Royaume-Uni: «Les conservateurs sont dans la nasse»

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Le nouveau premier ministre du Royaume-Uni est une figure bien connue des Britanniques. Excentrique et défenseur du Brexit, Boris Johnson incarne aussi le libéralisme à tout crin défendu par son parti. D’où le soutien des conservateurs, balayés lors des européennes, selon Tim Bale, professeur de science politique à Londres.

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Londres, de notre correspondante.– Boris Johnson a été désigné mardi à la tête du Parti conservateur, devançant largement son adversaire Jeremy Hunt, et remplaçant ainsi la première ministre Theresa May, démissionnaire.

Le Brexit est le dossier chaud qui attend le nouveau chef du gouvernement du Royaume-Uni. Mercredi, lors de son premier discours devant le 10 Downing Street, il a promis de faire sortir son pays de l’Union européenne le 31 octobre sans conditions, même si cela devait se faire au prix d’une sortie sans accord.

Boris Johnson est une figure bien connue des Britanniques. Celui qui fut maire de Londres de 2008 à 2016, puis ministre des affaires étrangères de 2016 à 2017 s’est longtemps démarqué du reste de la classe politique anglaise en cultivant un style excentrique.

Ses clowneries et ses saillies l’ont rendu très populaire auprès de l’électorat lorsqu’il était aux commandes de la capitale britannique. Mais son rôle de tout premier plan dans la campagne en faveur du Brexit en 2016 – bâtie en grande partie sur le mensonge – fait de lui un politicien honni de l’électorat pro-européen minoritaire.

Tim Bale est professeur de science politique à l’université Queen Mary de Londres. Il a écrit deux livres sur l’histoire du Parti conservateur. Il décrypte dans un entretien pour Mediapart l’irrésistible attrait de Boris Johnson aux yeux de son parti et les principaux écueils sur lesquels il risque de buter.

Avant qu’il ne devienne maire de Londres, les Britanniques connaissaient-ils Boris Johnson ?

Tim Bale. © DR Tim Bale. © DR
Tim Bale : Oui, parce qu’il s’était fait un nom en tant que journaliste et parce qu’il participait à beaucoup d’émissions satiriques, notamment à une émission de la BBC, « Have I Got News for You? ». C’était une célébrité. C’est comme ça qu’il était identifié par le public [il était aussi député d’une circonscription du comté d’Oxford depuis 2001 – ndlr], et c’est pour cette raison qu’il a été choisi comme candidat par le Parti conservateur. Comme il avait moins de 45 ans, qu’il représentait Londres au Parlement et qu’il passait à la télé, Boris Johnson était perçu comme un membre de l’aile la plus libérale du Parti conservateur, au sens anglo-saxon du terme.

En tant qu’édile de Londres de 2008 à 2016, Boris Johnson avait l’image d’un politicien centriste. Cette image était-elle usurpée ?

Cela tient en partie au fait que les pouvoirs du maire de Londres, qui est à la tête de la Greater London Authority, sont limités. Il contrôle la police, les transports publics et il est chargé de la politique du logement. Ce ne sont pas des domaines qui permettent de jouer une carte partisane plutôt qu’une autre. Cela a permis à Boris Johnson de se comporter de manière relativement apolitique. Il avait même adopté une position très surprenante en tant qu’élu conservateur : il avait appelé à une amnistie pour les immigrés sans papiers. Cela dit, Londres étant l’une des villes les plus cosmopolites de la planète, cette prise de position était logique.

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La campagne référendaire de 2016 a constitué un tournant pour Boris Johnson.

Tout à fait. Jusqu’alors, il était eurosceptique, comme l’étaient beaucoup d’autres élus conservateurs qui n’aimaient pas l’Union européenne sans vouloir en sortir pour autant. La prise de position de Boris Johnson en faveur du Brexit a provoqué l’étonnement. Toutefois, il était évident que celle-ci servait son ambition de devenir un jour premier ministre du Royaume-Uni et de prendre la succession de son ex-camarade de l’université d’Oxford David Cameron, alors aux commandes du 10 Downing Street.

Idéologiquement, comment Boris Johnson se situe-t-il par rapport au reste du Parti conservateur ?

C’est un partisan tout ce qu’il y a de plus conventionnel de l’idéologie libérale développée par Margaret Thatcher. Il est en parfaite harmonie avec le reste de son parti. Il défend la vision d’une reconquête commerciale du reste du monde par le Royaume-Uni – ce que le gouvernement de Theresa May a baptisé « global Britain ».

Boris Johnson est aussi favorable à l’idée d’un État très peu interventionniste [pendant la campagne, il s’est d’ailleurs attaqué à la taxe sur les aliments sucrés – ndlr]. C’est une idée prévalente au sein du Parti conservateur, un réflexe pavlovien. Les Brexiters sont persuadés que le Brexit leur permettra d’aller plus loin dans cette direction. En se débarrassant de l’UE, une organisation étatique sclérosée selon eux, le Royaume-Uni pourra poursuivre une politique commerciale plus agressive.

La campagne interne au Parti conservateur a été très pauvre en idées. Est-ce que cela en fait une campagne à part ou, au contraire, une campagne très classique ?

Ni Boris Johnson ni Jeremy Hunt n’ont effectivement révélé grand-chose des politiques publiques qu’ils comptaient mettre en œuvre s’ils parvenaient à Downing Street. Ils n’ont pas voulu prendre d’engagements contraignants. C’est une attitude classique dans un scrutin interne au Parti conservateur.

