Europe

En Pologne, les catholiques intégristes veulent tirer profit du confinement

Nouvelle tentative des catholiques intégristes pour interdire l’avortement, maintien contre vents et marées de l’élection présidentielle toujours prévue en mai : à l'heure du confinement, les coups de boutoir contre la démocratie polonaise se poursuivent.

Corentin Léotard

24 avril 2020 à 08h01

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Même en temps de confinement, les Polonaises ne peuvent pas baisser la garde contre les assauts répétés des catholiques intégristes désireux de bannir l’éducation sexuelle et de balayer leurs maigres droits à l’interruption volontaire de grossesse. Le parti national-conservateur au pouvoir, Droit et Justice (PiS), a provoqué la stupeur en présentant mercredi 15 avril à la Diète (la chambre basse du Parlement) des projets de lois lancés par les pétitions citoyennes « Stop à la pédophilie » et « Stop à l’avortement ».

L'annonce a inquiété la société civile polonaise : le pouvoir allait-il profiter de la période de confinement, et de l’interdiction de tout rassemblement de plus de deux personnes en Pologne, pour réaliser le vieux rêve de la frange la plus intégriste de l’Église, et réussir là où il avait échoué quelques années plus tôt ? Il avait fallu une mobilisation sans précédent des femmes lors du « lundi noir » du 3 octobre 2016, sur le modèle des Islandaises en 1975, pour faire reculer le pouvoir dans son projet d’interdire l’avortement dans tous les cas.

Alors cette fois, les militantes polonaises ont brandi des slogans hostiles au pouvoir aux fenêtres et aux balcons : « Combattez le virus, pas les femmes », « Nous avons un masque mais nous ne nous taisons pas ». Elles ont aussi protesté en klaxonnant dans le centre de Varsovie, confinées dans l’habitacle de leur voiture, multiplié des happenings de rue, inondé les réseaux sociaux.

Manifestation contre le projet de restreindre le droit à l'avortement, le 16 avril 2020 à Varsovie. © AFP

Le projet de loi prévoyait, cette fois, « seulement » la suppression de l’une des trois raisons légales de pratiquer une IVG : « Une forte probabilité de déficience grave et irréversible du fœtus ou d'une maladie incurable menaçant sa vie. » Or, cela représente la quasi-totalité des avortements pratiqués légalement en Pologne : 98 % en 2018, selon le média de gauche OKO.Press. Si la loi avait été adoptée, les femmes en Pologne n’auraient pu obtenir une IVG qu’en cas de grossesse issue d’un crime (un viol ou un inceste) ou en cas de risque pour la santé de la mère. De plus, tout examen prénatal réalisé pour détecter d’éventuelles pathologies du fœtus aurait été proscrit.

Mais pour que la pétition devienne loi, il fallait que le PiS, qui gouverne la Pologne depuis 2015 et s’est fait réélire confortablement au mois d’octobre dernier, le veuille. Or, le parti du discret mais puissant Jarosław Kaczyński, simple député mais dirigeant de facto du pays, n’est pas à l’origine du texte et n’avait pas intérêt à le faire adopter.

Il a été lancé par l’organisation ultra-conservatrice Ordo Iuris et soutenu par la députée Kaja Godek, candidate de l'alliance d'extrême droite Konfederacja aux élections européennes de 2019, et elle-même mère d’un enfant atteint du syndrome de Down, communément appelé trisomie 21. Poussé par l’Église, mais freiné par une opinion publique qu’il sait majoritairement hostile à faire voler en éclats le « compromis » de 1993, qui est déjà l’un des textes les plus restrictifs que l’on trouve dans l’Union européenne, le PiS a temporisé. Remisé au placard pour le moment, dans une commission parlementaire qu’il contrôle, le projet finira bien par ressortir, sous une forme ou une autre.

