Cause libyenne, calculs français: cette guerre est un piège

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Dès que la diplomatie cède le pas à la guerre, les peuples sont sommés de choisir : pour ou contre. L'affaire libyenne en est une illustration, juste cause pervertie, en France, par des calculs politiciens. Ne peut-on, à la fois, souhaiter la chute de Kadhafi et ne pas être dupe de l'opération Sarkozy ?

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Dès que la diplomatie cède le pas à la guerre, les peuples sont sommés de choisir : pour ou contre, sans même avoir le temps ou l'occasion de réfléchir et de débattre. Cette alternative sommaire met à l'épreuve le journalisme dans sa fonction critique, peu compatible avec les suivismes moutonniers et les pensées automatiques. L'affaire libyenne en est une nouvelle illustration, juste cause internationale pervertie par les calculs politiciens du pouvoir français. L'arme de la critique ne vaut guère si elle s'interdit la critique des armes. Quant au métier d'informer, il ne saurait défiler en uniforme.

Ne peut-on donc, à la fois, souhaiter la chute rapide du dictateur Kadhafi et ne pas être dupe de l'opération d'oubli et de diversion orchestrée à cette occasion par Nicolas Sarkozy ? Ne peut-on espérer une mobilisation internationale aux côtés des révolutions arabes en cours et ne pas approuver aveuglément sa traduction sous la forme d'une intervention militaire directe des puissances occidentales qui, hier, soutenaient et armaient ces dictatures que leurs peuples ébranlent?

20 mars 2011, Libye © Reuters 20 mars 2011, Libye © Reuters
« La première victime de la guerre, c'est la vérité. » En écoutant ou en lisant, ces derniers jours, le déluge de commentaires uniformément louangeurs sur l'engagement français contre le régime libyen, on s'est spontanément souvenu de cette réflexion qui servait de point de départ à Veillées d'armes, le film de Marcel Ophuls sur le journalisme en temps de guerre dont le déchirement yougoslave était à la fois le théâtre et le prétexte.

Or la vérité, ce n'est pas le bien contre le mal, le jour face à la nuit, la lumière opposée aux ténèbres, comme s'il s'agissait d'un choix binaire ou d'une alternative guerrière. La vérité, dans sa pluralité, ce serait plutôt les faits contre les croyances, la précision contre la confusion, la mémoire contre l'oubli, bref l'information contre la propagande, y compris celle venue du supposé ou autoproclamé camp de la justice et du droit.

Depuis le premier jour de sa présidence, Nicolas Sarkozy cherche sa guerre. Par atavisme bonapartiste, il souhaite cet événement extérieur qui fait taire les oppositions à l'intérieur. Qui paralyse et anesthésie par son effet de souffle, sa mécanique de sidération et son impératif de mobilisation. Il l'a d'abord cherchée en Afghanistan, en 2007 et 2008, promu, selon ses propres mots, terrain d'une bataille ancestrale de la civilisation contre « la barbarie ». Depuis, l'engagement français s'y poursuit et s'y éternise malgré l'échec patent de cette guerre occidentale en Asie centrale, échec qui explique sans doute le relatif silence du président français.

Il l'a ensuite guettée du côté de la Géorgie, en 2008, face à la Russie, dans une gesticulation personnelle aux effets de politique intérieure, alors que la France occupait la présidence de l'Union européenne. Aux piètres résultats sur le terrain s'est ajouté un grippage durable de la diplomatie européenne et de ses solidarités dont nous payons encore le prix.

Voici donc, en 2011, Nicolas Sarkozy enfin chef de guerre. D'une guerre qu'il a promue, défendue, obtenue. Saisissant au bond la balle médiatique lancée depuis Benghazi par l'écrivain Bernard-Henri Lévy, il est indiscutablement à l'initiative de cette guerre, dont le feu vert onusien fut une résolution franco-britannique défendue au Conseil de sécurité par le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, et adoptée par dix voix pour et cinq abstentions. Son déplacement, mardi 22 mars, sur une base militaire en Corse pendant que les parlementaires débattaient – après coup, alors que tout est déjà joué et décidé – dit bien la manœuvre: le président joue à la grande guerre, en chef des armées, pendant que d'autres font de la petite politique. Dans les républiques césaristes, on s'élève souvent ainsi, à coups de canons. Et, toujours, en abaissant la démocratie.

Sacralisant l'unicité plutôt que la pluralité, la culture présidentialiste dont est imprégnée notre vie publique, politique et médiatique, fait le reste : éditoriaux excessivement louangeurs, mise en scène hexagonale faisant fi de toute curiosité internationale, sanglots cocardiers sur une France soudainement redevenue le centre du monde, agenda guerrier et patriotique promu dans le vain espoir d'éclipser la déroute électorale des cantonales, opposition prise dans les rets de la solidarité étatique et du conformisme idéologique, etc. Occasion, s'il en était besoin, de vérifier le besoin vital d'une nouvelle presse indépendante, loin de la presse d'industrie et du journalisme de gouvernement : Mediapart fut pratiquement seul, sous la plume de François Bonnet (lire ici son article), à formuler des doutes et poser des questions dès le lendemain du vote de la résolution 1973 au Conseil de sécurité.

Plus que jamais, ces doutes et ces questions restent d'actualité. Sauf à perdre tout sens critique et toute mémoire récente, le juste soutien à la cause du peuple libyen ne saurait empêcher de souligner ce calcul politicien dont elle est aujourd'hui l'instrument en France. Mais aussi au-delà de ses frontières puisque, Nicolas Sarkozy étant en tête de la manœuvre guerrière, ses incohérences et ses aveuglements ne peuvent que pervertir et corrompre cette tardive tentative internationale de secours du peuple libyen.

Pas de mobilisation sans confiance
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Ce parti pris critique sur l'intervention internationale en Libye recouvre une réflexion plus générale sur les aveuglements de nos modernités, techniciennes et guerrières. Comment ne pas, en préambule, rappeler cette illustration prophétique du devoir journalistique en temps de guerre offerte par Albert Camus, lors de l'acte final de la Seconde Guerre mondiale?

Le 8 août 1945, à rebours total des opinions et de ceux qui prétendent les faire, l'écrivain signait un éditorial de Combat qui, dans une grande solitude, n'approuvait pas le largage d'une bombe atomique sur Hiroshima, dont l'effet, suivi de celle larguée sur Nagasaki, fut pourtant d'obliger le Japon, allié de l'Allemagne nazie, à capituler. De cette capitulation, si elle a lieu par l'effet de l'intimidation meurtrière, « nous nous en réjouirons, écrivait-il. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel Etat ».