Israël ajourne la destruction annoncée d’un village bédouin

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Le gouvernement israélien a décidé de reporter l’évacuation du village bédouin palestinien de Khan Al-Ahmar. Officiellement pour permettre la poursuite des négociations avec ses habitants. Peut-être aussi parce qu’il a tenu compte des mises en garde diplomatiques qui se sont récemment multipliées. Mais Netanyahou a tenu à rassurer son électorat : l’évacuation aura lieu.

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Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a annoncé dimanche 21 octobre que son gouvernement a décidé de reporter l’évacuation et la destruction du village bédouin de Khan Al-Ahmar, attendues depuis le 1er octobre à la suite d’une décision de la Cour suprême.

Selon Netanyahou, ce report a été décidé pour « laisser une chance aux négociations et aux offres reçues de différentes parties, y compris ces derniers jours ». Les habitants du village ont en effet proposé à la Cour suprême un site de réinstallation éloigné de quelques centaines de mètres du village actuel et de l’autoroute no 1 qui relie Jérusalem à la mer Morte.

Mais il semble que la décision du premier ministre, qui a été contestée notamment par le ministre de la défense Avigdor Lieberman, réponde aussi à d’autres préoccupations. Diplomatiques. Huit pays de l’Union européenne ont en effet appelé Israël à « revoir sa décision ». Et la procureure de la Cour pénale internationale, la juriste gambienne Fatou Bensouda, a prévenu mercredi Israël qu’une « évacuation par la force » constituerait « un crime de guerre ». Selon la presse israélienne, le gouvernement aurait par ailleurs décidé que l’évacuation n’aurait lieu qu’après la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies qui se tiendra jeudi.

Dans le souci évident de ménager son électorat, où les colons pèsent d’un poids décisif, Benjamin Netanyahou a pris soin de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un recul de son gouvernement. « Khan Al-Ahmar sera évacué, c’est une décision de la Cour, c’est notre décision politique et ce sera fait, a-t-il indiqué dimanche. Je n’ai pas l’intention de retarder l’évacuation jusqu’à nouvel ordre, mais pour une période, dont nous allons fixer la durée. Ce sera bref et j’espère que ce sera d’un commun accord. »

Tout reste en place pour organiser l’évacuation. Les voies d’accès au village ont été élargies et renforcées pour permettre le passage des poids lourds et des bulldozers. Quant aux policiers et soldats présents sur place, ils n’ont reçu aucun ordre de redéploiement ou de retrait.

Nous republions ci-dessous l'article du 17 octobre intitulé « A Khan Al-Ahmar, la guerre d’usure d’Israël contre un village bédouin ».

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 Dans quelques jours, peut-être même dans quelques heures, les bulldozers blindés de l’armée israélienne, qui sont sur place depuis mardi, risquent de raser le village bédouin palestinien de Khan Al-Ahmar, en bordure de la route n° 1 qui relie Jérusalem à la mer Morte. Et les 35 familles qui y vivent – près de 190 personnes dont une majorité d’enfants – seront transférées de force et sous bonne garde dans le nouveau site qui leur a été assigné par les planificateurs israéliens, entre une décharge à ordures et le chantier d’un casseur-ferrailleur, près d’Abou Dis, à l’est de Jérusalem. Ainsi en a décidé, au terme d’une interminable procédure, la Cour suprême d’Israël dans son arrêt du 24 mai 2018, confirmé par une délibération additionnelle le 5 septembre.

Feignant d’ignorer la situation d’occupation dans laquelle se trouvent les habitants palestiniens de Cisjordanie, et la différence de statut comme de moyens entre occupants et occupés, les trois juges en charge de ce dossier, Noam Sohlberg, Anat Baron et Yael Wilner, ont même insisté, dans leur arrêt de quinze pages sur l’égalité des droits dont bénéficient à leurs yeux Israéliens et Palestiniens, avant d’indiquer que les habitants de avaient jusqu’au 1er octobre pour détruire eux-mêmes leur village et l’évacuer. Faute de quoi, les bulldozers du génie seraient chargés de la destruction du village et les habitants seraient évacués par l’armée. Ce qui peut arriver maintenant à tout instant.

