Les négociations du Brexit s’ouvrent dans la confusion

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Après le pari électoral raté de Theresa May, les conservateurs britanniques se divisent à nouveau sur le Brexit. Londres n'a plus vraiment de position sur la manière de négocier le Brexit, alors que les discussions avec les 27 se sont ouvertes lundi 19 juin à Bruxelles.

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Bruxelles (Belgique), envoyé spécial.-  Cela fait des mois que Michel Barnier se préparait à ce moment : le premier jour des négociations censées aboutir au retrait du Royaume-Uni de l’UE, qui s’annoncent épiques. Mais le conservateur français de 66 ans, chargé de diriger les discussions pour le compte des Européens, ne s’attendait sans doute pas à pareille confusion, lundi à Bruxelles, presque un an jour pour jour après le référendum britannique sur le Brexit.

« Nous devons lever l’incertitude causée par le Brexit. Nous voulons faire en sorte que le retrait du Royaume-Uni se déroule de manière ordonnée », a-t-il martelé, lors d’une conférence en fin de journée, au sous-sol du Berlaymont, le principal bâtiment de la commission européenne à Bruxelles. À ses côtés, David Davis, le secrétaire d’État au Brexit du gouvernement de Theresa May, 68 ans, avait fait le déplacement, pour lancer ce chantier : « Notre position n’a pas changé (…), nous devons retrouver le contrôle de nos lois et de nos frontières. » Au sein de l’exécutif à Londres, Davis est connu pour être l’un des plus féroces partisans d’un « Brexit dur » avec l’UE.

David Davis, secrétaire d'État au Brexit, et Michel Barnier, négociateur pour le compte des Européens, lundi 19 juin à Bruxelles © EC. David Davis, secrétaire d'État au Brexit, et Michel Barnier, négociateur pour le compte des Européens, lundi 19 juin à Bruxelles © EC.

Mais personne n’était dupe, ce lundi dans la capitale européenne. Les législatives du 8 juin au Royaume-Uni sont passées par là. Theresa May a perdu sa majorité absolue à Westminster (les Tories détiennent 318 sièges, contre 330 auparavant). Elle semble s’enliser dans des négociations à haut risque avec un parti irlandais très controversé, le DUP. Sa gestion des suites de l’incendie de Grenfell, en fin de semaine dernière, a été désavouée par tous, y compris par les éditorialistes de la presse conservatrice qui, jusqu’à présent, la soutenaient encore. Pour certains, les jours de Theresa May à la tête du gouvernement sont comptés. Pour d’autres, elle n’aura d’autre choix, si elle veut rester en poste, que de faire évoluer sa position de négociation sur le Brexit, passant d’un « Brexit dur » à un « Brexit soft ».

Quant aux travaillistes, ils misent tout simplement sur de nouvelles élections à l’automne. « La cheffe du gouvernement nous a plongés dans un désordre total. Elle n’a plus de mandat ici, et elle n’a plus aucune autorité à l’étranger », assenait, dimanche sur la BBC, Keir Starmer, chargé du Brexit dans le gouvernement fantôme de Jeremy Corbyn (vidéo ci-dessous). L’époque – ce n’était pourtant qu’en janvier dernier – où Theresa May déclarait que « Brexit means Brexit » (« le Brexit, c’est le Brexit »), pour prouver aux sceptiques sa détermination, semble bien lointaine.

Conscient du désordre à Londres, le chef de l’État français, Emmanuel Macron, n’avait pas hésité, la semaine dernière, à assurer à May que « la porte [était] toujours ouverte », pour revenir dans l’UE. Le ministre des finances allemand avait dit à peu près la même chose dans un entretien à Bloomberg : « Le gouvernement britannique a confirmé qu’il voulait poursuivre avec le Brexit. Nous respectons cette décision. Mais s’ils voulaient la changer, ils trouveraient des portes ouvertes, bien sûr », avait expliqué Wolfgang Schäuble. Ce mardi à Londres, le ministre des finances, Philip Hammond, proche du milieu des affaires londonien, doit prononcer un discours très attendu, pour esquisser sa vision d’un Brexit a priori plus « doux » que celui vanté par May.

Le ministre des affaires étrangères, Boris Johnson, qui ne serait pas contre devenir premier ministre, continue, lui, de plaider pour un Brexit dur, sur la même ligne que Davis. Le spectre des divisions internes aux Tories resurgit. Ce qui devrait encore fragiliser May. Devant les journalistes bruxellois, lundi soir, Davis a assuré que le discours de May sur le Brexit, à la Lancaster House en janvier (lire notre article), puis le contenu de la lettre de May déclenchant l’article 50 des traités européens (pour lancer les négociations du Brexit), restent les documents de référence pour connaître la position britannique. En clair : une sortie de l’UE, mais aussi du marché unique et de l’union douanière, tout comme le rejet des compétences de la Cour de justice de l’UE.

