Entre littérature et journalisme, découvrir l’Europe des confins

Les journalistes du Courrier des Balkans, Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, collaborateurs réguliers de Mediapart, publient Là où se mêlent les eaux (La Découverte), un récit envoûtant le long des rives des mers d'Europe centrale et orientale. Bonnes feuilles.

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Au rythme de la voile, de la marche ou de bus déglingués, Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, piliers du Courrier des Balkans et collaborateurs réguliers de Mediapart, ont parcouru les marches orientales de l’Europe, de la côte adriatique aux rivages de Crimée, des reliefs balkaniques aux rivages caucasiens d’Adjarie et d’Abkhazie.

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Croisant successivement une ville sans cimetière, une langue comprenant quatre-vingt-trois consonnes, une marina qui n’existe pas sur les cartes, d’anciens sous-marins soviétiques à vendre, ils ont fait de ce voyage initiatique une réflexion inédite sur ces espaces incertains, broyés dans une interminable « transition ».

Entre récit de voyage et reportage d’après-guerres, entre littérature et journalisme, le trajet raconté dans Là où se mêlent les eaux. Des Balkans au Caucase, dans l’Europe des confins (La Découverte) rencontre des minorités oubliées, des pays qui n’existent plus ou pas encore, des lieux où la mythologie percute l’Histoire, des territoires remplis de spectres surgis du passé ou des mafieux imaginatifs.

Bonnes feuilles.

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Pacha Liman

« Quem gradum mortis timuit, qui vidit oculis siccis monstra natantia, qui mare turgidum et Acroceraunia, scopulos infamis ? »

Horace, Ode I, 3.

La baie de Vlora est protégée du large par l’île de Sazan et, au sud, par la sauvage péninsule de Karaburun, dont la masse sombre aspire la faible clarté de la nuit. Le Kepi i Gjyshes, le cap Glossa, le « cap de la Langue », ultime prolongement des monts Acraucéroniens, marque le passage de l’Adriatique à la mer Ionienne. Seul le fond de la baie, entièrement urbanisée, est éclairé par les néons des hôtels et des pizzerias. L’accostage est difficile. Hérissé de chicots et de barres métalliques, le quai tend une pathétique échine de béton déchiqueté. Nous coinçons le Vetton entre deux ferries abandonnés, le Red Star, immatriculé à Panama, et le Ionian Spirit de Kingstown.

L’été, les gamins s’agrippent à leurs lourdes chaînes pour monter sur les ponts et se défier en d’interminables concours de plongeons, tandis que les aînés pêchent depuis la digue. Les poulpes aiment à se nicher dans les anfractuosités du béton battu par les vagues, ils se lovent dans les épaves, s’enroulent autour des ancres des ferries. Ce soir, les flaques du quai luisent sous la lune, une petite pluie énervée martèle le port.

La gare maritime, récemment rénovée, est fermée. Un gardien ouvre la barrière et nous conduit jusqu’à la capitainerie, où notre arrivée tardive n’enchante guère les fonctionnaires qui déchiffrent d’un air maussade la clearance délivrée par les autorités portuaires de Durrës. De toute manière, expliquent-ils, il faut passer voir la police avant de venir à la capitainerie. C’est la règle. Mais où trouver la police ? Les forces de l’ordre sommeillent dans un petit préfabriqué de chantier. Entre deux cigarettes, sans lâcher de l’œil le talk-show de la télévision, une fonctionnaire note nos noms sur une feuille blanche, et confirme que nous avons bien le droit de faire escale à Vlora. L’homme de la capitainerie confisque la clearance de Durrës et nous accompagne au bateau pour percevoir une taxe de quatre euros, en assurant que nous aurions tout intérêt à prendre immédiatement la route de la marina d’Orikum, de l’autre côté de la baie.

