«Mid-terms» aux Etats-Unis: l’élection de tous les dangers

Par

Outre-Atlantique, les élections locales et parlementaires de mi-mandat ont lieu le mardi 6 novembre. Elles pourraient entraver Donald Trump, sa présidence et son agenda réactionnaire. Ou consacrer pour de bon la mainmise institutionnelle sur la première puissance mondiale d’un parti républicain extrémiste.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

New York (États-Unis), de notre correspondant.-  À Seagoville, Texas, une banlieue de Dallas, Susie coupe les cheveux. À l'entrée de sa boutique, une lourde croix est accrochée au mur. En face, près de la porte, les clients épinglent leurs vœux sur le « mur de prières », pour un père malade, une amie souffrante, pour eux-mêmes.

Susie a voté Obama en 2008. Maintenant, elle est une « Trump girl » : c'est même écrit sur son tee-shirt blanc et rouge. Chez ce président, il y a des choses qu'elle n'aime pas, les tweets matinaux « dont il pourrait se passer », la séparation des enfants migrants à la frontière (« personne ne veut ça »), le fait que Trump ne paie pas ses impôts. Mais tout ça est loin, en toile de fond sur les écrans de télé. Pour Susie, quinquagénaire au visage creusé par le travail et les épreuves, l'important est ailleurs. « Il dit tout ce qu'on pense. Avec lui, je me sens fière d'être américaine. En sécurité. »

Quand des millions d'Américains ne voient en Trump qu'une tornade menaçante, un histrion sinistre se délectant du chaos qu'il crée, Susie, la coiffeuse, est plus fervente qu'au premier jour. Et elle n'est pas la seule.

Certains lui promettaient l'autodestruction, mais en deux ans, Donald Trump n'a pas sombré. Bien sûr, il insulte, il tempête, il ment, il est cerné par plusieurs enquêtes judiciaires. Mais malgré ce chaos dont il se délecte, et parfois grâce à lui, il a aussi obtenu des résultats.

Il a baissé les impôts (les plus riches en profitent éhontément, mais les classes moyennes en reçoivent des miettes), cassé des protections environnementales et dérégulé le gouvernement, obtenu la renégociation (cosmétique) de l'accord de libre-échange avec le Mexique et le Canada, rencontré le dictateur nord-coréen Kim Jong-un, commencé à démanteler l'assurance-santé d'Obama, attaqué l'avortement, nommé des juges ultraconservateurs dont Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, nommés à vie à la Cour suprême, en passe de faire basculer la plus haute juridiction américaine très à droite pour une génération. Par ailleurs, les chiffres macroéconomiques de l'économie américaine sont bons. Pour tout ça, Trump est le héros des électeurs républicains, et le maître de leurs élus, qui n'osent plus bouger le petit doigt et s'humilient chaque jour un peu plus.

Meeting de Trump à Missoula, Montana, le 18 octobre. © Reuters Meeting de Trump à Missoula, Montana, le 18 octobre. © Reuters

En deux ans, à cause de ses tweets, de son sexisme, de son racisme, de sa tolérance envers les groupes néonazis, Trump a parfaitement réussi à attiser les tensions déjà vives de la société américaine. C'est dans le tumulte, la peur, une extrême violence verbale et la réactivation infinie des guerres culturelles qu'il avait gagné in extremis la présidentielle en novembre 2016.

Et c'est ainsi qu'il compte sauver sa peau le mardi 6 novembre, lors des traditionnelles élections de mi-mandat.

Aux États-Unis, à mi-chemin du mandat présidentiel de quatre ans, le scrutin des « mid-terms » est un rituel. Des centaines de mandats sont remis en jeu : au Congrès, l'intégralité des 435 membres de la Chambre des représentants et un tiers des sénateurs (33 sièges) ; dans les États, 36 postes de gouverneurs et 6 073 sièges dans les « législatures », les parlements locaux. À l'heure actuelle, les républicains détiennent le Sénat et la chambre des représentants, 33 postes de gouverneurs sur 50, et 4 134 sièges dans les législatures.

Cette élection intermédiaire, traditionnellement défavorable au pouvoir en place, mobilise toujours moins que la présidentielle. En 2014, lors du dernier scrutin sous Obama, la mobilisation fut particulièrement faible (64 % d'abstention, record historique depuis… 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale !).

Cette année, le contexte est tout autre. En grande partie, cette élection-là sera un référendum pour ou contre Donald Trump. L'intéressé le sait, il s'en vante, a commencé une grande tournée électorale : déjà dix meetings depuis le début d'octobre, dans le Tennessee, l'Iowa ou l'Arizona, de grands shows similaires à ceux de sa campagne, à chaque fois marqués par l'autosatisfaction et la vantardise, les attaques personnelles, les outrances, et récemment, les menaces physiques.

