Obama, Israël et la Palestine: où se joue la paix du monde

Une ombre gâche la fête: Gaza. Comment éviter ce sentiment d'irréalité qui nous a saisi lors de l'intronisation du 44e président des Etats-Unis? Comme si l'immense espérance du 20 janvier pouvait faire oublier l'angoissante inquiétude qui l'a précédée, cette course à l'abîme d'Israël qui entraîne le monde dans une guerre sans fin.

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Une ombre gâche la fête, et elle se nomme Gaza. Après trois semaines d'une guerre israélienne écrasante contre le minuscule territoire palestinien, guerre dont les populations et les infrastructures civiles payent le prix le plus lourd dans une infinie disproportion des forces – 1.300 morts palestiniens, 13 victimes israéliennes –, comment éviter ce sentiment d'irréalité qui nous a saisi le jour de l'intronisation du quarante-quatrième président des Etats-Unis ?

Sur notre grand livre d'images médiatiques, une Amérique toute à sa joie, rassemblée et réunifiée, apaisée et enthousiaste, remplaçait soudainement le spectacle de la désolation palestinienne, immeubles éventrés, cadavres d'enfants, foules désespérées. Comme si l'immense espérance du 20 janvier, cette arrivée à la Maison Blanche du président le plus improbable de l'histoire américaine, pouvait, d'un coup de baguette magique, faire oublier l'angoissante inquiétude qui l'a précédée, cette alarme sur la course à l'abîme d'Israël qui, sous l'apparence immédiate d'une force victorieuse, met en péril son existence durable, court à la perte de ses valeurs morales et entraîne le monde dans une guerre sans fin.

On se permettra donc de jouer les trouble-fête, et de rappeler à Barack Obama qu'en Palestine se joue la paix du monde et qu'en cette matière comme en cette région, les Etats-Unis ont une responsabilité géopolitique éminente qui, seule, peut faire la décision – jusqu'alors pour le pire, hélas, plus souvent que pour le meilleur. Car seul un journalisme zappeur, chroniqueur oublieux d'une succession d'événements isolés, sans histoire ni genèse, sans liens d'intelligibilité ni contextes de pertinence, pourrait se permettre de ne pas évoquer en résonance ces deux événements, déjà imbriqués par la chronologie même de la guerre de Gaza, cessez-le-feu opportun compris : la guerre désastreuse d'Israël, la marche triomphale d'Obama.

Pour deux raisons objectives : l'alliance historique qui lie l'Etat d'Israël aux Etats-Unis d'Amérique ; la dynamique décisive qui a porté Barack Obama à la présidence. La première a constamment été assumée et revendiquée par Obama lui-même. Dans son récent livre programmatique issu de sa campagne électorale, que vient de publier en français Odile Jacob (Change We Can Believe In, 2008), Israël est placé juste après l'Otan dans l'énumération de ces alliés avec lesquels l'Amérique devra «raffermir ses relations». L'engagement pris est d'un classicisme sans failles ni nuances: «Soutenir notre allié Israël. Barack Obama manifestera, à la Maison Blanche, un engagement intransigeant en faveur de la sécurité d'Israël. Il renforcera et approfondira les relations sur les questions de défense entre nos deux pays, isolera les groupes terroristes comme le Hamas, identifiera les sources de leur financement, réaffirmera le droit d'Israël à se défendre contre toutes les menaces et rappellera le droit inconditionnel à la sécurité d'Israël. Afin d'instaurer une paix durable, Barack Obama mettra tout son poids dans la recherche d'une solution permettant la cohabitation de deux Etats : Israël, vivant en paix dans des frontières sûres, et un Etat palestinien viable.»

Dans ce chapitre intitulé «Reconstruire le leadership de l'Amérique» et sous-titré «Rétablir notre position dans le monde», c'est la seule mention de la question palestinienne, ainsi devenue simple codicille à la sécurité d'Israël. Que de silences et d'impasses ! L'existence d'un mouvement national palestinien, au même titre que le mouvement national juif – le sionisme avec ses diverses variantes, y compris d'extrême droite, tout comme la politique palestinienne a les siennes, du Fatah au Hamas ; la légitime revendication, portée depuis près d'un siècle par ce mouvement national, d'obtenir cette normalité qui fait les communautés de citoyens – un peuple, une nation, un Etat ; l'injustice flagrante et toujours béante de l'occupation des territoires palestiniens par Israël depuis 1967, tout comme les nombreuses résolutions de l'Onu restées lettre morte au bénéfice d'Israël : rien de tout cela n'est évoqué, ne serait-ce que de façon subliminale, par cet engagement écrit d'Obama.

