Italie: même sans Grillo, le M5S se place en seule alternative à Renzi

Par Mathilde Auvillain

Trois ans après être entré au Parlement, le Mouvement 5 étoiles, fondé par le comique Beppe Grillo, reste un objet politique difficile à cerner. Si son leader a décidé de passer la main à un « directoire » d'élus nationaux, la dynamique du mouvement ne se dément pas.

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Le parti du chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, a été battu à plate couture par les candidats du Mouvement 5 étoiles (M5S), notamment à Rome et à Turin, dimanche 19 juin, à l'issue du second tour des élections municipales (lire notre article ici). Nous republions cette enquête – réactualisée – sur l'organisation du M5S.

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Rome (Italie), de notre correspondante.- Mouvement hors cadre, « ovni politique » ni de droite ni de gauche, le Mouvement 5 étoiles (M5S) déroute, surprend et inquiète parfois. Ses élus et activistes, surnommés « grillini » (les « grillons », mais aussi en référence à leur fondateur l'humoriste Beppe Grillo), agacent par leur intransigeance, leur pugnacité et leur attitude de donneurs de leçons. Néophytes de la politique, les élus du M5S essuient régulièrement les moqueries de la presse et celles du président du Conseil Matteo Renzi, qui manque rarement une occasion de tourner en ridicule leurs approximations ou leur obsession du complot.

Mais trois ans après être entrés au Parlement, les grillini ont appris à ne pas se laisser impressionner et n’entendent pas renoncer au rôle de chiens de garde de la « cosa publica » (la chose publique), qu’ils ont endossé depuis qu’ils ont « infiltré » les institutions. Aux dépens de leur capacité à proposer des solutions de gouvernement crédibles.

Refusant catégoriquement l’appellation (et le financement) de parti politique, le mouvement anti-establishment compte aujourd'hui 91 députés, 35 sénateurs, 17 eurodéputés et 98 conseillers régionaux. Il déchaîne les passions les plus contraires en Italie. S’interdisant tout compromis avec les forces politiques traditionnelles, le M5S suscite de sérieuses interrogations sur sa capacité à gouverner une ville, une région, voire le pays. « Les autres partis se sont-ils montrés mûrs à gouverner Rome ?, rétorque Virginia Raggi, candidate à la mairie de Rome (et qui vient d'emporter la ville lors des élections municipales du 19 juin 2016). La réponse est sous les yeux de tous. Ils n’en ont pas été capables. Nous sommes donc plus que mûrs pour gouverner. »

2016 serait donc l’année de la maturité pour le mouvement des grillini. Ses premiers élus l’ont été dans les communes, dès 2012. D’abord à Sarego (Vénétie), toute première mairie 5 étoiles, puis à Parme (Émilie-Romagne), Mira (Vénétie), Assemini (Sardaigne), Gela (Sicile), Livourne (Toscane), Raguse (Sicile), Pomezia (Lazio), Bagheria (Sicile)… À Rome, après le scandale de “Mafia capitale”(lire notre enquête) qui a éclaboussé les partis de droite à gauche, le Mouvement 5 étoiles, qui a fait du respect de la légalité un de ses piliers, est donné favori. Les élections municipales de juin prochain se profilent donc comme un test majeur au niveau national pour ce mouvement ancré dans les territoires.

Malgré les critiques incessantes des « renziani » du Parti démocrate (PD), le mouvement, qui se refuse encore obstinément à toute alliance ou coalition, s'est imposé comme la deuxième force politique du pays dans les sondages, avec environ 25 % des intentions de vote. Certes loin derrière le PD de Matteo Renzi (autour de 32 %), mais loin devant Forza Italia, le parti de centre-droit de Silvio Berlusconi (13 %) et la Ligue du Nord, l’extrême droite de Matteo Salvini (13 %).

La classe politique italienne « traditionnelle », qui s’est laissé surprendre par la percée du Mouvement 5 étoiles en 2013, reste donc sur ses gardes. Mediapart fait le point sur un mouvement qui, s'il est moins sur le devant de la scène médiatique internationale, est en passe de réussir à s'ancrer durablement dans la vie politique italienne.

Beppe Grillo © REUTERS/Yara Nardi Beppe Grillo © REUTERS/Yara Nardi

 

  • Le pas « de côté » de Beppe Grillo

En janvier dernier, se jugeant « un peu fatigué », Beppe Grillo a choisi de laisser sa créature politique voler de ses propres ailes. Un pas « de côté », et non en retrait, a-t-il tenu à préciser. Le fondateur et leader du mouvement ne s’est jamais présenté aux élections et n’a pas l’intention de le faire. Il se pose donc aujourd’hui non plus en porte-voix du mouvement, mais en simple « garant ». En février, son nom a même disparu du logo du mouvement. Le comique est redevenu comique, et se consacre à la tournée de son nouveau spectacle, Grillo vs Grillo, où il dialogue avec son double « dans l’espoir que le théâtre puisse défaire la politique », écrit Michele Serra dans L’Espresso.

Grillo a décidé de passer la main à un « directoire » composé de cinq élus nationaux (Carlo Sibilia, Carla Ruocco, Alessandro Di Battista, Luigi Di Maio et Roberto Fico), « cinq étoiles » désignées d’office par lui et celui qui était le « cerveau » du M5S, Gianroberto Casaleggio (cofondateur qui a opéré dans l’ombre depuis le début, assumant un rôle et une position de « gourou »). Ce dernier, président de la Casaleggio Associati, société informatique et éditoriale qui gère le blog de Beppe Grillo (un des blogs les plus suivis au monde), a longtemps tiré les ficelles du M5S avant de mourir le 12 avril 2016.

Roberto Casaleggio, le « gourou » du M5S © dr Roberto Casaleggio, le « gourou » du M5S © dr

Au sein du M5S, les activistes ont d'ailleurs relativisé le rôle de Gianroberto Casaleggio. « Grillo et Casaleggio sont les fondateurs et les garants du mouvement. Ils interviennent pour écrire les règles du mouvement et pour les faire respecter », insiste particulièrement Luigi Di Maio, vice-président du Parlement, étoile montante du M5S. « Il n’y a pas de parricide en cours », assure-t-il, évoquant le retrait de Grillo comme une simple évolution « physiologique » du mouvement. « C’est exactement ce qu’il avait promis en 2012, il avait dit qu’il resterait deux, trois ans sur le devant de la scène, puis qu’il laisserait ensuite le mouvement voler de ses propres ailes », poursuit-il.

« Le M5S est en train de vivre une évolution un peu étrange, il s’était présenté comme une alternative au système et il est en train de devenir un parti comme les autres. Ce directoire est en train de “romaniser” le mouvement, y compris dans son fonctionnement, où le leader n’est pas élu », poursuit Jacopo Iacoboni, journaliste de La Stampa. « Ce groupe des cinq qui a pris le pouvoir est attiré par le pouvoir et en a intégré les pires facettes, ce qu’ils voulaient justement changer », déplore-t-il. Convaincu de pouvoir défier le Parti démocrate de Matteo Renzi aux élections législatives prévues en 2018, ce “club des 5”, personnifié par Luigi Di Maio, est devenu le véritable exécutif du Mouvement 5 étoiles. 

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Au lendemain des victoires du Mouvement 5 étoiles aux élections municipales du 19 juin à Rome et à Turin, nous avons choisi de remettre en avant cette enquête de notre correspondante, initialement mise en ligne en mars 2016.