À un journaliste du Times, qui l’interrogeait sur le « degré de confiance » qu’il accordait à Davis pour les semaines à venir, Michel Barnier a répondu, stoïque : « Je travaille avec le gouvernement britannique et son représentant, David Davis, voilà ce que je peux dire. » Mais à quoi bon lancer des négociations, alors que les Britanniques sont incapables de s’entendre sur une position à défendre à Bruxelles ? Tandis que l’équipe de Michel Barnier a publié, depuis début juin, deux textes plutôt précis (pdf, 135.2 kB) fixant la position de l’UE sur deux aspects des futures négociations, rien de tel à Londres, où la classe politique continue de s’écharper sur l’objectif final – et très général – des négociations… (sortir ou pas du marché unique, ou de l’union douanière, etc).

Pourtant, comme l’a dit Barnier lundi, « l’heure tourne ». C’est toute la difficulté de ce scénario musclé : en activant l’article 50 des traités fin mars, Theresa May a également fixé, d’elle-même, une date limite. Les négociations sur le Brexit, qui ne peuvent durer plus de deux ans, doivent donc être bouclées d’ici mars 2019. Pour laisser le temps aux parlements, à Londres et à Strasbourg, de se prononcer sur les négociations, il faudrait déboucher sur un premier accord d’ici à octobre 2018. En cas de répétition des élections à l’automne à Londres, le calendrier deviendrait vite explosif.

C’est pour cela – parce que « l’heure tourne » – que les Européens ont tout de même voulu lancer ces négociations lundi, malgré l’incertitude politique à Londres. Theresa May est censée faire l’aller-retour à Bruxelles en fin de semaine, pour faire le point sur la situation à Londres, devant ses 27 homologues, lors du conseil européen. Barnier et Davis ont assuré que la journée de lundi s’était révélée « constructive », les deux camps s’étant mis d’accord « sur les dates, sur l’organisation, sur les priorités pour les négociations ».

Au petit jeu des victoires et des défaites d'une négociation marathon, la discussion s’est, semble-t-il, ouverte par un recul de Londres. Dans le jargon bruxellois, cela porte sur le « séquençage » des négociations. En résumé, les 27 veulent un accord sur trois points qu’ils jugent décisifs, pour « lever l’incertitude » posée par le Brexit, avant de négocier la future relation qui unira Londres au reste du continent. Mais les Britanniques, eux, veulent discuter des deux en parallèle, pour ne pas perdre de temps : les termes du divorce, en même temps que le futur accord de libre-échange. « Nous voulons nous entendre sur les défis posés par le retrait du Royaume-Uni (…) le plus vite possible. Ensuite, la présidence du conseil européen décidera si ces avancées sont suffisantes, ou non. Et l’on pourra alors passer aux négociations sur d’autres sujets, dont le commerce », a expliqué Barnier. Londres a donc lâché du lest.

Mediapart en avait déjà parlé longuement ici, ces trois questions brûlantes à régler d’entrée de jeu – sans doute d’ici octobre – n’ont pas changé :

  • Le sort juridique incertain des 3,2 millions d’Européens au Royaume-Uni, mais aussi celui du 1,2 million de Britanniques vivant ailleurs dans l’UE. Sur ce point, Bruxelles a déjà fait connaître sa position et David Davis s’est engagé, lors de la conférence de presse lundi soir, à publier, lundi prochain, la position britannique, « une bonne base pour trouver un accord ».
  • Le « règlement financier », l’autre nom de la « facture du Brexit », dont les estimations varient, de 40 à 100 milliards d’euros. Il s’agit d’une enveloppe financière qui intègre le versement des retraites des fonctionnaires britanniques en poste à Bruxelles, le coût du déménagement de certaines agences de l’UE basées au Royaume-Uni, ou encore le remboursement d’avances budgétaires consenties sur les années 2019 ou 2020 au profit des Britanniques. Le sujet s’annonce très compliqué. « Bien sûr qu'il va y avoir beaucoup de discussions sur la nature de l'accord que l'on va conclure et des discussions sur l'argent », a euphémisé, lundi à Luxembourg, Boris Johnson, le ministre des affaires étrangères.
  • Les tensions territoriales, dont deux, en particulier, inquiètent les 27 : l’Irlande (pour préserver les accords du Vendredi saint, malgré le rétablissement d’une frontière plus étanche sur l’île) et Gibraltar (enclave britannique en Andalousie, que les Espagnols revendiquent : lire notre article).

« Il n’y a pas de punition, de revanche, jamais », a insisté l’ancien ministre français. « Nous mettons en œuvre la décision qui a été prise par le Royaume-Uni, qui revient à détricoter nos 44 années de relations. »

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