Rompre avec la politique de la peur

La Palestine semble un point aveugle de la vision du monde de ce nouveau président qui s'est pourtant promis de réconcilier en profondeur l'Amérique avec la planète. Un président, de plus, qui, dans son itinéraire intellectuel, ne fut pas sans connaître la personne et l'œuvre d'Edward Said (1935-2003), cette figure de la Palestine en Amérique dont la voix fait aujourd'hui cruellement défaut et qui n'aurait sans doute pas manqué de l'interpeller sur le sujet. Obama n'évoque jamais en tant que telle la question palestinienne, avec ses spécificités et ses particularités. Sur ce sujet, il joue la réserve, l'absence ou la prudence. S'il mentionne le dialogue nécessaire avec l'Iran, le retrait des troupes d'Irak, la consolidation de l'engagement en Afghanistan, etc., jamais il ne souligne que le fait de laisser en souffrance la revendication palestinienne ne fait qu'aggraver les déséquilibres du monde, tant cette injustice flagrante en augmente les dangers potentiels par le ressort du ressentiment, entre souffrance et radicalisation, colère et haine. Tout au plus, dans un récent entretien au magazine Time, mentionne-t-il avec d'infinies précautions son projet de «tenter de consolider certains progrès en cours, du moins en termes de dialogue, dans le conflit israélo-palestinien».

Le silence du président élu, ces dernières semaines, face aux événements de Gaza n'était donc pas de circonstance : il vient de loin, comme si Obama s'était résigné par avance à la dimension inextricable du conflit israélo-palestinien ou comme s'il retenait sa parole, quitte à la rendre banale, tant qu'il n'aura pas su inventer une nouvelle voie vers la paix, décisive et efficace. Faisant le pari de l'espérance, on a déjà écrit ici que son élection marquait la victoire de l'imprévisible. Aussi veut-on bien croire que de discrètes révisions sont en cours, que les ouvertures promises en direction de l'Iran annoncent un nouveau jeu diplomatique et que ce politique à la fois pragmatique et visionnaire couvre d'un silence rusé des intuitions suprenantes. Mais s'il est trop tôt pour conclure, il est grand temps d'alerter : si Obama renonce, attend ou tergiverse sur le dossier palestinien, il prend le risque de perpétuer la machine infernale qui s'est emballée depuis le 11 septembre 2001 et contre laquelle il s'est dressé, ancrant sa future campagne dans un « non » aussi catégorique que fondateur, proféré dès 2002 lors d'une mobilisation anti-guerre d'Irak à Chicago.

Les urgences intérieures de la crise économique et de ses dégâts sociaux ne sauraient faire oublier que la politique extérieure fut au moteur de la différence et de la dissonance Obama, notamment dans son propre camp face à une Hillary Clinton, alors jugée plus conformiste et plus suiviste, mais plus encore dans l'espoir universel que son élection a suscité de par le monde. Faisant de son itinéraire métissé, où se mêlent question noire et immigration africaine, une arme plutôt qu'un handicap, il s'est voulu porteur d'une réconciliation de l'Amérique avec elle-même par la reconnaissance des humanités dans leur diversité et leur pluralité. Or l'opération « Plomb durci » est l'exact contraire de cette démarche, démenti catégorique de la philosophie qui traverse les discours d'Obama. Alors qu'il n'a cessé d'affirmer que la puissance ne saurait être la force et que l'unité ne saurait être la ressemblance, les actuels gouvernants d'Israël lui ont répondu par le fracas des armes et par le refus des autres.

