TPO: les dessous du business qui a gangrené le football

Par , , et Michel Henry

Jusqu'en 2015, agents et fonds d'investissements ont pu acheter et revendre des parts de joueurs sans leur demander leur avis, alimentant une folle spéculation. Révélations sur les coulisses peu reluisantes de ce business très rentable. Il a permis à des acteurs comme Doyen Sports de régner sur les transferts et de dicter leur loi aux clubs.

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C’était le bon temps. Le temps où l’on pouvait s’offrir des parts de footballeurs, comme on s’achète la cuisse d’un bœuf. Le temps où l’on spéculait sur ces morceaux de joueurs, revendus avec d’énormes plus-values. En Europe, la fête de la TPO (third party ownership, la tierce propriété de joueurs) a duré huit ans, jusqu’à son interdiction par la Fifa en mai 2015. Mais la Fédération internationale de foot, avant tout soucieuse de ne pas entraver le foot business, continue à la tolérer sous d’autres formes. Et l’interdiction est allègrement contournée (lire notre enquête ici), sans que le gendarme du foot mondial n’y regarde de trop près. 

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Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau EIC, démontrent à quel point la TPO a gangrené le football. Cette pratique, interdite en France depuis longtemps, a permis aux agents et à des fonds d’investissement de piloter certains transferts, sans la moindre considération pour les joueurs. Le tout avec la complicité de clubs drogués à l’argent facile, victimes consentantes d’usuriers qui les ont pourtant dépossédés de leur pouvoir. 

Si l’on en croit l’argumentaire de Doyen Sports, l’un des plus gros fonds d’investissement du foot européen avec 100 millions d’euros de parts de joueurs achetées en quatre ans, la TPO est un mode de financement indispensable, sans lequel les clubs moyens deviendraient incapables de rivaliser avec les mastodontes comme le PSG ou Chelsea, financés à fonds perdus par les milliards du Qatar ou d’oligarques russes.

Le principe est simple. Si un club veut acheter un joueur mais n’en a pas les moyens, le fonds lui fournit une partie de l’argent, en échange d’un pourcentage des droits économiques du joueur (c’est la TPO dite « d'investissement »). Autre variante : des clubs en difficulté financière vendent des parts de leurs joueurs en échange d’argent frais, comme lorsqu’un ménage surendetté met en gage ses bijoux de famille (c’est la TPO dite « de trésorerie »).

Dans tous les cas, l’investisseur se rembourse lorsque le joueur est vendu, en touchant son pourcentage sur le prix du transfert (voir notre infographie ci-dessous). En théorie, tout est normal : le fonds peut gagner, mais aussi perdre, si jamais la valeur du joueur baisse. Mais les pratiques du groupe Doyen démontrent que la réalité est tout autre. Le fonds s’est assuré la martingale parfaite du capitalisme : éliminer le risque et gagner à tous les coups. Dans ses contrats avec les clubs, Doyen Sports s’assure un profit minimum garanti de 10 % par an. Une exigence hallucinante, quand on sait que le taux moyen des crédits aux entreprises françaises est actuellement inférieur à 3 %.

Le fonctionnement de la TPO et deux exemples d'opérations de Doyen, sur le joueur français Geoffrey Kondogbia et avec le club belge de Seraing © Donatien Huet / Mediapart

Prenons le cas de Josuha Guilavogui, qui évolue aujourd’hui en Allemagne à Wolfsburg. En 2013, l’Atletico Madrid achète le joueur français à Saint-Étienne pour 10 millions d’euros, dont 5 sont fournis par Doyen en échange de 50 % du footballeur. Le contrat prévoit pour le fonds d'investissement de Nelio Lucas un « minimum garanti » de 6,5 millions sur trois ans, soit la mise d'origine plus 10 % par an. S'il n’est pas transféré au bout de trois ans, l’Atletico Madrid devra payer ces 6,5 millions à Doyen. S’il est transféré pour moins que sa valeur d’achat, l’Atletico Madrid sera obligé de payer la même somme, gagée sur les recettes du club (en l’occurrence la vente des abonnements au stade).

Voilà pour l'assurance que Doyen ne perdra pas d'argent. Mais le jackpot, c’est quand le joueur est revendu avec une plus-value. Officiellement, Doyen n’a aucune influence sur la politique de transfert des clubs – c’est formellement interdit par la Fifa. Le patron de Doyen affirme que, dans tous ses contrats, les clubs ont « le contrôle de leur politique de transfert » et que les joueurs « ont le dernier mot ».