Le village bédouin de Khan Al-Ahmar le 15 octobre. © Reuters Le village bédouin de Khan Al-Ahmar le 15 octobre. © Reuters

Voilà plus de dix ans en fait que le gouvernement israélien cherche à expulser les Bédouins de Khan Al-Ahmar et les 45 autres communautés de la tribu bédouine Jahalin dispersées sur les pentes arides entre Jérusalem et Jéricho.

Les villageois de Khan Al-Ahmar, et demain ceux d’une vingtaine d’autres villages bédouins du centre de la Cisjordanie, sont ciblés en priorité car les terres sur lesquelles ils sont installés et où paissent leurs maigres troupeaux de chèvres sont au voisinage des colonies israéliennes, qui entendent poursuivre leur expansion aux dépens de leurs voisins arabes.

Pour leur malheur, la plupart des villages bédouins de cette région sont situés dans la zone C, prévue par l’accord intérimaire israélo-palestinien de 1995, qui couvre 60 % de la Cisjordanie. Dans cette zone où Israël exerce la totalité du contrôle sécuritaire et administratif, vivent près de 400 000 colons et 180 000 Palestiniens dispersés dans un archipel de villages et de hameaux soumis à chaque instant au bon vouloir de l’occupant, manifestement peu soucieux des devoirs que lui assignent les conventions de Genève en matière de protection des civils dans un territoire occupé.

Les premières manœuvres destinées à chasser les Bédouins de la région remontent à 2006 et à la constitution, à l’abri du mur ou de la barrière de séparation, de vastes poches de colonisation, annexées de fait à Israël. Poches à l’intérieur desquelles la population palestinienne a vite été jugée pire qu’inutile, inadmissible. Tout ou presque a alors été tenté pour montrer aux Bédouins qu’ils étaient de trop dans le nouveau paysage stratégique et pour, dans un premier temps, les inciter à partir en rendant leur vie intolérable.

Non seulement les administrations ont refusé de connecter leurs villages aux réseaux d’électricité, d’eau potable ou d’égouts qui desservent les colonies voisines – même quand il s’agit d’installations « sauvages », jugées illégales par l’administration israélienne –, mais seules des pistes, impraticables par mauvais temps, les relient au réseau routier.

Les permis de construire qu’ils ont demandés pour des équipements collectifs – écoles, mosquées, dispensaires, salles de réunion – leur ont été refusés, tandis qu’étaient progressivement réduites leurs zones de pâturage, au bénéfice du territoire des colonies. Si parmi les localités bédouines à détruire ou à déplacer, Khan Al-Ahmar a été visée en priorité par le gouvernement israélien, c’est parce que les terres sur lesquelles se trouvent le village et ses pâturages forment une sorte de tampon entre la grande colonie de Maale Adumim, à l’est de Jérusalem, et son satellite de Kfar Adumin, à moins de 2 km vers le nord-ouest.

L’expulsion des Palestiniens de ces terres permettra aux planificateurs israéliens de réunir les espaces municipaux et les réserves foncières des deux colonies dans un espace presque totalement vidé de sa population arabe. Et de poursuivre l’aménagement du secteur de colonisation « E1 », qui doit relier la poche de Maale Adumim à Jérusalem-Est au niveau du mont Scopus.