Gavin McInnes, créateur du média Vice, a fondé les « Proud Boys », un groupe masculiniste pro-Trump qui a provoqué en octobre des violences dans les rues de New York. © Reuters Gavin McInnes, créateur du média Vice, a fondé les « Proud Boys », un groupe masculiniste pro-Trump qui a provoqué en octobre des violences dans les rues de New York. © Reuters

Trump y dénonce l'opposition « diabolique », la « populace » démocrate « rageuse », agite le spectre de l'« extrême gauche », menace du pire si les républicains perdent leur majorité : « Les choses pourraient changer, menace-t-il. Elles pourraient changer vite. » Ces derniers jours, il s'en prend à une « caravane » de migrants du Honduras, qui vient de passer la frontière avec le Mexique en direction des États-Unis. Des républicains accusent leurs adversaires de soutenir les « terroristes » et relaient toutes sortes de conspirations. D'après le Washington Post, Trump sera en meeting permanent dans les dix jours juste avant l'élection. 

À maints égards, ce scrutin a une dimension historique. « Le scrutin le plus important de nos vies », titre le magazine Mother Jones. Si Trump enjambe l'échéance sans trop de casse et conserve sa double majorité au Congrès, il aura les mains libres pour amplifier sa politique, traquer les migrants, alimenter la stratégie de la tension avec l'Iran, déclencher de nouvelles guerres commerciales, continuer de bloquer les accords de Paris, démanteler pour de bon l'assurance-santé, et nommer un ou plusieurs juges à la Cour suprême.

Il pourrait aussi limoger son ministre de la justice, Jeff Sessions, accusé de ne pas assez le protéger contre le procureur spécial Robert Mueller qui enquête sur la collusion de sa campagne avec le Kremlin pendant la campagne présidentielle, et cherche à savoir s'il a entravé le bon cours de la justice depuis qu'il est à la Maison Blanche.

Dans son dernier film, Fahrenheit 11/9, qui sort en France le 31 octobre (en VOD), le réalisateur de gauche Michael Moore, un des rares à avoir anticipé la victoire de Donald Trump, décrit une Amérique à deux doigts de basculer définitivement dans le fascisme – vers la fin, il superpose même un discours de Trump avec des images de Hitler.

«Fahrenheit 11/9», le nouveau film de Michael Moore.

 « Trump n'est pas Hitler et le trumpisme n'est pas le nazisme », corrige dans la New York Review of Books Christopher Browning, le célèbre historien du nazisme. Mais il prophétise aussitôt que « cette histoire n'aura pas de fin heureuse », entre la prolifération des « démocraties illibérales » et la catastrophe climatique qui vient, niée par Trump lui-même.

« Il est clair que nous sommes à un moment crucial de l'histoire américaine », nous dit Julie Cohen, réalisatrice de RBG, un documentaire juste sorti en France qui retrace le parcours de Ruth Bader Ginsburg, 85 ans, juge la plus âgée de la Cour suprême, connue pour ses avis de plus en plus divergents à mesure que la plus haute juridiction américaine se droitise.

9 octobre 2018. Ruth Bader Ginsburg assiste à l'investiture de Brett Kavanaugh à la Cour suprême. À gauche, Clarence Thomas, son collègue accusé de harcèlement sexuel en 1991 par la juriste Anita Hill. © Reuters 9 octobre 2018. Ruth Bader Ginsburg assiste à l'investiture de Brett Kavanaugh à la Cour suprême. À gauche, Clarence Thomas, son collègue accusé de harcèlement sexuel en 1991 par la juriste Anita Hill. © Reuters

Dans le film, où l'on voit « RBG » muscler son dos et soulever des poids, la santé physique de cette femme âgée et frêle, icône des libéraux américains en raison de ses combats pour l'égalité entre les hommes et les femmes, résonne étrangement, comme une métaphore des combats progressistes dans l'Amérique de Trump : à la fois vivaces, même réactivés par des mouvements comme #MeToo, mais luttant au même moment pour leur survie, tandis que les nazis réapparaissent au grand jour, et que les « Proud Boys », un groupe de masculinistes d'extrême droite couvés par le parti républicain s'adonnent à la violence brute dans les rues de New York.

Même l'ancien avocat de Donald Trump, Michael Cohen, qui fut le plus dévoué de ses missi dominici et son aboyeur dans les médias, appelle désormais les Américains à voter en masse le 6 novembre pour « arrêter cette folie ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous