«Une énorme armada encercle aujourd’hui Mossoul»

Par

Obama l’a dit : l’offensive contre la deuxième ville d’Irak, prise il y a deux ans par l’État islamique, est imminente. Alors que les forces de la coalition convergent pour achever l’encerclement de la ville, où en est la lutte contre l’État islamique ? L’EI combattra-t-il seulement, ou choisira-t-il de préserver son capital militaire ? Entretien avec la chercheuse Loulouwa Al-Rachid.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

L’offensive est imminente. Occupée depuis juin 2014 par l’État islamique, Mossoul, deuxième ville d’Irak pour un million d’habitants, s’apprête à subir les assauts de la coalition internationale. Lundi 19 septembre à New York, Barack Obama a rencontré le premier ministre irakien Haider al-Abadi. Pour le président américain, l’offensive contre Mossoul doit débuter rapidement, probablement durant le mois d'octobre. 

Mais pour quel résultat ? L’EI combattra-t-il seulement, ou choisira-t-il de préserver son capital militaire pour défendre sa capitale, Raqqa, en Syrie ? Quel est le bilan de la contre-offensive menée depuis l’hiver dernier ? Qui combat en Irak ? Et comment gérer l'après-État islamique? Entretien avec Loulouwa Al-Rachid, chercheuse au Ceri Sciences Po et au programme de recherche Wafaw sur le monde arabe.

Quel bilan faut-il tirer des multiples offensives de la coalition internationale en Irak, à la veille de la contre-offensive de Mossoul ?

Loulouwa Al-Rachid : Il faut tout d’abord faire un point géographique. La ville de Kirkouk est désormais sous le contrôle des Peshmergas (combattants kurdes), à l’exception d’un district arabe au sud-ouest de la ville, qui est encore un bastion de l’État islamique. Les offensives menées actuellement par la coalition lui servent à progresser vers Mossoul et à assurer l’encerclement de la ville, par le nord en s’appuyant sur les forces kurdes, et par le sud grâce aux forces du gouvernement irakien.

Carte de l'Irak en 2016 © Donatien Huet/Mediapart Carte de l'Irak en 2016 © Donatien Huet/Mediapart
Depuis que Mossoul est tombée, en juin 2014, il est jugé comme une priorité de la reprendre à l’État islamique. C’est la plus grande ville sunnite du pays, et il est impensable de laisser un gouvernorat aussi important échapper au contrôle de Bagdad. On nous annonce donc l’offensive pour reprendre la ville depuis deux ans. Depuis la fin 2015-début 2016, il y a eu une série de victoires militaires de la coalition. L’État islamique perd l’un après l’autre ses sanctuaires territoriaux dans les trois gouvernorats sunnites à l’ouest de Bagdad. Le gouvernorat de Dyala a déjà été « nettoyé », tout comme celui de Salah Eddine, dont le chef-lieu est Takrit, et où l’EI a quasiment disparu. Puis la coalition s’est attaquée au gouvernorat d’Al-Anbar [où est né l’État islamique en Irak en 2006, ancêtre de l’EI], avec la prise de Ramadi. Aujourd’hui, l’État islamique est encerclé à Mossoul, après la prise fin août de la ville de Gayara et de sa base militaire. C’est d’ailleurs de cette base que les Américains et l’armée irakienne pilotent désormais les opérations pour la reprise de Mossoul. Depuis la mi-septembre, les troupes avancent vers Charqat, considérée comme une ville importante pour parachever l’encerclement de l’EI et couper ses lignes d’approvisionnement et de circulation. [Jeudi 22, les forces irakiennes, appuyées par les frappes de la coalition, ont repris à l’EI le contrôle total du district et de la ville de Charqat, à une centaine de kilomètres au sud de Mossoul, sur le cours du Tigre.]

Nous en sommes là : une énorme armada encercle aujourd’hui Mossoul. Outre les forces aériennes, il y a une grande concentration de troupes irakiennes au sol, mais aussi une présence de plus en plus visible des forces spéciales américaines, celles d’autres pays occidentaux, comme l’Australie, et des instructeurs venus de France. Il y a également des troupes turques, présentes dans un camp militaire dans la plaine de Mossoul et qui entraînent des milices tribales sunnites dirigées par l’ex-gouverneur de Mossoul. Les livraisons d’armes ont été intensifiées et la France a même envoyé des pièces d’artillerie au gouvernement irakien. Dans le même temps, les bombardements aériens se sont intensifiés pour préparer le terrain avant l’offensive, qui pourrait intervenir en octobre. Beaucoup d’observateurs estiment aujourd’hui que l’administration Obama voudrait accomplir cette mission [la libération de Mossoul] avant la fin de son mandat.

Subsiste la grande inconnue du point de vue militaire : Daech va-t-il se battre, ou bien, encore une fois, se volatiliser – comme il l’a fait lors de la bataille de Falloujah – et se replier sur Raqqa en Syrie, pour préserver ce qu’il lui reste de capacité militaire ? C’est la grande inconnue de cette offensive.

Abandonner l’Irak représenterait un signal fort de la part des djihadistes : c’est en Irak que l’État islamique est né, et l’EI a toujours consacré d’énormes moyens, que ce soit en armes ou au travers des dizaines d’attentats suicides qu'il a perpétrés, pour conquérir et préserver son territoire en Irak.

Mossoul est en effet un symbole pour tout le monde : c’est dans une mosquée de cette ville que al-Baghdadi a fait sa première apparition publique en tant que calife. C’est aussi là où son « poids sociologique » est le plus important. L’EI est davantage une création irakienne que syrienne, et cela se voit lorsqu’on examine l’origine de la plupart de ses cadres militaires. L’EI va-t-il décider que Mossoul est vitale pour lui ? Le fait pour l’EI de se battre dans Mossoul jusqu’au dernier homme entraînerait la destruction de la ville, qui ne peut pas être prise sans bombardements massifs. Cette perspective va-t-elle être acceptée par l’élite de la ville, qui a en partie pactisé avec l’EI par ressentiment contre le pouvoir central de Bagdad ? Rien n’est moins sûr. Aujourd’hui, le rapport de force est largement favorable à la coalition.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous