Du 11-Septembre au 13-Novembre

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Il existe une indéniable convergence des attitudes, des discours et des décisions entre ce qui a été mis en œuvre aux États-Unis en 2001 et ce qui transpire depuis de longs mois déjà dans la gouvernance de François Hollande, et qui s'accentue depuis les attentats de Paris.

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L’objectif des terroristes est simple. Il est contenu dans leur dénomination : semer la terreur. Une terreur qui fait paniquer, qui entraîne le renfermement, sur soi ou sa communauté, qui sème la division et le chaos. Il est assez normal (et même sain, nous disent les psychologues en ce moment sur toutes les antennes) que les victimes, leurs proches et leurs concitoyens éprouvent de la peur et de l’angoisse face à ces assassinats sanglants. On le voit dans Paris ces jours-ci : rien n’est normal, tout est soumis à la nouvelle donne imposée par les terroristes.

Mais si la réaction des Parisiens – et des Français dans leur ensemble – est compréhensible, un gouvernement, lui, n’est pas censé céder à la panique. Il est tenu de garder le cap, de préserver l’essence de la Nation et, s’agissant de la France, les lois et l’esprit de la République, avant même d’entreprendre la lutte contre les terroristes. Or ce n’est pas ce qui émerge du 13 novembre 2015. Le gouvernement français – l’Élysée, Matignon, les ministères – non seulement alimente la peur (Manuel Valls parle de menace d’attaques chimiques, Ségolène Royal veut mettre des portiques de sécurité dans les gares) mais prend le chemin de son instrumentalisation.

Il existe un triste précédent à cette situation : c’est ce qui s’est passé aux États-Unis dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, qui avait causé la mort de près de 3 000 personnes à New York, à Washington et dans un champ en Pennsylvanie. Une chape de peur s’était abattue sur le pays le plus puissant de la planète, à commencer par le président George W. Bush qui avait passé une partie de la journée du 11 septembre dans les airs ou sur des bases militaires avant de revenir à Washington. Et, malgré un discours qui n’avait cessé de se vouloir churchillien (Bush avait installé un buste du premier ministre britannique dans le bureau ovale), la Maison Blanche s’était embarquée, les mois et les années suivants, dans un ensemble d’actions qui étaient toutes, en filigrane, inspirées par la peur : depuis les lois sur la surveillance du Patriot Act jusqu’à la guerre en Irak, en passant par la neutralisation de l’opposition politique et médiatique.

Hollande arrivant devant les assemblées réunies en Congrès lundi 16 novembre 2015 © Elysée Hollande arrivant devant les assemblées réunies en Congrès lundi 16 novembre 2015 © Elysée

L’essayiste canadienne Naomi Klein a décrit, en partie, ce phénomène dans l’ouvrage La Stratégie du choc qui raconte comment des gouvernants profitent d’un phénomène extérieur (catastrophe naturelle, coup d’État) pour imposer une logique de capitalisme néolibéral. La théorie de Klein, qui décrit avant tout le champ économique, est malheureusement aussi valable pour expliquer l’appareillage sécuritaire, guerrier et politique, qui a été mis en œuvre aux États-Unis après le 11 septembre 2001 et dont la France de 2015 prend le chemin.

Les parallèles historiques sont toujours périlleux, mais il existe une indéniable convergence des attitudes, des discours et des décisions entre ce qui a été élaboré à Washington en 2001 et ce qui transpire, depuis de longs mois déjà, dans la gouvernance de François Hollande.

  • Des présidents faibles, un entourage fort

On l’oublie souvent tant George W. Bush est devenu populaire aux États-Unis après les attentats, mais, au soir du 10 septembre 2001, le président, qui avait été si mal élu (voire pas élu puisqu’il avait obtenu 500 000 voix de moins que son adversaire Al Gore), jouissait d'un taux de popularité assez faible (autour de 40 %) pour un président en poste depuis huit mois. Il venait même de perdre au Sénat la majorité qui lui était nécessaire pour faire passer ses lois, à cause de la défection d’un sénateur républicain qui avait basculé dans le camp démocrate.

Bush était donc un président politiquement faible, mais aussi, cela ne surprendra personne, intellectuellement frêle. Par contre, son entourage, le vice-président Dick Cheney, le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld et son adjoint Paul Wolfowitz, ainsi qu’une poignée de conseillers de l’ombre (Richard Perle, John Bolton, William Kristol), partageaient tous un corpus idéologique puissant, et la volonté de l’appliquer, que l’on a qualifié de néoconservatisme. C’était une boîte à idées toute prête pour un leader qui n’en avait guère. Il s’en est emparé et, ne rencontrant que peu de résistance de la part des modérés de son cabinet (tel Colin Powell) ou du Congrès, l’arsenal néoconservateur a été administré dans toute sa brutalité.

Si Hollande n’est pas Bush, il est lui aussi un président très affaibli. Il est le plus mal élu de la Ve République, après VGE en 1974, et sa cote de confiance stagne en dessous de 25 % depuis l’automne 2013 (même si Mediapart ne commande ni ne commente les sondages, ils illustrent l’impopularité du président). Par ailleurs, l’homme a essentiellement mené une carrière d’apparatchik, se distinguant rarement par ses idées et encore moins par sa connaissance de la politique internationale. Un haut fonctionnaire du renseignement français, un peu inquiet, confiait récemment à un journaliste de Mediapart : « Le président ne lit pas les notes que lui envoient les services de renseignement, ni celles du Quai d’Orsay, sauf lorsqu’il a des décisions à prendre directement, comme sur le Mali. Il a une méconnaissance totale de ce qui se passe à l’étranger. »

Dans des circonstances de crise, comme celles provoquées par les attentats de janvier et de novembre 2015, François Hollande se rabat donc sur ceux qui, autour de lui, savent, ou surtout, savent ce qu’ils veulent. Mediapart a déjà bien documenté le « bain néoconservateur » dans lequel baigne le président, et celui-ci s’est encore renforcé avec la nomination à l’été 2014 du conseiller diplomatique Jacques Audibert, et l’influence toujours plus importante du chef d’état-major Benoît Puga. Sur le plan intérieur, il est tributaire du premier ministre Manuel Valls, qui a construit toute sa carrière sur un seul axe : la sécurité. Encore une fois, Mediapart a déjà décrypté « pourquoi Hollande laisse à Valls les pleins pouvoirs », notamment en matière de sécurité, où l’entourage de ce dernier s’appuie sur les réseaux du pseudo-criminologue Alain Bauer, très marqué à droite. Aujourd’hui, ce sont sans conteste les idées de Valls qui sont mises en œuvre.

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J’ai vécu pendant cinq ans aux États-Unis en tant que journaliste, de 2003 à 2008, ce qui m’a amené à observer de près le basculement d’une société dans la peur, et son instrumentalisation par une administration tombée aux mains d’idéologues qui entendaient imposer leurs vues.