En Allemagne, le chaos climatique réveille la campagne des législatives

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En replaçant la question climatique au centre du débat public, les inondations vont-elles relancer la candidate écologiste en perte de vitesse, pousser les conservateurs à chiffrer leur programme écologique très irréaliste ou encore revigorer les sociaux-démocrates ? Tour d’horizon.

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Berlin (Allemagne).– En quoi les inondations meurtrières qui viennent d’endeuiller le pays vont-elles avoir un effet sur les campagnes que mènent les grands partis allemands en vue des législatives du 26 septembre ? L’Union conservatrice (CDU/CSU), les sociaux-démocrates (SPD) et Die Grünen (écologistes) attribuent tous les trois, sans exception, au chaos climatique l’épisode météorologique qui a conduit à des crues dévastatrices dans vingt arrondissements de l’ouest du pays.

« La discussion sur la lutte contre le réchauffement climatique, qui était déjà centrale avant la catastrophe, va donc être relancée. Le candidat conservateur Armin Laschet va devoir sortir du bois et préciser son programme climatique, qui reste extrêmement confus. Les Verts, dont la tête de liste Annalena Baerbock a accumulé les faux pas après un départ en fanfare, vont pouvoir revenir sur le cœur de leur programme. Il va au moins y avoir un changement de rythme dans une campagne électorale qui ronronnait », explique Uwe Jun, professeur de sciences politiques à l’université de Trèves (Sud-Ouest).

Le conservateur Armin Laschet mis sous pression

« Laschet doit se réveiller » ou c’est la « fin de la campagne électorale en wagons-lits », titraient certains médias allemands quelques jours à peine après les inondations. Pour le candidat conservateur, le réveil est en effet brutal à plus d’un titre. D’abord parce qu’il n’est pas seulement chef de la CDU et candidat à la chancellerie mais aussi parce qu’il est ministre-président du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le plus touché par les intempéries avec celui de Rhénanie-Palatinat.

Arrivé sur le terrain dès le lendemain des crues, Armin Laschet a immédiatement expliqué qu’il allait falloir « augmenter et accélérer les mesures de protection du climat ». Puis, dans les jours suivants, il s’est concentré sur son rôle de coordinateur des secours. À ce titre, on l’a vite comparé à l’ex-chancelier Gerhard Schröder, qui avait gagné le soutien des électeurs en transportant sa campagne électorale de 2002 dans les villes submergées, à l’époque, par les crues de l’Elbe.

La chancelière allemande Angela Merkel avec le candidat conservateur aux élections, Armin Laschet, juste derrière elle, lors de leur déplacement à IIversheim pour constater les dégâts causés par les inondations. © Photo  Wolfgang Rattay / Reuters / Pool / via AFP La chancelière allemande Angela Merkel avec le candidat conservateur aux élections, Armin Laschet, juste derrière elle, lors de leur déplacement à IIversheim pour constater les dégâts causés par les inondations. © Photo Wolfgang Rattay / Reuters / Pool / via AFP

Armin Laschet a pourtant du mal à capitaliser en sympathie comme l’a fait Schröder : il est pris à partie dans la polémique sur les dysfonctionnements du système d’alarme allemand et son fou rire, diffusé en direct à la télévision jeudi 15 juillet en arrière-plan d’un président fédéral rendant hommage aux victimes des inondations, en a outré plus d’un. 

« Sur le plan électoral, Laschet doit changer de méthode. Jusqu’à maintenant, il est resté en retrait, se contentant d’attendre que les autres fassent des erreurs. Il a appliqué la technique de Merkel, surnommée la “chancelière Tefal” [sans aspérités – ndlr] », raconte Andrea Römmele, professeure de sciences politiques à la Hertie School of Governance à Berlin.

Le flou artistique et financier des conservateurs sur la question de la lutte contre le réchauffement climatique et la transition énergétique conduit à douter que Laschet ait jamais vraiment eu l’intention de débattre du sujet en détail. « C’est ce qui devrait changer après les inondations, il va vraiment devoir dire ce qu’il veut et s’expliquer », insiste Andrea Römmele, en soulignant que le chef de la CDU est également mis sous pression à l’intérieur de son camp, par exemple par l’ambitieux chef bavarois Markus Söder.

