligue des Champions contre le Borussia le 17 septembre 2019. © Reuters Lionel Messi sur la pelouse de Dortmund lors du match de poule de Ligue des Champions contre le Borussia le 17 septembre 2019. © Reuters

L’argent a-t-il été reversé par Sidefloor à Jorge ou à Lionel Messi ? Si oui, ont-ils déclaré cet argent au fisc ? Contacté par Der Spiegel, Jorge Messi ne nous a pas répondu.

Le Barça n’a en tout cas pas vu malice à signer les contrats avec un homme sans aucun rapport avec le foot : David Waygood, le prête-nom de papa Messi, qui officie comme directeur général de Sidefloor depuis ses bureaux de Londres.

Le 10 octobre 2008, le Barça et Sidefloor, représentée par Waygood, signent un contrat d’agent lié à la récente prolongation du contrat de Lionel Messi, laquelle a été conclue « avec l’aide de Jorge Messi », précise le document. Sidefloor recevra 400 000 euros par an pendant six ans, plus « 5 % des bonus perçus par le joueur »

Trois ans plus tard, le club accorde une gâterie supplémentaire à Sidefloor : un « contrat de prestations de service » de scouting, c’est-à-dire de détection de footballeurs prometteurs évoluant en Argentine, le pays natal de Messi. Tarif : 40 000 euros par an, plus 20 000 euros par joueur détecté. 

En cette même année 2011, le fisc lance le contrôle fiscal visant le clan Messi sur les revenus de sponsoring, qui transitaient notamment par Sidefloor. Mais le business avec le Barça continue.

En février 2013, Lionel Messi prolonge encore son contrat, avec un salaire (18,6 millions annuels) et des bonus en forte hausse. Dans la foulée, le club renouvelle le contrat d’agent avec Sidefloor, signé cette fois par David Waygood et Jorge Messi. Idem pour le contrat de scouting, dont le montant a explosé pour atteindre 280 000 euros.

Pendant toutes ces années, l’argent a été versé sur le compte de Sidefloor à l’Andbank au Luxembourg, sans que cela ne pose le moindre problème au Barça.

En juillet 2013, le FC Barcelone rédige d’ailleurs un nouveau contrat d’agent avec Sidefloor, représentée par David Waygood. Mais le prête-nom britannique ne l’a sans doute pas signé : le 27 avril, il s’était jeté sous un train, non loin de son domicile du Kent.

L'immeuble du 20-22 Bedford Row, à Londres, qui abrite le siège social de Sidefloor, la société-écran du clan Messi. © Google Street View L'immeuble du 20-22 Bedford Row, à Londres, qui abrite le siège social de Sidefloor, la société-écran du clan Messi. © Google Street View

L’enquête a conclu que le suicide de Waygood était dû au « stress lié au travail ». L’un de ses voisins, qui indique avoir été son ami, nous a donné l’explication suivante : « À la fin, c’était trop pour lui. » Waygood officiait comme homme de paille pour plus de cent sociétés offshore différentes. Il est donc impossible de savoir s’il existe un lien entre son suicide et les problèmes de Sidefloor, qu’il opérait pour le clan Messi.

Lire aussi

En juin 2013, deux mois après le décès de Waygood, une enquête pénale pour fraude fiscale est ouverte contre les Messi dans l’affaire des droits à l’image. Sidefloor continue pourtant à toucher les commissions du Barça pendant encore un an. 

En 2014, sans doute sous la pression judiciaire, Jorge Messi et le Barça signent de nouveaux contrats d’agent et de scouting avec une autre société, Limecu, qui a reçu 3,75 millions d’euros de commissions en 2015 et 2016. Baptisée à partir des premières lettres du nom du joueur (Lionel Messi Cuccittini), Limecu est immatriculée en Argentine et appartient officiellement à Jorge Messi. Tout est devenu transparent.

Mais cela ne règle pas tous les problèmes. Comme on l’a vu, le fisc espagnol soupçonne, lorsqu’il a lancé en 2016 son contrôle fiscal du Barça, que les commissions à Sidefloor puis Limecu constituent un salaire déguisé du joueur, qui devrait être payé directement à Lionel Messi et taxé au taux maximum de l’impôt sur le revenu.

Lors du contrôle, les avocats du Barça concluent que l’argument du fisc est solide, et que Lionel Messi risque des poursuites pour fraude fiscale. Ce qui serait catastrophique, puisque le joueur était alors sur le point d’être condamné pour le même délit dans l’affaire des revenus de sponsoring. En cas de récidive, il risque la prison ferme. 

Le club catalan veut à tout prix éviter d’être privé de son meilleur joueur. Il y a une solution : effectuer une régularisation volontaire, ce qui en Espagne rend impossibles des poursuites pénales. En juin 2016, le FC Barcelone conseille donc à Messi de remplir une déclaration rectificative de ses revenus 2016, en y ajoutant les paiements reçus par Limecu et par sa fondation. 

