A l'affût des révolutions. Pendant ce temps au Liban…

Depuis le 11 janvier 2011, date du renversement du gouvernement de Saad Hariri par le Hezbollah et ses alliés, le Liban est sans pouvoir exécutif. Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.
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Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.

Depuis le 11 janvier dernier, date du renversement du gouvernement de Saad Hariri par le Hezbollah et ses alliés, le Liban est sans pouvoir exécutif.

Divisé par ce qui se passe dans ce printemps arabe, otage des conflits régionaux, appréhendant les conséquences de l’acte d’accusation du procureur général dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri, et paralysé par un confessionnalisme rampant, le Liban semble se trouver dans une phase d’attente. Seules des réformes de son système politique et des développements «positifs» dans le Moyen-Orient seraient en mesure de débloquer cette situation.

Depuis plusieurs années, la confrontation entre le Hezbollah chiite et le «courant du futur» (de M. Hariri) sunnite se trouve au cœur de la crise que traverse le Liban. Elle divise le pays dans son ensemble, notamment la communauté chrétienne qui est aujourd’hui fragmentée en deux blocs évoluant respectivement autour des deux pôles de l’affrontement.

Le large éventail de possibilités auquel le pays se trouve confronté semble montrer qu’il pourrait entrer dans une nouvelle phase de son histoire. Une phase placée sous le signe d’une fracture inter-musulmane et au cours de laquelle le consociativisme (voir sous l'onglet Prolonger) qui gère son système politique serait difficile à appliquer, voire simplement impossible à maintenir. En effet, le «respect» de ce mode de gouvernance (consensuelle et non-majoritaire) procède désormais davantage d’une obstination des différentes communautés et alliances à s’arroger ces «droits de veto» (ou «tiers de blocage» tel que désigné au sein du gouvernement), qui ont été au centre des conflits des quatre dernières années, que de la recherche de points communs et de terrains d’entente.

Idéalement, cette forme de consociativisme est supposée éviter certaines options génératrices de dissensions et de conflits internes. Cependant, l’expérience récente met en évidence la difficulté de la préserver comme philosophie de gouvernance en présence de divisions verticales aussi profondes et politisées par l’influence étrangère. Si l’on ajoute à cette équation deux paramètres, à savoir les armes et la possibilité de les utiliser, l’on est amené à se demander si la démocratie consensuelle pourrait subsister dans l’avenir. D’ailleurs, si cette forme de démocratie a survécu jusqu’à présent, cela est plutôt imputable à la peur du lendemain avec sa disparition et de ses conséquences sur la paix civile, bien plus qu’au respect des conditions nécessaires à sa pérennité.

La crise du système libanais

Au cours des périodes de crise au Liban, le système politique consociatif semble nourrir les tentations hégémoniques des représentations sectaires. En effet, plus la majorité des masses au sein d’une communauté religieuse donnée est convaincue de la nécessité de s’agglutiner pour défendre les prérogatives acquises, réclamer des «droits perdus» ou même revendiquer une participation plus large au pouvoir, plus elle constitue un terrain fertile à l’essor des tendances hégémoniques des élites émergentes. Ces dernières cherchent à contrôler les instances de représentations (et à travers elles, leur propre communauté dans son ensemble) sous prétexte d’améliorer leur position dans les négociations ou dans le conflit. Cette tentation ne conduit pas seulement à une exclusion des élites déchues sur le plan intracommunautaire, mais pousse également ces élites – ou du moins une partie d’entre elles – à s’adapter à la composante émergente, à accepter ses conditions politiques et à lui prêter allégeance.

Cette observation nous conduit à un corollaire immédiat en ce qui concerne les confessions au Liban en tant que blocs structurant la représentation politique des élites au sein du système d’un côté, et les institutions constitutionnelles clientélistes de ce système d’un autre. Ce corollaire touche également aux rapports intra et intercommunautaires.

