Terrorisme au Sri Lanka: le retour de Daech?

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Les 350 morts des attentats de Pâques au Sri Lanka confirment peut-être que l’État islamique, même privé de son califat syro-irakien, reste dangereusement nuisible. Ces attentats pourraient rouvrir les plaies à peine refermées de la guerre civile dans l’île de l’océan Indien.

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Le président sri lankais Maithripala Sirisena a-t-il délibérément ignoré et caché au premier ministre Ranil Wickremesinghe et au gouvernement qu’un risque d’attaque terroriste pesait sur leur pays ? Alors que les attentats qui visaient trois églises et trois hôtels internationaux ont fait le matin de Pâques au moins 350 morts et plus de 500 blessés dans la capitale, Colombo, et quatre autres villes de l’île, c’est l’accusation qu’a lancée lundi le porte-parole du gouvernement, Rajitha Senaratne, également ministre de la santé.

Ce dernier a en effet affirmé lors d’une conférence de presse que le directeur adjoint des services de renseignements, Priyalal Dassanayake, avait adressé à la présidence le 9 avril, soit douze jours avant les faits, une note indiquant que des attentats suicides visant des églises et l’ambassade de l’Inde étaient en préparation.

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Fondée sur des informations fournies par les services secrets indiens, la note, dont le texte intégral a ensuite fuité dans la presse locale, précisait que les terroristes appartenaient à une organisation islamiste locale, National Thowheeth Jama’ath (Organisation monothéiste nationale, NTJ), qui avait manifesté pour la première fois son existence en décembre dernier lorsqu’elle avait vandalisé des statues bouddhiques, ce qui avait provoqué l’arrestation de quatre de ses membres. Les noms de certains militants de ce groupe figuraient même dans la note. 

« Le premier ministre n’a pas été informé de cette note et de ces révélations, a précisé le porte-parole du gouvernement, car depuis la crise de l’année dernière [lire ici l’analyse de cette crise dans Mediapart], le président ne l’invite plus aux réunions du Conseil national de sécurité. » Or dans le régime hybride du Sri Lanka, mi-présidentiel, mi-parlementaire, le chef de l’État est le commandant des forces de sécurité du pays, seul en mesure de prendre les décisions qui s’imposent dans une telle situation.

Selon les premières investigations de la police, le NTJ, qui n’a formulé aucune revendication, serait bien impliqué dans les attentats – une quarantaine de ses membres ou de membres d’autres groupes islamistes radicaux ont été arrêtés – mais selon Rajitha Senaratne, « sans un réseau international, ces attaques n’auraient jamais pu réussir ».

Des spécialistes du terrorisme, locaux ou étrangers, font observer que dans un pays à 70 % bouddhiste, où les musulmans représentent 9 % de la population, les hindous 12 % et les chrétiens 7,6 %, et où la minorité musulmane a déjà été, comme la minorité chrétienne, la cible d’attaques des extrémistes bouddhistes, cette offensive islamiste contre la minorité chrétienne a peu de sens dans le contexte local.

Créé en réponse aux attaques des extrémistes bouddhistes, dont l’intolérance avait été exacerbée par la victoire du régime bouddhiste sur les séparatistes tamouls, le NTJ avait jusque-là été impliqué dans des affrontements avec les bouddhistes radicaux de la « Force du pouvoir bouddhiste » (BBS), ou dans des attaques contre les soufis, accusés d’être de mauvais musulmans, mais ne s’en était jamais pris aux chrétiens.

Par ailleurs, les relations entre les minorités chrétiennes et musulmanes, confrontées au même nationalisme bouddhiste, étaient plutôt bonnes. Au point que des campagnes de protestation communes réunissant musulmans et chrétiens évangélistes avaient été organisées récemment pour défendre les chrétiens accusés de « conversions immorales » par les intégristes bouddhistes.

