Des vétérans de l'armée française veulent partir combattre Daech en Irak

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Une dizaine d’anciens militaires français rassemblés sous le nom de Task Force La Fayette se préparent à partir combattre l’État islamique aux côtés des peshmergas kurdes. Une initiative qui se veut solidaire, mais aussi rentable.

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Pas de crâne rasé, ni de tatouages comme on pourrait l’imaginer mais un visage joufflu et juvénile. Avec sa chemise en jean et sa veste en cuir, Gekko* a plus le look d’un étudiant que l’allure d’un vétéran. Pourtant, le jeune homme qui dit avoir « autour de 25 ans » a déjà « fait » l’Afghanistan dans un régiment de l’armée de terre spécialisé dans le renseignement. Et compte, bientôt, rejoindre un nouveau front. Pas avec l’armée française qu’il a quittée, il y a quelques mois, mais aux côtés des peshmergas kurdes en Irak. Avec une dizaine d’anciens collègues, « tous cooptés », Gekko veut partir « combattre Daech et sa barbarie ». « C’est à cause de l’Occident qu’il y a cette situation. [Après l’invasion américaine de 2003 – ndlr], l’armée irakienne a été dissoute, les officiers de Saddam ont pris les armes, l’extrémisme est apparu. Tout ça, c’est un peu de notre faute », pense-t-il, attablé dans un fast-food de l’est de la France. 

Devant un chocolat chaud, Gekko assure que sa démarche n’est pas « politique », ni « religieuse », et se défend d’être un « barbouze ». « On n’y va pas pour l’indépendance du Kurdistan. On n’est pas affilié à un parti politique. On ne veut pas faire une croisade contre les musulmans. Daech est un prétexte pour des gens paumés. On veut supprimer ce prétexte et montrer qu’en France, il n’y a pas que des djihadistes. » Et qu’en est-il de Bachar al-Assad ? Selon lui, « un chef d’État qui massacre son peuple ». « Mais je n’ai aucune légitimité pour le combattre et je ne suis pas suicidaire », avoue Gekko. Aventurier, donc, mais pas téméraire. 

C’est en quittant l’armée française, devenue « trop douce » à ses yeux, que Gekko se retrouve au chômage. « Passionné par les questions stratégiques », il suit « l’évolution de l’État islamique » et visionne, comme une partie de la jeunesse française, ses vidéos de propagande. « En les regardant, je me suis dit que je ne pouvais pas rester là sans rien faire. » Avec un ami, il décide alors de constituer une unité qu’ils baptisent Task Force La Fayette, comme les troupes françaises présentes en Afghanistan entre 2009 et 2012. Et comme le marquis éponyme parti en 1777 soutenir les insurgés américains dans leur quête d’indépendance. 

Des références qui créent forcément des vocations. Du pompier au néonazi, en passant par le militaire toujours en exercice, Gekko affirme avoir reçu en « deux jours, 240 messages » sur la page Facebook de la Task Force. Le jeune homme « redoute » que ces individus qui ne seront pas « incorporés » dans la Task Force partent de leur propre chef, sans aucune préparation ni expérience militaire, dans une région en guerre où les milices pullulent.

En juin dernier, grâce à un autre ami, engagé dans une ONG au Kurdistan, Gekko entre en contact avec le chef de la Asayesh, cette unité kurde chargée, entre autres, du renseignement et de la lutte antiterrorisme. Le 21 juin 2015, Gekko lui envoie un message : « Je vous contacte parce que moi et d’autres collègues voulons devenir volontaires. Nous sommes des anciens soldats français. Pourriez-vous nous aider ? Merci. » La réponse du Kurde ne se fait pas attendre. « Merci de me contacter. Vivez-vous en France ? Quelle est votre expérience militaire ? » 

S’ensuivent de longues conversations sur l’aide et le matériel que les Français peuvent apporter. Des échanges, aussi, de photos « souvenirs » : Gekko en tenue militaire dans les montagnes afghanes, le Kurde entouré de soldats américains bronzés et souriants. Communication oblige, le chef de la Asayesh lui a récemment demandé de ne surtout pas oublier d’apporter dans ses bagages un drapeau français. « Si tout se passe comme prévu », il flottera d’ici le mois de décembre quelque part entre Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, et Suleymaniye, une ville située dans le nord-est.

Le Kurdistan irakien © Wikipedia Le Kurdistan irakien © Wikipedia

La Task Force rassemble une dizaine d’anciens militaires, âgés « entre 25 et 55 ans ». « Un melting-pot de compétences », selon Gekko. Parmi eux, il y aurait ainsi un ancien légionnaire, un ancien des forces spéciales, un ancien tireur d’élite, un ancien infirmier et un spécialiste de la maintenance des véhicules. Ce qu’ils veulent, c’est « former les peshmergas » et les aider dans leur « stratégie ». « Leur apprendre à planifier, organiser et mettre en œuvre des opérations militaires. » Leur enseigner aussi « les premiers gestes qui sauvent sur une ligne de front », les aider à « repérer les IED », ces explosifs improvisés capables de « soulever des véhicules de plusieurs tonnes », sans oublier la formation aux tirs. « L’objectif premier n’est pas de combattre même si on sera amené à le faire », assure ce petit-fils de militaire. 

En choisissant les peshmergas, le jeune homme et ses amis pensent rejoindre « les plus modérés ». « Les Kurdes sont unis autour d’une culture, pas d’une religion. Ils traitent bien leurs prisonniers, pas comme les pasdarans iraniens qui les brûlent. Ils ne se lancent pas dans une guerre de religion comme le font certaines milices chrétiennes qui attirent des extrémistes », avance-t-il comme autant d’arguments.

Aujourd’hui, difficile de savoir combien de volontaires étrangers ont rejoint les rangs des peshmergas. D’autant qu’officiellement, les autorités d’Erbil ne soutiennent pas ces initiatives. « Nous refusons que des étrangers [nous] rejoignent. Nous sommes une armée, pas une milice, déclarait ainsi en avril dernier Jabar Yawar, secrétaire général du ministère des peshmergas dans un article du Guardian consacré à l’afflux de volontaires américains. La loi ne nous permet pas d’accepter ces étrangers. Les volontaires qui sont actuellement aux côtés des peshmergas n’ont rien à voir avec nous. Et le ministère n’en est pas responsable. » « Le Kurdistan veut parvenir à l’indépendance et s’il veut être pris au sérieux, il ne peut, bien évidemment, pas revendiquer la présence d’étrangers dans son armée », pense deviner Gekko. 

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*Le prénom a été modifié. Nous avons rencontré l'ancien militaire le jeudi 17 septembre.