Le Vetton glisse dans la nuit au fond de la baie, attiré comme un aimant par la masse sombre de Karaburun. Les lumières des hôtels, des restaurants et des maisons se raréfient peu à peu. La marina d’Orikum, la seule d’Albanie, ne figure pas sur nos cartes. Malgré la pluie tenace qui ravive des odeurs anciennes de pourriture, la nuit est calme, sans vent, sans lune et sans étoiles. Avec la fatigue, nous craignons de nous perdre dans une lagune aux contours indistincts, où les bancs de sable ne cessent de se déplacer.

La marina ressemble à un château fort de parc d’attractions à petit budget. Un bâtiment de béton aux tours crénelées abrite des chambres et des appartements, vides en cette saison. Un Israélien qui travaille dans une ferme piscicole vit à l’année dans son bateau, mais il prend l’avion pour Tel-Aviv dès le lendemain de notre arrivée. Une quarantaine de voiliers sont en hivernage, tous immatriculés en Italie car une lex specialis visant à prévenir les trafics interdit aux citoyens d’Albanie la possession de bateaux de plaisance. Les riches Albanais immatriculent leurs yachts à Otrante ou à Bari, mais les laissent dormir à Orikum.

La baie de Vlora. © LG La baie de Vlora. © LG

La marina appartient à une société italienne qui a délégué un direttore chargé de veiller à ses intérêts. Luigi vient de Rome, il a la quarantaine replète et vit seul dans le château crénelé. On se demande quel vent mauvais a pu le pousser jusqu’à Orikum, le couple classique du divorce et du chômage ou quelque chose de plus romanesque : l’homme tenait les comptes d’un dangereux cercle mafieux, une erreur de calcul fit disparaître quelques millions qu’il n’eut que le choix de rembourser par des années de travail dans les insalubres lagunes d’Orikum.

Luan, l’homme à tout faire de Luigi, est né à Orikum voici une trentaine d’années, quand le régime vivait ses dernières années. Le régime, c’est ainsi que les Albanais appellent le pouvoir stalinien qui les tint durant près d’un demi-siècle sous son joug. Son père était le vétérinaire de la ferme collective, celle qui gérait les troupeaux de moutons sales qui paissaient entre les flaques d’eau de la lagune. Il a grandi dans l’une des maisons blanches sans étage posées au bord des étangs, un peu de guingois, où tout objet manufacturé était un bien précieux, pouvant servir à une multitude d’emplois jamais envisagés par ses concepteurs. Sa mère cultivait un jardin qui fournissait les légumes de la famille, son père distillait le raisin de la treille pour produire un raki rrushi fortement alcoolisé, au goût râpeux, au puissant parfum de vase.

Luan et ses copains, les autres gamins du village, avaient des trésors d’une autre nature : des boucles de ceinture de marins soviétiques récupérées près de la base de Pacha Liman, des illustrés italiens évoquant les victoires de la chanson de San Remo, et même quelques paquets de cigarettes américaines, celles que les conscrits chargeaient en secret sur les rafiots en partance pour l’autre côté de la mer. Les garçons fumaient en cachette, malgré le risque d’une sévère punition si leur haleine les trahissait. L’été, ils se baignaient dans les étangs salins, plongeaient depuis les barques abandonnées des paludiers, prêts à détaler pieds nus comme une volée d’animaux sauvages si quelqu’un les surprenait.

La base militaire les attirait comme un pot de confiture les mouches. Ils connaissaient les passages sous les fils de fer barbelés, et allaient jouer près des sous-marins soviétiques abandonnés, malgré les objurgations des adultes qui les mettaient en garde contre le danger des mines, et les discours sévères des instituteurs qui rappelaient la grandeur de la défense de la patrie et la justesse du châtiment réservé à quiconque oserait en violer le secret : la mort. En grandissant, ils s’enhardissaient toujours plus, tandis que les gardes du camp devenaient plus laxistes, laissant les gamins et même les filles du village pénétrer dans la base. Ils échangeaient du raki volé dans les réserves familiales contre des magazines capitalistes présentant des femmes nues, dont l’armée albanaise semblait avoir d’inépuisables stocks.

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