Il fallait donc chercher ailleurs les raisons de cette tuerie qui avait visé en priorité les chrétiens et les clients, le plus souvent occidentaux, des grands hôtels du bord de mer. C’est-à-dire aussi l’infrastructure touristique et l’économie, en très mauvais état du Sri Lanka. D’autant que les moyens utilisés, l’envergure de l’opération et la logistique mise en œuvre étaient sans commune mesure avec le potentiel du NTJ, encore inconnu il y a cinq ans.

Les policiers et les experts sri lankais qui savaient depuis décembre 2015 qu’une quarantaine de leurs compatriotes, appartenant à la minorité musulmane, étaient partis combattre en Syrie dans les rangs de l’organisation État islamique (EI) aux côtés d’islamistes maldiviens et indonésiens, commençaient à s’interroger sur le rôle éventuel des organisations terroristes djihadistes internationales – Al Qaïda et EI –, lorsque la seconde a revendiqué les attentats par l’un de ses canaux habituels de propagande.

Des policiers devant l’église Saint-Anthony à Colombo. © Reuters Des policiers devant l’église Saint-Anthony à Colombo. © Reuters

« Les auteurs des attaques ayant visé des ressortissants des pays de la coalition [lire la coalition anti-EI] et les chrétiens au Sri Lanka sont des combattants de l’EI », indiquait mardi l’agence Amaq, organe de communication du groupe djihadiste. Selon le vice-ministre sri lankais de la défense, Ruwan Wijewardene, les « premiers éléments de l’enquête », sur lesquels il est resté très imprécis, indiqueraient que ces attentats ont été commis en représailles au carnage qui a fait 50 morts, le 15 mars, dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. 

Certes, le message de l’EI ne contenait aucune preuve concrète probante de l’implication de l’EI dans cette opération, mais les experts ont constaté que l’EI ou des groupes qui lui sont liés ont revendiqué depuis sept ans huit attentats contre les chrétiens en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, dont trois ont été perpétrés à l’occasion des fêtes de Pâques. Cette stratégie anti-chrétienne est d’ailleurs en accord avec l’un des objectifs globaux originels de l’EI, qui vise à détruire tout espace de tolérance entre musulmans et non-musulmans, quels qu’ils soient, partout où les « vrais musulmans » peuvent être mobilisés dans la guerre globale contre les « infidèles » et les « apostats ». 

Si cette revendication est fondée, les attentats commis au Sri Lanka confirment donc qu’en dépit de la perte de l’espace territorial de son califat syro-irakien, sous les coups de la coalition internationale, l’EI a conservé une réelle capacité de nuisance et s’avère même capable d’ouvrir de nouveaux fronts, loin du Moyen-Orient et en particulier en Asie où l’Indonésie héberge la plus importante population musulmane de la planète.

Selon l’universitaire Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, l’EI a mis en œuvre une nouvelle tactique « glocale », combinant des actions locales et des objectifs globaux. « Daech [l’acronyme arabe de l’EI] tente ainsi, explique-t-il, de compenser symboliquement et médiatiquement la perte de son sanctuaire syro-irakien par la relance d’une campagne terroriste à vocation planétaire. »

Quelle que soit la réalité du rôle de l’EI dans ces attentats, il est déjà clair qu’ils risquent fort d’avoir un impact très déstabilisateur sur la société sri lankaise à peine sortie d’une longue guerre, dans un pays de 22,5 millions d'habitants. Les bouddhistes nationalistes invoqueront leur bilan sanglant pour dénoncer le danger que constitue l’extrémisme musulman. Le chagrin et la colère des chrétiens, qu’ils soient tamouls ou cinghalais, risquent fort de miner l’entente entre chrétiens et musulmans et de nourrir les sentiments anti-musulmans qui traversent la société sri lankaise. 

Et le tout pourrait bien, lors de l’élection présidentielle de l’an prochain, profiter à l’ancien homme fort du nationalisme bouddhiste, Mahinda Rajapakse, chassé du pouvoir en 2015 sous les accusations de corruption, de népotisme, d’incompétence après avoir écrasé dans le sang la rébellion tamoule. Cela signifierait la fin des modestes efforts de recherche de la vérité et de réconciliation nationale amorcés par le pouvoir actuel après trente ans de guerre civile et près de 150 000 morts.

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