Comment la propagande de l'Etat islamique se joue de l'Occident

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Tirant les leçons des erreurs d'Al-Qaïda et profitant des compétences de ses nouvelles recrues occidentales, l'EI a mis en place une entreprise de communication reposant sur plusieurs départements parfaitement structurés et agissant de manière coordonnée. Surfant sur nos peurs et recyclant notre culture, ils parviennent à créer un monde virtuel manichéen où le djihadiste devient une sorte de super-héros défendant le Bien contre le Mal.

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Mercredi 18 novembre, l’État islamique (EI) publie le nouveau numéro de Dabiq, son « magazine » anglophone destiné à ses lecteurs occidentaux. Moins de cinq jours après les attentats de Paris, cette 12e édition consacre sa une aux massacres perpétrés dans la capitale française avec, en titre, « Just terror », « Uniquement la terreur » en français. Les attaques sont évoquées dans un éditorial, accompagné de photos prises le soir du vendredi 13, et au fil des différentes rubriques de Dabiq : conseils aux djihadistes, « leçons religieuses », reportages sur le terrain ou encore sélection des « meilleures » vidéos d’exécutions et de propagande réalisées par ses différentes « wilayats », ses provinces.

Environ une semaine plus tard est postée une vidéo destinée, elle, au public francophone. « Ô vous les Européens, l’État islamique n’a pas initié une guerre contre vous comme vos gouvernements et les médias essaient de vous le faire croire », y affirme une voix en arabe sous-titrée en français alors que défilent des images de télévision des attaques. « C’est vous qui avez commencé la transgression envers nous. Vous paierez le prix quand vos fils seront envoyés à la guerre contre nous et qu’ils reviendront handicapés, amputés, dans des cercueils ou malades mentaux. Vous payerez le prix lorsque vous craindrez de voyager dans un autre pays, quel qu’il soit. Vous payerez le prix quand vous marcherez dans vos rues, et regarderez à droite et à gauche, craignant les musulmans. Vous ne vous sentirez pas en sécurité même dans vos chambres. »

La vidéo se poursuit avec les images, tirées d’un film catastrophe américain, de la tour Eiffel s’effondrant alors qu’un chœur entonne un « nashreed », un chant musulman a cappella : « Avancer, avancer. Ne jamais reculer, jamais capituler. » C’est ensuite un djihadiste qui prend la parole. Encagoulé, fusil-mitrailleur à la main, debout sur des ruines, il s’exprime directement en français. « Nous répondons juste à votre agression. C’est vous les terroristes », affirme-t-il. « Dans les médias, vous mentez sur nous. Quand vous venez dans les pays musulmans, c’est vous qui violez, c’est vous qui volez, c’est vous qui tuez. Nous, on se défend juste. J’encourage tous mes frères français et tous mes frères dans le monde à faire la même chose. »

Une capture d'écran de la vidéo diffusée fin décembre Une capture d'écran de la vidéo diffusée fin décembre

Au début du mois de décembre, sort Dar Al-Islam, le magazine francophone de l’État islamique réalisé sur le même modèle que Dabiq. À sa une, la photo, prise la nuit du vendredi 13, montrant un policier pleurant sur l’épaule d’un de ses collègues, avec comme titre « La France à genoux ». À l’intérieur, en fin de numéro, un reportage photo : « Les images de la terreur semée par les soldats du Califat dans la capitale de la perversité. »

La "Une" de Dar al-Islam La "Une" de Dar al-Islam
En à peine deux semaines, c’est une opération de communication bien huilée que l’État islamique a déroulée. Après avoir officiellement revendiqué les attaques dans un communiqué publié dès le 14 novembre, les djihadistes ont ensuite décliné leur message et leurs arguments sur plusieurs supports, écrits et vidéo, en adaptant leur communication à leur cible. Un quasi-professionnalisme qui ne cesse de surprendre. Ces deux dernières années, l’État islamique a réussi à imposer la communication comme nouveau terrain d’action du terrorisme, que ce soit par ses méthodes de recrutement, par ses vidéos de propagande ou par celles, tristement célèbres, d’exécutions. Scénarisées avec une créativité morbide digne des films d’horreur les plus extrêmes, filmées en haute définition, diffusées en masse sur Internet, ces dernières sont devenues le symbole de la barbarie des djihadistes et leur diffusion inquiète désormais presque autant que la menace terroriste en elle-même.