Opération qui aura deux résultats conjoints chers à Benjamin Netanyahou et ses électeurs : parachever le contour oriental du Grand Jérusalem tel qu’il a été rêvé par le premier ministre et dessiné, sur le terrain, par le mur. Et contribuer ainsi à couper en deux la Cisjordanie au niveau de Jéricho. Anéantissant les derniers espoirs – assez minces, il est vrai – de création, un jour, d’un État palestinien à l’est de la ligne verte d’armistice de 1949. Le ministre de l’agriculture Uri Ariel, qui fut l’un des fondateurs du mouvement de colonisation Goush Emounim (Bloc de la foi) et de la colonie de Kfar Adumim où il réside, n’a pas caché que son objectif était d’étendre la superficie des colonies juives de la région et d’évincer toutes les communautés bédouines.

Lorsque le transfert forcé de Khan Al-Ahmar et des villages voisins sera réalisé, ce sera le troisième déplacement auquel les Bédouins de la tribu Jahalin auront été contraints par les autorités israéliennes en moins de soixante-dix ans. Car à la création de l’État d’Israël, en 1948, la tribu vivait en semi-nomadisme dans le nord du Néguev, dans la région de Tel-Arad, à mi-chemin entre l’actuel centre de recherches nucléaires de Dimona et le piton historique de Massada. C’est à la création de la ville de développement de Dimona, au début des années 1950, que l’armée a décidé de transférer les Bédouins du désert du Néguev à celui de Judée, à 120 km plus au nord, à l’est de Jérusalem. Le lieu choisi pour leur réinstallation n’avait pas encore de nom. Il s’agissait d’une zone de collines arides dominant la vallée du Jourdain.

Tandis que la tribu s’éparpillait dans la région, à l'abri de ses tentes traditionnelles renforcées par des planches et des plaques de tôle, quelques dizaines de familles s’installèrent sur un promontoire surplombant la ville de Jéricho. La vue sur la vallée verdoyante et, à l’horizon, les collines d’Amman, était magnifique. Et la position stratégique, face à la Jordanie, remarquable.

Si remarquable qu’en 1979, douze ans après la guerre des Six Jours et l’occupation de la Cisjordanie par Israël, c’est à cet endroit précis qu’un groupe de colons décida de créer un poste avancé de la nouvelle colonie de Maale Adumim, née quatre ans plus tôt, et de l’appeler Kfar Adumim, « le Village rouge », en référence à l’ocre des rochers. Les familles bédouines furent chassées une deuxième fois et déménagèrent leur village-campement un peu plus bas, en un lieu nommé Khan Al-Ahmar. Ce n’était pas encore suffisant. À quatre reprises au cours des dix dernières années, la colonie de Kfar Adumim a déposé des requêtes auprès de la Cour suprême demandant la démolition de Khan Al-Ahmar. 

Exposés à cette menace récurrente, en conflit permanent avec les autorités israéliennes sur les limites des pâturages, l’étendue du village, l’usage de l’eau, l’accès au réseau routier, les habitants de Khan Al-Ahmar se retrouvèrent plus isolés que jamais après la construction du mur de séparation, au début des années 2000. Car il leur fermait l’accès à Jérusalem-Est. C’est-à-dire aux hôpitaux, aux commerces et surtout aux écoles de l’UNRWA (Office de secours et des travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine).

Pendant plusieurs années, les enfants de ont fréquenté, faute de mieux, les écoles du camp de réfugiés d’Aqabat Jaber, près de Jéricho, à une douzaine de kilomètres, gérées par l’UNRWA. Mais le transport était cher pour des familles très pauvres. Et surtout, l’attente du bus au bord de l’autoroute, très dangereuse. En 2009, grâce à l’aide technique de l’ONG italienne Vento di terra et aux fonds venus de l’étranger – de plusieurs pays européens et même du Vatican –, une école, dont les murs étaient constitués de vieux pneus enrobés de terre, a été construite dans le village. Sans permis de construire. Ses quatre classes, pour les enfants de 6 à 15 ans, accueillaient près de 150 élèves du village et des communautés voisines.

De jeunes habitants de Khan Al-Ahmar en route vers l'école, le 16 octobre. © Reuters De jeunes habitants de Khan Al-Ahmar en route vers l'école, le 16 octobre. © Reuters

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