En s'opposant à la guerre d'Irak, Obama disait non à la politique de la peur qui en était le principe. «Ayez peur, et nous nous occupons du reste», disent les pouvoirs qui y ont recours pour survivre dans ces temps incertains, inédits et inconnus. Ils grossissent par leurs mensonges et augmentent par leurs actions les menaces contre lesquelles ils veulent enrégimenter leurs sociétés. La prophétie auto-réalisatrice est leur fontaine de jouvence : leurs guerres dominatrices créent, renforcent ou confortent les ennemis qu'ils désignent à la vindicte de leurs citoyens, tant elles ignorent, blessent ou humilient les peuples, les cultures et les régions qui leur ont donné naissance.

Ces défenseurs de la liberté et de la démocratie, qui la piétinent et la contredisent hors de leurs frontières, ne sont pas forcément cyniques: par idéologie ou conformisme, ils peuvent être sincères. Mais le bilan est là, largement illustré par l'aventure irakienne : quand ils pensent protéger, ils mettent en péril ; quand ils pensent se grandir, ils s'abaissent ; quand ils disent vouloir la paix, ils ne font qu'inventer une guerre sans fin ; quand ils barbarisent l'autre, ils finissent par se conduire en barbares – par torturer systématiquement, emprisonner secrètement, tuer aveuglément, oublier le droit international et l'humanité commune qui le fonde, etc., autant de faits aujourd'hui largement documentés.

Sans être la copie conforme de tous les errements de l'administration Bush, «Plomb durci» n'en signifie pas moins la prolongation de cette impasse. A l'image de Bernard Kouchner, vantant à l'Assemblée nationale la «position équilibrée» de la France, équilibre qu'épousait le discours sans grandeur de Jean-Christophe Cambadélis pour le PS, renvoyant dos à dos les protagonistes palestiniens et israéliens, les chancelleries occidentales font comme s'il y avait, dans ce cas d'espèce, deux belligérants à égalité de forces et de responsabilités. Et comme s'il s'agissait d'une énième opération de police israélienne contre le terrorisme palestinien, menée avec précipitation avant l'échéance américaine du 20 janvier. C'est, au choix, une hypocrisie ou un mensonge, dans tous les cas un déni de réalité.

La vérité de l'opération "Plomb durci"

Israël a voulu cette guerre et son armée l'a minutieusement préparée; son gouvernement a rompu le premier la trêve, qui durait depuis cinq mois, par une action militaire menée le 4 novembre 2008 entre la bande de Gaza et l'Egypte, comme l'a rappelé l'un de nos diplomates les mieux informés ; sa puissance de feu est sans commune mesure avec celle de son adversaire proclamé, comme en témoigne l'ampleur des pertes civiles palestiniennes ; sa violation des règles et conventions internationales, qu'il s'agisse du droit de la guerre en général ou du conflit israélo-palestinien en particulier, est aussi assumée que consciente.

De cette fuite en avant, nous connaissons aujourd'hui le résultat : un ennemi renforcé par le martyre et la résistance, ce Hamas détesté avec lequel on devra donc finir par négocier ; un interlocuteur légitime discrédité auprès de son peuple, cette autorité palestinienne qui aurait pu porter l'idéal démocratique et laïque ; des masses arabes et musulmanes renvoyées des décennies en arrière à une détestation d'Israël où l'antisémitisme s'empresse de prospérer ; un Etat d'Israël soumis à la réprobation morale des opinions publiques internationales et, sans doute, à des poursuites pour crimes de guerre.

En bonne logique, on ne peut pas d'un côté condamner la guerre d'Irak et, de l'autre, accepter, ne fût-ce qu'en silence, la guerre de Gaza. L'une et l'autre sont désastreuses, y compris du point de vue de leurs responsables : la première pour l'Amérique, comme l'a compris Obama ; la seconde pour Israël, sa sécurité et sa pérennité. Mais, surtout, les raisonnements apparemment rationnels qui y ont conduit sont un désastre intellectuel et moral, où la supériorité proclamée de la civilisation occidentale ouvre le chemin d'une multiforme déflagration mondiale. De ce raisonnement, l'entretien récemment publié par la revue Les Temps Modernes (n° 651, nov.-déc. 2008) avec Ehud Barak, concepteur de la guerre de Gaza, ministre de la défense et leader du parti travailliste, dévoile sans fard les ressorts.