Les djihadistes ont depuis longtemps compris l’importance de la propagande en tant qu’arme de guerre, peut-être la plus apte à diffuser la terreur. Comme le rappelle Marc Hecker, chercheur à l’Ifri, dans un article intitulé « Web social et djihadisme : du diagnostic aux remèdes » de juin 2015, l’ancêtre d’Al-Qaïda fut le « Bureau des services », une structure créée dès 1984 afin « d’encourager les musulmans – notamment du monde arabe – à venir soutenir les moudjahidines afghans ». Créé par Oussama Ben Laden et Abdallah Azzam, ce Bureau des services était censé informer, et mobiliser, le monde sur le combat contre l’occupant soviétique en Afghanistan. Il éditait notamment, déjà, un magazine intitulé Al Jihad, en langue arabe et également diffusé en Occident. Les productions vidéo sont, elles, confiées dans un premier temps à une « modeste unité de production », mir’at al-jihad (« Miroir du djihad »), avant la création, à la fin des années 1980, d’un Centre pour la création de l’information islamique. Le Bureau des services disposait même d’un service de presse, aidant les journalistes étrangers à entrer en Afghanistan et dont le responsable se faisait appeler « Abou Reuters ».

Le premier site web djihadiste, Islamic Media Center (IMC), est créé dès 1991. En 1996-1997, il est rejoint par le site azzam.com. Mais il s’agit alors d’initiatives de propagande locales, qui ne sont pas directement liées à des organisations terroristes. C’est Al-Qaïda qui investira en premier le web avec le lancement, en février 2000, de maalemajihad.com, puis, en mars 2001, de alneda.com. Dans la foulée, le groupe terroriste ouvre une agence de production audiovisuelle, As-Sahab, dont la première vidéo sera celle des attaques-suicides contre le navire américain USS-Cole au Yémen, en octobre 2000, dans lesquelles 17 marins avaient trouvé la mort.

La stratégie de propagande de l’EI a été, dans un premier temps, moins complexe que celle d’Al-Qaïda. Sa première vidéo est diffusée en 2006, alors que le groupe vient de prendre le nom d’« État islamique en Irak ». De mauvaise qualité, on y voit un homme, au visage masqué par une pastille blanche, lire un texte de 8 minutes en arabe. Elle est alors produite par la Fondation Al-Furqan, une structure s’occupant à la fois de la production des médias, des CD, des DVD, des livres, des posters ainsi que des communiqués officiels et de la propagande sur Internet.

Une capture d'écran de la première vidéo de l'Etat islamique en Irak Une capture d'écran de la première vidéo de l'Etat islamique en Irak

Mais, peu à peu, l’EI va s’éloigner de ce modèle, peut-être sous l’influence de ses recrues occidentales, pour se spécialiser, se professionnaliser et gagner en efficacité. En 2013, la Fondation Al-Furqan se dote de deux nouvelles branches : l’Al-l’tisam Media Foundation, chargée de la vidéo et l’Ajnad Foundation for media production, spécialisée dans les « nasheeds ». Au mois de mai 2014, est créée le Al-Hayat media center, une unité de production spécialement destinée au public occidental et à l’origine de la plupart des contenus nous parvenant. C’est son logo que l’on retrouve, notamment, sur bon nombre de vidéos d’exécution. Le 5 juillet 2014, Al-Hayat publie le premier numéro de Dabiq, intitulé « Le retour du Califat », et en décembre 2014, sort le premier numéro de sa déclinaison francophone, Dar Al-Islam.

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