A cet égard, depuis le début des années 1970, l’évolution de la représentation politique des différentes confessions/communautés au Liban s’est systématiquement articulée autour d’une seule force montante au sein de chaque collectivité, soit pour se défendre du sentiment d’être pris pour cible par les autres, soit parce que ladite force était à la recherche d’une identité fondée sur l’allégeance sectaire. Ce phénomène a commencé avec Bachir Gemayel au sein de la communauté chrétienne, et précisément maronite, avant de se poursuivre avec Michel Aoun. Cela a également été le cas des chiites avec Moussa Sadr et son mouvement Amal, puis avec le Hezbollah. Il en a été de même, bien qu’à une époque différente et dans un tout autre contexte, avec la communauté sunnite et Rafic Hariri et par la suite son héritier Saad. Ce phénomène a d’ailleurs pris une ampleur particulière au sein de la communauté druze, lorsque le leadership de cette collectivité s’est concentré entre les mains de la famille Joumblatt, au moment où la rivalité entre cette dernière et le clan Yazbacki s’est progressivement estompée avec le début de la guerre civile (et notamment avec la «guerre de la Montagne» en 1983).

Outre son bellicisme et sa tendance à liquider les rivaux au sein de sa propre communauté, l’hégémonie d’une force unique dans une collectivité, en tant que réalité concrète ou projet en cours d’exécution, se caractérise par une forme de clientélisme rampant. Autrement dit, cette force s’impose comme prestataire de services pour entretenir un réseau de relations dont elle se servira pour élargir sa base d’électeurs ou partisans fidèles et défendre leurs intérêts.

L’hégémonie intracommunautaire d’une force unique prend également la forme d’une mobilisation fondée sur la loyauté sectaire en tant qu’expression de soutien aux élites réclamant de plus grandes parts de pouvoir pour leur communauté. Cela résulte clairement de la condition consensuelle qui impose de s’entendre sur les proportions de la participation au pouvoir des différents groupes.

Ces institutions et cette culture sont incarnées par un réseau d’entités, de relations et d’idées dominantes au sein de chaque communauté. Il s’agit en premier lieu des instances religieuses dont les prétendants à l’hégémonie se disputent le contrôle ou du moins la sympathie, afin d’obtenir la couverture « morale » ou les dimensions symboliques qu’elles seules peuvent leur fournir. D’autant plus que ces institutions religieuses structurent un aspect central des relations sociales dans un Liban où l’application de l’ensemble des lois régissant l’état civil passe par les instances sectaires et les tribunaux religieux.

Il s’agit également de certaines institutions éducatives, organismes de scouts ou associations fournissant des services de loisir ou de santé qui établissent des liens solides avec les enfants et adolescents et pavent la voie à leur embrigadement dès leur plus jeune âge.

Au niveau du langage, de la terminologie et et de la rhétorique politique, toutes les forces émergentes aspirant à imposer leur domination sur leurs communautés religieuses ont contrôlé des médias, commençant par les bulletins et journaux avant de passer aux chaînes de radio et de télévision ainsi qu’aux films de propagande (sans oublier les sites internet). Cet ensemble de médias a pour objectif de forger un discours et une prise de conscience communs, d’élaborer des scénarii pour le cours futur des événements et de brosser le portrait de l’« ennemi », ce qui contribue à consolider la culture de la domination et à étendre l’influence de la force sectaire.

La division selon des lignes sectaires de plusieurs régions libanaises du fait de la guerre, de la mémoire qui y est inhérente et de ses lignes de démarcation, a catalysé l’émergence de formes d’hégémonies intracommunautaires. Les points communs entre les membres d’une même communauté sont devenus évidents du fait de la promiscuité géographique et de la coexistence dans un même cadre sectaire où coutumes et traditions sont semblables et où les mêmes slogans sont fréquemment utilisés. A cela s’ajoute l’expression de la culture du parti confessionnel dominant à travers les statues, les portraits de martyrs, les slogans religieux, les noms des restaurants et magasins et d’autres signes d’appartenance ou de soutien à un groupe donné. Ces expressions ont défini les frontières entre les régions ainsi qu’entre les forces qui les contrôlent.

Pas de mobilisation sans confiance
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Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/