Après la crise, l'Islande traîne à «changer d'alphabet»

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Pendant quelques mois d'hiver, des milliers d'Islandais sont descendus dans les rues de Reykjavik, pour chasser leurs ministres corrompus. Que reste-t-il, deux ans plus tard, de ces mobilisations sans précédent? Où en est la gauche islandaise? Dernier volet de notre série de reportages en Islande.

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De notre envoyé spécial à Reykjavik.
Jorgen Jorgensen est un aventurier danois, mort au fin fond de la Tasmanie en 1841, devenu la cible d'éternelles moqueries en Islande. L'un des exploits de ce prolifique écrivain ne manque pourtant pas de panache. En 1809, il débarque sur l'île, alors sous l'autorité du Danemark, pour conclure des affaires. Il finit par emprisonner le gouverneur local et proclamer, en juin, au début de l'été, l'indépendance de l'Islande. Sur la lancée des révolutions française et américaine, Jorgensen promet des élections dans l'été, la formation d'un Parlement, et décrète que «tous les hommes naissent libres et égaux». Il est arrêté deux mois plus tard par les Anglais, venus prêter main forte à leurs alliés danois. Sa tentative de révolution a tourné au fiasco. Aujourd'hui, les Islandais, rieurs, s'en souviennent comme d'un monarque ambitieux et éphémère, le «roi des jours de canicule» (Jörundur Hundadagakonungur).
«A l'époque, les Islandais n'ont pas compris ce qu'il se passait. Ils n'étaient pas prêts à entendre cet appel à l'égalité, et l'homme qui obtiendra notre véritable indépendance, en 1944, est né des années après cet épisode...», se désole Andri Snær Magnason, un jeune écrivain à la tignasse blonde, auteur de livres ravageurs sur l'Islande consumériste des années 2000. «J'ai l'impression que 200 ans après, il nous est arrivé la même chose: pendant quelques mois, nous citoyens disposions du pouvoir sur les banques, les entreprises et le gouvernement. En théorie, tout était possible. Mais notre manière de pensée “libertarienne” a repris le dessus, nous avons eu peur de devenir une île castriste à la Cuba, et les choses sont doucement reparties comme avant...» Dans un sourire gêné, il résume: «Nous n'avons pas osé changer d'alphabet
Deux ans et demi après l'effondrement de son secteur bancaire, il flotte un air de révolution manquée en Islande. Comme si la fenêtre d'opportunité pour tout changer s'était refermée sans prévenir. «Les choses surviennent par vagues. En 2008, la société s'est réveillée, dans un mélange de désespoir et d'euphorie», raconte, dans un entretien à Mediapart, le ministre de l'intérieur Ögmundur Jonasson. «Des nouvelles têtes sont apparues, dans les réunions, en Une des journaux, à la télévision. Pendant plus d'un an, les gens étaient en vie. Et je suis un peu inquiet de voir comment les choses sont en train de se calmer ces temps-ci», poursuit cet élu Vert, l'un des piliers de l'actuel gouvernement social-démocrate, né des élections d'avril 2009.
D'octobre 2008 à janvier 2009, des milliers d'Islandais se sont emparés des rues de Reykjavik, pour dire leur colère. Une «révolution des ustensiles», lointain écho aux cacerolazos argentins, qui fit tomber le chef du gouvernement d'alors, Geir Haarde, une figure du parti conservateur. «Nous exigions à l'époque un gouvernement d'union nationale, ou encore un gouvernement composé de citoyens tirés au sort dans l'annuaire. Mais nous n'avons pas été écoutés. Des élections traditionnelles ont été organisées et les partis classiques ont gagné», regrette Sigurlaug Ragnarsdottir, l'une des meneuses des rassemblements du samedi face au Parlement, qui ponctuèrent toute la fin d'année 2008 dans la capitale.
Quel est le bilan, depuis? Un gouvernement de centre gauche a été élu en avril 2009, constitué pour la plupart de vieux routards de la politique. Et deux forces politiques ont émergé. La première, directement issue des mouvements citoyens de 2008, s'appelle «Le mouvement», un «anti-parti», selon l'expression officielle, qui compte trois députés (sur 63) à l'Althinghi, l'assemblée locale. C'est aujourd'hui l'un des poumons de la gauche radicale islandaise, associée à une frange de députés Verts critiques de l'action du gouvernement, mais qui reste divisée sur la question de l'adhésion à l'Union européenne. «Soit il y aura une vraie révolution cette année, soit nous allons massivement quitter le pays», veut croire Sigurlaug Ragnarsdottir, adhérente au Mouvement.

«Il y a des courants contraires»

Plus complexe à appréhender, difficile à situer sur un échiquier classique, «Le meilleur parti» fut la révélation des élections locales de mai 2010. Son président, l'acteur et comique Jon Gnarr s'est emparé de la mairie de Reykjavik, capitalisant sur son nom les votes contestataires dans la foulée de la crise. Depuis, l'effet Jon Gnarr (voir la vidéo ci-dessous) s'est effrité. A l'épreuve du pouvoir, son «anarcho-surréalisme» s'est traduit par un pragmatisme qui ne convainc pas. «Ils sont arrivés il y a un an sans expérience, et ils travaillent aujourd'hui exactement comme les autres. Ils ont par exemple coupé les budgets des crèches sans ciller», déplore Sigridur Gudmunsdottir, une électrice du Meilleur parti l'an dernier, qui n'exclut pourtant pas de voter à nouveau pour cette formation, faute de mieux.

«Ce n'est pas une histoire de personnes», intervient Jon Thorisson, un architecte mis au chômage par la crise, devenu le principal conseiller de l'eurodéputée Eva Joly sur l'île. «Les gens du Meilleur parti ne sont pas pires, ni meilleurs que les précédents. Mais nous avons besoin de changements plus fondamentaux. La question n'est pas de savoir qui est le maire de Reykjavik, mais comment fonctionne le système. Et pour l'instant, c'est le FMI qui prend des décisions en notre nom.» Alors que les banques islandaises ont renoué en 2011 avec bénéfices et bonus, le constat glaçant d'un «système» à peine ébranlé par la quasi-faillite de 2008 est partagé par bon nombre d'observateurs, dont l'écrivain Andri Snær Magnason: «La crise n'est pas survenue parce que soudainement, par pure coïncidence, une trentaine de types sont devenus des monstres. Mais bien parce que notre système les a rendus monstrueux. Le secteur financier a désigné des rois, et les a corrompus. Tant que l'on ne modifie pas cela, rien ne changera en Islande.»