«Nous ne sommes pas désireux de lancer une invasion à grande échelle dans la bande de Gaza, mais nous n'aurons probablement pas d'autre alternative. Nous ne nous en détournerons pas, même face à un jugement négatif du reste du monde.» C'est ce qu'affirme Ehud Barak dans cette interview recueillie il y a près d'un an, en mars 2008, par Claude Lanzmann, à l'occasion de l'enregistrement d'un bonus au DVD de son film Tsahal, preuve s'il en était besoin que la guerre de Gaza était programmée de longue date. Mais l'essentiel est ailleurs, dans la vision de l'autre, le Palestinien, avec lequel Israël cohabite et de la région, l'Orient, où son Etat-Nation a vu le jour en 1948. En substance, que dit Barak ? Qu'Israël ne sera jamais accepté par ses voisins, que ce monde qui l'entoure ou l'accompagne ne sera jamais le sien et que, par conséquent, il lui faudra, sans cesse, faire la guerre pour s'imposer et survivre.

Prenez le temps de juger sur pièces : «Le regard que les Israéliens portent sur eux-mêmes peut être comparable à celui des peuples de l'Europe de l'Ouest et de l'Amérique du Nord. Ils veulent la normalité et sont prêts à en payer le prix. Mais en revanche, nous ne sommes pas prêts à être les victimes des circonstances imposées par notre voisinage. [...] La bonne nouvelle, c'est qu'Israël a été, est, et sera, dans un avenir prévisible, le pays le plus fort dans un rayon de 1.500 kilomètres autour de Jérusalem. [...] Nous sommes de loin les plus forts, militairement et stratégiquement. Et nous sommes conscients de vivre dans la jungle. C'est un voisinage difficile. Rien à voir avec l'Europe de l'Ouest ou l'Amérique du Nord. C'est un voisinage où il n'y a pas de pitié pour les faibles, et pas de deuxième chance pour ceux qui ne savent pas se défendre. Si vous ne vous défendez pas, vous disparaissez. Nous le savons et nous sommes prêts à nous battre. [...] Les gens comprennent de mieux en mieux aujourd'hui combien cette région est dure. Comme je le dis, le Moyen-Orient, c'est le Mid-East, pas le Midwest. Alors nous devons nous tenir fermement debout sur nos deux pieds, les yeux grands ouverts, prêts à tendre la main, si possible la main gauche, pour ouvrir toutes les portes, toutes les fenêtres, à la recherche des opportunités de paix à saisir. Mais les yeux grands ouverts, en regardant la réalité bien en face. Et avec l'autre main, si possible la main droite, l'index posé sur la gâchette, pour pouvoir tirer. A proximité, prêts à tirer si nécessaire pour défendre notre survie. Je crois qu'il est à présent très clair [...] que nous devons trouver un moyen de vivre avec cette réalité, à savoir que les gens autour de nous ne nous aiment pas. Beaucoup d'entre eux rêvent que nous puissions disparaître et retourner aux lieux d'où nous sommes venus.»

Quand Israël se met en péril

La franchise du propos justifie la longueur de la citation. Dans la bouche de Ehud Barak, ce représentant non pas de la droite extrémiste, mais de l'équivalent du parti socialiste en Israël, s'exprime ici un concentré de pensée coloniale : les indigènes sont foncièrement dangereux et menaçants ; les colons sont un corps étranger à la région qui les accueille ; la violence est au principe des relations entre ces deux populations ; la colonisation incarne un îlot de civilisation face à la jungle qui l'entoure ; le dominé est enfermé dans un essentialisme identitaire, tandis que le dominant s'accorde le bénéfice de l'universalité. Ce n'est pas seulement l'expression d'une vision idéologique de la réalité dont nous savons, d'expérience européenne, à quelles impasses meurtrières elle peut conduire, c'est de plus une vision irréaliste et, partant, irresponsable y compris depuis le lieu où elle s'exprime.