La Parlement européen, dans une résolution adoptée le 17 avril, a notamment condamné les tentatives « visant à criminaliser davantage l’avortement, à stigmatiser les personnes porteuses du VIH et à entraver l’accès des jeunes à l’éducation sexuelle en Pologne ». Comme si cela ne suffisait pas, un bien mal nommé projet de loi « Stop à la pédophilie » propose en effet de bannir l’éducation sexuelle et d’infliger jusqu’à 5 ans de prison à quiconque se rendrait coupable de « propagation publique ou approbation de relations sexuelles d’un mineur », et même de « toute autre activité sexuelle » dans le cas d’un éducateur ou d’un médecin.

La menace temporairement écartée, les opposants à Droit et Justice doivent aussi lutter sur un autre front : le PiS s’obstine à vouloir maintenir l'élection présidentielle prévue les 10 et 24 mai, malgré le Covid-19. La Pologne compte environ 10 000 malades et 400 décès. Le pic épidémique n’est pas encore en vue. L'UE, l'OSCE et même la commission électorale polonaise ont fait part de leurs critiques à des degrés divers, estimant que les conditions ne sont pas réunies pour un scrutin démocratique et équitable.

Tous les partis de l’opposition tentent de faire dérailler la machine PiS, qui déjoue les obstacles à coups de lois et d’amendements de dernière minute. L’intérêt du pouvoir à ne pas différer le scrutin est évident : les conséquences sanitaires et économiques de l’épidémie vont aller croissant et jouer contre lui. L’opposition rejette aussi la nouvelle parade du PiS qui consiste à organiser un scrutin par correspondance. Trop d’obstacles légaux s’y opposent, selon eux. Quant au candidat du PiS, qui n’est autre que l’actuel président Andrzej Duda, il profite d’une exposition médiatique maximale, en première ligne pour lutter contre l’épidémie, alors que ses adversaires sont tenus au confinement et dans l’incapacité totale de faire campagne.

Sa principale adversaire, Małgorzata Kidawa-Błońska, de la Coalition civique (KO), a proposé le boycott d’élections qui seraient « un acte quasi criminel ». Mais le chef de son parti, profitant d’une alliance conjoncturelle avec un partenaire du PiS, ne désespère pas de réussir à faire déclarer l’état d’urgence qui contraindrait à un report de l’élection dans un an. Le feuilleton continue.

La grande figure de la dissidence Adam Michnik a appelé l’opposition à ne pas se compromettre dans le projet du pouvoir qui vise à « la discréditer et à la rendre coresponsable d'élections frauduleuses ». Dans une tribune publiée le 20 avril dans la Gazeta Wyborcza, qu'il a lui-même fondé, le journaliste déclare : « Le spectre de deux pandémies hante la Pologne. L'une empoisonne nos poumons, l'autre nos cœurs et nos esprits. […] Ces deux forces veulent transformer la République polonaise en une dictature à parti unique, à autorité unique et à chef unique, où l'individu n'est qu'une propriété de l'État. »

Jarosław Kaczyński ne voit pas les choses de la même façon. « Notre politique vise à changer l'ordre post-communiste en Pologne, et les bénéficiaires de ce système se battent pour maintenir leur influence », a-t-il déclaré dans un entretien à l'hebdomadaire d'extrême droite Gazeta Polska à l’occasion de l’anniversaire des dix ans du crash de Smolensk dans lequel a péri son frère jumeau, alors président de la République. Ce dernier avait beau être présent à la « Table ronde » en 1989, le PiS considère ces négociations entre l'opposition, représentée par le syndicat Solidarité (Solidarność), et le pouvoir communiste comme une trahison des élites, dont Michnik serait une incarnation. « L'opposition […] est simplement incapable d'accepter les conséquences des résultats des urnes », dit aussi le chef de la droite.

En attendant l'éventuelle tenue du scrutin, la situation exceptionnelle causée par le coronavirus fragilise un peu plus la démocratie polonaise. « Tous les fusibles ont été retirés avec les ordonnances spéciales. Il n’y a aucun mécanisme démocratique en Pologne qui puisse garantir l’État de droit », affirme Szymon Osowski, président de de l’ONG Watchdog Polska, dans une édition locale de la Gazeta Wyborcza. « Si quelqu'un m'avait parlé d'un tel système il y a deux ans, j’aurais dit que c'est impossible ou qu'il s'agit d'une dictature complète. »

Corentin Léotard


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