Le Français Josuha Guilavogui sous le maillot de l'AS Saint-Étienne © Reuters Le Français Josuha Guilavogui sous le maillot de l'AS Saint-Étienne © Reuters

La réalité est quelque peu différente. Dans tous les contrats de Doyen, on trouve une clause léonine, l’« offre raisonnable de transfert », dont le montant est défini à l’avance. Pour Guilavogui, c’était 20 millions d’euros. Si l’Atletico Madrid reçoit une telle offre, il doit céder le joueur… ou payer immédiatement à Doyen ce qu'il aurait gagné avec cette revente, dans ce cas 10 millions d’euros. Quel club serait assez suicidaire pour ne pas vendre ?

D’autre clauses, encore plus folles, montrent que Doyen prend de facto le contrôle du business. Toujours dans le cas du Français Guilavogui, le contrat précise que l’Atletico Madrid « doit encourager le transfert » et accorder un mandat de vente du joueur à… Doyen. Un autre accord de TPO entre Séville et le fonds, cette fois au sujet de l’international français Geoffrey Kondogbia, prévoyait que, en cas d’offre supérieure à 6 millions, le club était obligé de vendre, sans même avoir la possibilité de payer pour conserver le joueur.

Doyen n’a pas osé activer cette clause, sans doute parce qu’elle est illégale. Mais le fonds était prêt à tout pour favoriser les transferts en sous-main. Dans le cas de Kondogbia, que Séville ne voulait pas vendre, Doyen a organisé une soirée avec des prostituées pour démarcher le président du Real Madrid, puis a payé une commission occulte de plus de 700 000 euros pour favoriser l’arrivée du joueur à Monaco (lire notre enquête ici). Le fonds a versé au total au moins 10,8 millions de commissions offshore pour faciliter la revente de joueurs, dont Radamel Falcao (Monaco) et le Français Eliaquim Mangala (lire notre enquête ici).

L'international français Eliaquim Mangala sous le maillot de Manchester City © Reuters L'international français Eliaquim Mangala sous le maillot de Manchester City © Reuters

Si Doyen n’a pas hésité à employer de telles méthodes, c’est parce que les gains financiers sont mirobolants. Le fonds a réalisé 7,8 millions d’euros de profit avec la revente de Kondogbia, soit plus de cinq fois sa mise en un an ! Pour Mangala, le bénéfice s’est élevé à 10,3 millions lors de son transfert en 2014 à Manchester City, soit quatre fois la mise de départ en trois ans et demi.

La TPO est d’autant plus rentable que le fonds ne prend quasiment aucun risque : ses recettes sont gagées sur les rentrées d’argent des clubs, que Doyen peut ponctionner en direct en cas de défaut de paiement. Voire sur des transferts déjà effectués, comme cette clause figurant dans le prêt de 2,5 millions accordé au Sporting Gijon en septembre 2011. Doyen le garantit avec une part du transfert par Gijon de Jose Angel Valdes Diaz à l'AS Roma (vendu pour 4,5 millions), ainsi que « tous les revenus des abonnements nouveaux ou renouvelés » à l'été 2012.

Ces exigences figurent noir sur blanc dans le « Map of deals » de Doyen, son « relevé de contrats » très précis qui figure dans les Football Leaks. On y lit, en face de chaque joueur ou club concernés, ce qui garantit le deal : « droits télés » ou « TV » (pour Getafe ou Gijon), « billetterie », ou « club » pour Eliaquim Mangala, Abdelaziz Barrada ou Steve Defour. 

Pour Radamael Falcao, il s'agit de « Nike ». À la suite du transfert de l’attaquant colombien de l’Atletico Madrid à l’AS Monaco, Doyen est impatient de récupérer son argent. Le fonds écrit alors à Nike pour réclamer que l’équipementier lui verse les 5 millions d’euros qu’il doit à l’Atletico au titre du sponsoring. Le club madrilène avait mis en garantie son contrat avec Nike pour un total de 17 millions. Si le club n'arrivait toujours pas à payer Doyen, il devait lui donner 33 % supplémentaires de Falcao.

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