Car ce que propose Ehud Barak, c'est un Israël en guerre perpétuelle, ne cessant de soumettre par la force son voisinage, vivant dans la crainte, l'inquiétude et la peur, avec pour seule garantie de survie sa puissance militaire. Paradoxalement, l'Etat qui, au lendemain du génocide, symbolisait l'espoir d'une terre où les Juifs puissent enfin vivre en sécurité, deviendrait ainsi le lieu où ils seraient le plus en péril, menacés et agressés. Même si, par le seul pouvoir de la force, Israël survivait ainsi, sa démocratie et son pluralisme y survivraient-ils ? Cet Israël-là ne serait-il pas de plus en plus militarisé, comme il a déjà tendance à l'être dans la composition de son élite politique ? Ainsi, dans le même entretien aux Temps Modernes, Ehud Barak s'inquiète de ce qu'Israël a «trop de groupes différents», dit qu'il faut «surveiller les désaccords», évoque le spectre d'une «guerre civile» en Israël et finit par potentiellement exclure de la population israélienne les Arabes qui y sont encore citoyens : «Il y a de très puissantes forces centrifuges qui jouent contre nous : nous avons une importante population, 20%, de non-Juifs, principalement des Arabes, et certains d'entre eux ressentent de l'empathie ou s'identifient au peuple palestinien.»

Il y a plus alarmant encore : chez Ehud Barak, ce fantasme régressif et mortifère d'une unité qui ne serait pas tissée de différences et de dissonances se conjugue potentiellement à l'échelle du monde. «Nous sommes un avant-poste du monde libre au milieu de cette zone», affirme-t-il encore, s'exprimant comme certains dirigeants de la défunte SFIO durant la guerre d'Algérie. «Nous sommes en première ligne», insiste-t-il, brossant «un triangle de périls» constitué de l'islamisme radical, de la prolifération nucléaire et des Etats voyous. «Le problème s'étend à tout le globe», poursuit-il encore, ajoutant : «Vos frontières aussi sont poreuses. Certains musulmans vont gagner en puissance, exiger une meilleure expression de leurs droits, et l'Europe devra affronter cela. C'est la fin de l'Europe perçue comme un paradis isolé. Vous allez être confrontés aux mêmes questions. Cela apparaît déjà au Kosovo, aux Pays-Bas, dans le sud de la France, en Angleterre. Et je crois qu'au fond vous le savez.» Dans cette façon de brandir indistinctement des menaces plutôt que de s'interroger intelligemment sur leurs causes, on retrouve tous les ingrédients explosifs de la «guerre contre le terrorisme» décrétée par l'administration Bush et de sa lecture du monde selon le prisme du «choc des civilisations».

Ses attendus, confirmés par son exécution, en témoignent : la guerre de Gaza n'est pas un simple épisode de plus dans l'interminable conflit israélo-palestinien. C'est la guerre de trop, celle qui marque un tournant sans retour, entre inquiétude et espérance, catastrophe et sursaut : elle peut conduire à l'irréparable si aucun arrêt n'est donné à cette course à l'abîme d'Israël, ou bien elle peut mener à l'improbable si les Etats-Unis sortent de leur indifférence envers la Palestine. Le temps presse, tant cette persistance dans l'erreur et l'aveuglement crée la réalité qu'elle redoute. Le principal résultat de la longue impéritie américaine au Proche et au Moyen-Orient aura été de conforter des pouvoirs autoritaires et de renforcer leurs oppositions islamistes. Sur l'échec du processus de paix israélo-palestinien, la puissance émergente constituée par la République islamique iranienne, née d'une révolution contre une dictature, a pu augmenter ses marges de manœuvre, entre Hezbollah libanais et Hamas palestinien, tout en prolongeant son alliance avec le régime syrien issu du nationalisme arabe laïque.

La Palestine comme espérance démocratique

Humiliée par Israël, méconnue par les Etats-Unis, instrumentée par les régimes arabes, la Palestine est ici l'éternelle vaincue, alors même qu'elle pourrait être le levier d'une espérance démocratique dans la région. Par son vécu diasporique comme par son histoire politique, qui l'ont entraîné au-delà de lui-même, le peuple palestinien pose au monde arabe les questions que la plupart de ses gouvernants ou de ses élites ignorent, délaissent ou veulent faire taire. Rapide démonstration en trois exemples, trois auteurs palestiniens, engagés dans le combat national de leur peuple non par repli ou fermeture, mais par souci du monde et de l'humanité.