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Cette campagne, en particulier, s’est jouée sur des tonalités différentes plutôt que sur des idées. Encore une fois, cela prouve bien l’homogénéité idéologique du Parti conservateur. Le seul candidat à la succession de Theresa May qui avait des idées quelque peu différentes des neuf autres députés qui se sont lancés dans la course mi-juin était Rory Stewart. Le ministre sortant chargé du développement international a argué en faveur d’une meilleure prise en charge par l’État des personnes âgées dépendantes et des personnes handicapées. Mais le sujet n’a pas été débattu au cours de la campagne.

Au cours de la première phase du scrutin interne, Boris Johnson a recueilli bien plus de voix de ses collègues députés que tous les autres candidats. Comment expliquer que ce soutien soit aussi large, alors que les Brexiters les plus radicaux du parti ne sont pas majoritaires ?

Le risque immédiat pour les conservateurs est que le Brexit ne se concrétise pas. Dans ce scénario, c’est Nigel Farage, l’ex-leader du UKIP et fondateur du Brexit Party, qui tirerait profit de la situation. Les conservateurs ont donc besoin de trouver un antidote à Farage, d’où le soutien accordé à Boris Johnson. Il est perçu comme le seul capable de remplir ce rôle. Il n’est pas une personne de confiance, mais son charisme est équivalent à celui de Farage.

De surcroît, ils pensent qu’en cas d’élections législatives, Boris Johnson est capable de convaincre une partie des travaillistes londoniens de voter conservateur et même de conquérir de nouveaux électeurs en dehors de la capitale. Ils se trompent peut-être, car ils ont toujours en tête le Boris Johnson de 2012 évoqué précédemment. Mais ils sont dans la nasse. Rappelez-vous qu’ils ont remporté 8,8 % des voix aux élections européennes de mai dernier !

Résultat, les conservateurs s’accrochent à n’importe quelle personne susceptible de les sortir de l’ornière.

N’y a-t-il pas tout de même un risque que la poignée de députés conservateurs anti-Brexit joignent leur vote à ceux des députés de l’opposition pour renverser le gouvernement de Boris Johnson si celui-ci opte pour une sortie sans accord de l’UE ?

Pas vraiment. Même les députés conservateurs qui détestent Boris Johnson ne chercheront probablement pas à le renverser. Ils essaieront d’empêcher une sortie sans accord, un « no deal », par d’autres moyens. Un vote de défiance contre Boris Johnson ne peut pas être complètement exclu, mais ce serait une solution de dernière extrémité.

Quelle relation Boris Johnson entretiendra-t-il avec Donald Trump? Le refus de Johnson d’apporter son soutien à Kim Darroch, l’ambassadeur de Londres aux États-Unis, a conduit à la démission du diplomate le 10 juillet. Faut-il s’en inquiéter ?

L’un des principaux arguments des Brexiters est que la sortie de l’UE offrira une opportunité fantastique pour signer un accord de libre-échange avec les États-Unis. Donc, Boris Johnson n’a pas voulu compromettre cette possibilité. Mais il est très, très inquiétant qu’il n’ait pas soutenu l’ambassadeur du Royaume-Uni auprès de Washington. Cela montre dans quelle situation de dépendance nous nous plaçons à l’égard des États-Unis. C’est humiliant et très douloureux. Mais Boris Johnson pense que c’est nécessaire pour entretenir une bonne relation avec Washington… C’est de la real politik.

Boris Johnson après son élection à la tête du parti conservateur, le 23 juillet, à Londres. © Reuters Boris Johnson après son élection à la tête du parti conservateur, le 23 juillet, à Londres. © Reuters

Jusqu’où Boris Johnson peut-il aller dans cette attitude soumise à l’égard des États-Unis ?

C’est ce que nous verrons lors de la négociation du traité de libre-échange. C’est la question que pose la possible importation au Royaume-Uni de poulets américains lavés au chlore [interdits d’importation dans l’UE – ndlr].

Quelle peut être la relation de Boris Johnson avec Nigel Farage, grand vainqueur des élections européennes ?

Il est obligé de garder ses distances avec Farage. Farage est une figure extrêmement polarisante. C’est une chose de cirer les bottes de Trump. C’en est une autre de cirer les bottes de Farage. Boris Johnson ne peut pas lui faire trop de faveurs.

Boris Johnson a été adoubé par les militants conservateurs, mais comment peut-il acquérir le soutien d’une large partie des Britanniques ?

Il leur offre du pain et des jeux. Cela a fonctionné pour les empereurs romains et peut-être que cela fonctionnera pour lui pendant un moment. Le contraste avec la personnalité de Theresa May est flagrant. Peut-être que la détermination et l’optimisme dont fait montre Boris Johnson encourageront les gens à penser que les choses peuvent s’améliorer… Mais nous n’avons pas la moindre idée de la politique qu’il va mener. Est-ce qu’il va jouer la carte du « one nation conservatism » [une version paternaliste du conservatisme – ndlr] ? Est-ce qu’il va distribuer généreusement l’argent public ? Peut-être que cela peut avoir un impact sur le court terme.

L’élection de Boris Johnson peut-elle doper la cote de popularité du leader travailliste, Jeremy Corbyn ?

Je ne pense pas. À moins que Boris Johnson ne mette la barre très à droite, je ne pense pas que Jeremy Corbyn tirera profit de son arrivée à la tête du gouvernement. La plupart des gens ne sont pas prêts à faire de lui leur premier ministre. Cependant, en cas de sortie sans accord de l’Union européenne, une partie des anciens électeurs travaillistes qui ont voté récemment pour les libéraux-démocrates pourraient donner leur voix au Labour. Mais ce serait un vote par défaut.

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Cet article a été mis à jour le 24 juillet à 17 heures, avec la promesse par Boris Johnson d’une sortie de l’UE « le 31 octobre sans conditions ».