Mais comme nous l’avions déjà révélé, Lionel Messi ne voulait pas payer d’impôts supplémentaires. Le Barça a finalement accepté de régler l’ardoise fiscale à sa place, via une prime spéciale de 23 millions d’euros, dissimulée dans l’énorme deal de novembre 2017 qui a accordé à Messi un salaire de 100 millions d’euros brut annuels (lire nos enquêtes ici et ).

Reste une dernière question : la nature des prestations effectuées par Sidefloor et Limecu, les sociétés de Jorge Messi. Leurs contrats d’agent et de scouting sont en effet presque identiques à ceux signés par le Barça pour rémunérer le père de l’attaquant brésilien Neymar Jr. Or ces contrats avec Neymar Senior ont été considérés comme artificiels par le fisc et la justice espagnole, qui a infligé au Barça une amende de 5,5 millions d’euros pour fraude fiscale, dans le cadre d’une procédure de plaider-coupable.

Neymar Jr lors d'une séance d'entraînement du PSG à Saint-Germain-en-Laye le 17 septembre 2019. © Reuters Neymar Jr lors d'une séance d'entraînement du PSG à Saint-Germain-en-Laye le 17 septembre 2019. © Reuters

Le texte de cette transaction pénale indique que les contrats du club avec les sociétés du père de Neymar ont été conçues pour « simuler l’objectif réel des paiements, […] qui n’était pas celui déclaré [dans les contrats], mais qui était de masquer des rémunérations au joueur [Neymar Jr], évitant ainsi le paiement de la plupart des taxes sur le revenu ».

Dans le cas de Messi, le contrat d’agent de 2014 passé entre le Barça et Limecu peut prêter à sourire : en échange de 5 % des revenus du joueur (soit 3,7 millions d’euros en deux ans), la société de Jorge Messi s’engage à fournir « des conseils professionnels continus au sujet de la supervision et du contrôle » des engagements conclus entre le Barça et son fils. Jorge s’engage à ne rien faire qui puisse dégrader la relation entre Lionel et le club, de ne jamais « encourager le joueur à rompre son contrat » ni engager des discussions « visant directement ou indirectement à transférer le joueur dans un autre club ».

Certains paragraphes sont strictement identiques à ceux du contrat avec Neymar Sr, comme l’interdiction d’inciter le joueur à rompre son contrat, ou la promesse de « ne pas perturber la relation entre le club et le joueur »

Les papas des deux prodiges bénéficiaient aussi d’un contrat de scouting très similaire. Neymar Sr s’engageait à détecter de jeunes talents au Brésil, tandis que papa Messi devait faire de même en Argentine. Or comme l’a montré notre enquête Football Leaks sur l’AS Monaco, il arrive que les clubs utilisent des contrats de scouting bidons pour dissimuler des commissions d’agent.

Jorge Messi a-t-il vraiment détecté des footballeurs pour le compte du Barça ? Il n’a pas répondu à nos questions. Même mutisme du côté du FC Barcelone. Le successeur de David Waygood, qui a assuré la direction générale de Sidefloor après sa mort, n’a pas donné suite.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

fl-logo
Après une première saison en 2016, Mediapart et quatorze médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.

Comme ils l’avaient fait à l’issue de la première saison, les journalistes du Spiegel Rafel Buschmann et Michael Wulzinger ont publié le 9 septembre dernier en Allemagne un nouveau livre, Football Leaks 2: Neue Enthüllungen aus der Welt des Profifußballs (non traduit). Cette enquête sur le clan Messi est adaptée d’un des chapitres de ce livre, qui contient de nouvelles révélations issues des Football Leaks. Les documents sur lesquels s’appuient cette enquête ont été partagés avec l’EIC et analysés par Mediapart et notre partenaire espagnol InfoLibre.

Jorge Messi, le FC Barcelone et l'actuel directeur de Sidefloor ont été confrontés par Der Spiegel.

Le lanceur d’alerte Rui Pinto, principale source des Football Leaks, a été arrêté mi-janvier en Hongrie, puis a été extradé et placé en détention préventive au Portugal, son pays, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion », ce qu'il dément (lire son interview ici). La justice portugaise s'acharne sur le lanceur d'alerte, en tentant d'élargir les poursuites et de prolonger sa détention.

Deux mois avant son arrestation, Rui Pinto avait commencé à collaborer avec le Parquet national financier (PNF), à qui il a remis 12 millions de fichiers informatiques issus des Football Leaks. Le PNF a lancé le 19 février une procédure de coopération judiciaire européenne pour partager ces documents, lors d’une réunion d’Eurojust qui a rassemblé neuf pays. Le PNF a réussi à récupérer l'intégralité des documents Football Leaks, en version cryptée, auprès de la justice hongroise, juste avant l'extradition de Rui Pinto.