C'est Samir Kassir, ce Palestinien du Liban, journaliste assassiné à Beyrouth en 2005, publiant, un an avant sa mort, ces Considérations sur le malheur arabe où l'on peut lire ceci après qu'il eut rappelé combien l'islamisme politique fut, à ses débuts, l'allié tactique des Américains et des Israéliens : «Car si l'islamisme n'est pas – ou n'est plus – un agent de l'étranger, c'est à l'étranger qu'il donne raison. Justifiant le clash des civilisations, l'assumant même, il est ce qui donne aux partisans de la croisade l'occasion de se croiser et à l'Occident d'employer tous les moyens que lui permet sa capacité technologique pour maintenir sa suprématie sur les Arabes. Et perpétuer leur impuissance.»

C'est Edward Said, ce Palestinien d'Amérique, s'adressant en 1998 aux intellectuels arabes pour leur enjoindre de condamner les négationnistes du génocide européen, en leur lançant cette interpellation : «Pourquoi attendons-nous du monde entier qu'il prenne conscience de nos souffrances si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s'agit de nos oppresseurs ?» Et d'ajouter ceci que la guerre de Gaza a sans doute rendu encore plus inaudible aujourd'hui qu'hier : «Israël n'est ni l'Afrique du Sud, ni l'Algérie, ni le Viêtnam. Et, que cela nous plaise ou non, les Juifs ne sont pas des colonialistes ordinaires. Oui, ils ont souffert de l'Holocauste, oui, nombre d'entre eux sont victimes de l'antisémitisme. Non, ces faits ne leur donnent pas le droit de déposséder et de persécuter un peuple qui ne porte aucune responsabilité dans l'histoire de leurs malheurs.»

C'est Elias Sanbar, ce Palestinien de France, aujourd'hui ambassadeur de la Palestine à l'Unesco, se désespérant de la façon dont Israéliens et Américains ont laissé pourrir la promesse d'Oslo en n'ayant de cesse d'affaiblir l'Autorité palestinienne du vivant de Yasser Arafat, ce qui laissa le champ libre au Hamas à Gaza : «En Palestine, déclarait-il en juillet 2007 dans un livre d'entretiens, un coup d'Etat militaire mené par le Hamas à Gaza a brisé un tabou des soixante dernières années, celui de la guerre civile palestinienne. [...] Si cette évolution se confirme, la cause palestinienne risque de subir un recul historique. Plus grave, la Palestine risque, elle, de changer radicalement de "nature". Pourquoi ? Parce que la pluralité est l'un des traits déterminants de sa personnalité, l'une des preuves majeures de son universalité. La Palestine, telle que nous l'avons connue et défendue, en laquelle nous avons cru, est une terre qui puise sa force non dans ses divisions blindées, sa démographie, sa richesse économique, mais dans son essence plurielle. Et ce que le coup d'Etat militaire du Hamas menace aujourd'hui n'est pas tant l'existence de la Palestine – elle vivra –, mais la personnalité qui fut la sienne. Puisqu'elle ne sera plus que d'une seule couleur.»

Ce ne sont là, à travers ces voix singulières, que brefs aperçus des chances que l'irresponsabilité américaine et l'aveuglement israélien n'ont cessé, ces dernières années, de gâcher. Or c'est par une promesse semblable aux idéaux qui ont inspiré ces Palestiniens que Barack Obama s'est imposé dans la course américaine à la présidence : refus d'un choc des civilisations dont le résultat serait une guerre sans fin ; affirmation de la solidarité des malheurs, tant leur concurrence finit par les dissoudre ; défense d'une unité dont le ciment est la pluralité, rejetant par le détour et le secours des différences le vertige d'une domination uniforme et univoque.

On comprendra donc que nous prenions date, en ce lendemain de fête américaine : si la présidence de Barack Obama ne change pas le cours de la politique américaine au Proche-Orient, elle contredira sa promesse initiale à la face du monde. Et ajoutera à la déception la désolation, car elle n'aura pas su enrayer durablement la course au pire dans laquelle nos sociétés ont été entraînées à un rythme accéléré depuis 2001.

Edwy Plenel

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