À quel point devra-t-il se remettre en question ? « Les études montrent que si le sujet d’intérêt n° 1 chez les moins de 40 ans est la question climatique, chez les plus de 40 ans, c’est au contraire la gestion de la pandémie, l’égalité sociale et la sécurité intérieure qui passent avant. Or il y a pas mal d’électeurs conservateurs, plutôt âgés, qui veulent une meilleure politique climatique mais qui ont peur des Verts, trop radicaux selon eux. Il est donc possible que dans les semaines à venir, Laschet précise son programme sur deux ou trois points, sans vraiment changer », analyse Uwe Jun, qui rappelle que la mesure centrale du programme conservateur est le redémarrage économique après la pandémie.

Une chance de rattrapage pour les Verts

Sur les Grünen, tous les observateurs politiques sont d’accord. Le premier concurrent de l’Union conservatrice devrait logiquement profiter du retour en force de la question climatique. Une bouffée d’air bienvenue car depuis plusieurs semaines, la tête de liste Annalena Baerbock fait l’objet d’attaques personnelles systématiques, à la suite de quelques faux pas mineurs mais très gênants quand on prétend vouloir devenir chancelière.

Après son investiture, celle-ci a d’abord reconnu avoir oublié de déclarer, comme le veut la loi, une prime de 25 000 euros versée par son parti. Elle a aussi enjolivé sa biographie en s’inventant un stage. Elle a enfin été attaquée sur quelques phrases empruntées à ses camarades du parti et injectées dans son dernier essai politique sans les citer.

Pour les adversaires des Verts, la CDU/CSU et le SPD en première ligne, ces éléments ont permis d’attaquer sérieusement la crédibilité d’Annalena Baerbock, qui présente en outre l’inconvénient, selon eux, d’être une jeune femme de 40 ans qui n’a jamais gouverné et prétend bouleverser le système. 

« Le retour à un débat centré sur le contenu et sur des thèmes dont les Verts sont sans conteste les spécialistes ne peut qu’être positif pour Annalena Baerbock, qui pourra jouer la carte de l’innovation, une compétence attribuée aux Verts. En même temps, ce ne sont pas les inondations qui vont pousser les électeurs à relire les programmes des partis. Il faut donc qu’elle reparte à l’attaque sans laisser passer le moment », juge pour sa part le politologue berlinois Gero Neugebauer.

Les sociaux-démocrates sans dynamique

Reste le cas difficile du SPD. « Les sociaux-démocrates poursuivent leur traversée du désert avec un candidat, le ministre des finances Olaf Scholz, qui est un social-libéral jugé peu chaleureux mais sérieux et apte à gouverner. Et un parti pas vraiment en phase avec son candidat, c’est-à-dire sur une trajectoire de gauche », détaille Uwe Jun.

Outre l’égalité sociale, le SPD a évidemment renforcé son programme sur les questions de protection climatique et de transition énergétique. L’accent a aussi été mis sur la capacité du SPD de faire face à la révolution électrique et numérique avec le moins de casse sociale possible. « Hélas pour eux, cet argument tout à fait valable ne convainc pas. Un peu comme si les gens estimaient que c’est la moindre des choses de la part du SPD. »

Ce qui fait qu’au bout du compte, le SPD n’a pas vraiment de thématique distinctive et originale dans ses propositions de campagne. « On considère que la CDU est le parti de la relance économique et de la stabilité, pendant que les Verts sont celui de l’écologie et de l’innovation. Le SPD, lui, n’a rien. Et ce ne sont pas les inondations qui vont changer la donne », conclut Uwe Jun.

Dans les prochaines semaines, il sera donc intéressant de voir comment chaque parti rééquilibre et adapte sa stratégie. Le positionnement des électeurs plus âgés sera aussi déterminant pour l’avenir, surtout quand on sait qu’avec le vieillissement démographique, 71,3 % des électeurs allemands font désormais partie du groupe des plus de 40 ans, un peu moins enclins à la révolution verte.

« Pour l’instant, nous avons aussi trois candidats qui présentent chacun des défauts et ne s’imposent pas face aux autres. Cela n’encourage bien sûr pas l’électorat flottant à changer de camp », souligne Uwe Jun. À dix semaines du scrutin, les candidats ont encore le temps de s’amender. Si aucun autre événement ou catastrophe ne se produit, le prochain rendez-vous important de la campagne sera le premier débat télévisé, qui doit avoir lieu fin août entre les trois « poids lourds » de l’élection.

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