Brexit: Corbyn sous la pression d’un second référendum

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Les membres du parti travailliste réunis en congrès à Liverpool doivent se prononcer mardi 25 septembre sur l’éventualité d’un second référendum sur le Brexit, à la formulation encore floue. Jeremy Corbyn y est opposé mais a précisé qu’il suivrait la majorité sur ce dossier. 

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Jeremy Corbyn fait l’objet d’une pression croissante de la part d’une majorité des membres du parti travailliste, le principal parti d’opposition britannique, qu’il dirige depuis 2015, pour se ranger à l’idée d’un second référendum sur le Brexit.

Le jour de l’ouverture du congrès du Labour, qui se tient cette année à Liverpool, Corbyn a fait savoir, dans un entretien télévisé diffusé dimanche 23 septembre (vidéo ci-dessous), qu’il respecterait la « volonté démocratique » du parti sur le sujet.

Et ce même si le député londonien, qui devait s’entretenir lundi avec Jean-Luc Mélenchon dans le port du nord-ouest de l’Angleterre, continue de préférer, à titre personnel, la tenue d’élections générales anticipées. « Je défendrai ce qui sort de la conférence », a aussi expliqué Corbyn, dans un entretien publié le même jour dans le Sunday Mirror.

Cette prise de position intervient après la publication d’un sondage YouGov dans les pages de The Observer dimanche, repris dans toute la presse londonienne : pas moins de 86 % des 1 054 membres du parti interrogés pour cette étude se disent favorables à la tenue d’un nouveau référendum. Et 90 % d’entre eux voteraient pour le maintien dans l’UE si la question leur était posée aujourd’hui.

Des personnalités de l’aile droite du Labour, à l’instar du député Chuka Umunna ou du maire de Londres Sadiq Khan, plaident de longue date pour cette consultation, baptisée « People’s vote ». Certains élus ont même menacé de quitter le Labour pour fonder un nouveau parti, si Corbyn ne faisait pas évoluer la ligne sur le sujet.

Des collectifs comme « Une autre Europe est possible », ou encore « Le Labour pour un “People’s vote” », tout comme des pans de Momentum, ce mouvement qui a permis l’ascension de Corbyn à la tête du Labour, ont rassemblé des milliers de manifestants dans les rues de Liverpool dimanche. Ces dernières semaines, plusieurs grandes centrales syndicales, dont Unite, le deuxième plus grand syndicat du pays, se sont aussi rangées à l’idée.

Mais le secrétaire général de Unite a exclu, dans un entretien dimanche à la BBC, un nouveau référendum qui poserait la question du maintien dans l’UE. À écouter Len McCluskey, il s’agirait plutôt d’un vote sur le résultat des négociations menées entre Londres et Bruxelles depuis plus d’un an. « Nous n’organisons pas souvent de référendum dans ce pays. Et les gens ont déjà décidé sur la sortie. Ils l’ont fait à l’encontre de mes positions, et de celles de mes syndicats, mais ils ont décidé », a-t-il insisté.

Jeremy Corbyn le 23 septembre 2018, à Liverpool. © Reuters / Hannah McKay Jeremy Corbyn le 23 septembre 2018, à Liverpool. © Reuters / Hannah McKay

Une motion sur le « people’s vote » – qui était encore, dimanche dans la soirée, en cours de rédaction, et dont le degré de précision s’annonce décisif – doit être soumise au vote mardi, à Liverpool. Elle pourrait donc être adoptée à une large majorité, si le sondage YouGov a vu juste. Mais cela ne signifie pas forcément le début d’une nouvelle stratégie du Labour sur le Brexit, comme le relève l’hebdomadaire NewStatesman : le parti n’a jamais formellement exclu cette option, même s’il n’en fait pas sa priorité. Rien ne dit que cette motion évoquera un référendum dont l’objet serait explicitement le maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE.

Les cadres du Labour restent très divisés sur ce sujet explosif. Dès samedi, c’est le plus proche des conseillers de Corbyn, John McDonnell, qui a dit tout le mal qu’il pensait d’une seconde consultation, quel que soit son objet. À ses yeux, toute manœuvre qui pourrait être perçue comme la volonté de certains de défaire le résultat de juin 2016 risque d’alimenter un peu plus le discours de l’extrême droite : « Nous devons être très prudents. Certains d’entre nous sont inquiets face à la poussée de l’extrême droite dans le pays et ailleurs. Nous ne devons pas donner des arguments à l’extrême droite, qui se fera un plaisir d’exploiter cette situation. »

Ancien conseiller de Corbyn, Steve Howell est sur la même ligne : « C’est un cadeau pour Farage and Co [en référence à Nigel Farage, ancien patron du parti d’extrême droite UKIP, adversaire de l’UE – ndlr]. Ils pourront se poser en démocrates, au service de la Grande-Bretagne, opposés aux bureaucrates non élus de Bruxelles comme aux partisans élitistes du maintien dans l’UE, qui ne respectent que les votes populaires qui vont dans leur sens. »

Citée par le Guardian, une autre figure du Labour, la députée Rebecca Long-Bailey – dont la circonscription a voté majoritairement pour le Brexit en 2016 –, s’inquiète d’avoir à défendre la tenue d’un référendum dont la question serait formulée par les conservateurs de Theresa May, au pouvoir. « C’est eux qui tiendront la plume. Quel serait alors l’objet de la consultation ? »

À l’inverse, des partisans d’un nouveau référendum au sein du Labour, effrayés par l’évolution des négociations avec Bruxelles depuis un an et sidérés par la chaos politique qui règne à Londres, mettent en avant depuis dimanche un nouvel argument : cette prise de position du parti travailliste lui permettrait de gagner pas moins de 1,5 million de voix, en cas d’élections anticipées, si l’on s’en tient toujours à une enquête de YouGov. Soit une soixantaine de sièges supplémentaires pour le parti travailliste, qui en détient aujourd’hui 258 sur 650.

Mais certains observateurs redoutent un éloignement du Labour des classes les plus populaires qui ont voté pour le Brexit, et que Corbyn semblait avoir réussi à séduire, lors des élections législatives de 2017. On estime qu’un tiers environ de l’électorat travailliste traditionnel a voté en 2016 pour le départ de l’UE, à l’encontre de la ligne officielle du parti. Malgré la gestion chaotique du Brexit par les conservateurs au pouvoir, les sondages des dernières semaines donnent toujours les deux grands partis britanniques, conservateurs et travaillistes, au coude à coude en cas d’élections anticipées.

Le scénario n’est pas exclu, après le fiasco de Theresa May au sommet européen de Salzbourg, en Autriche, où ses partenaires européens ont rejeté le contenu du « plan de Chequers », qui servait de position britannique depuis juillet. Une « humiliation », selon beaucoup de titres britanniques. Désormais, les Tories traversent une énième crise identitaire, contraints de formuler au plus vite une nouvelle position sur le sujet numéro un, le Brexit. Le conseil des ministres qui doit se tenir lundi après-midi à Londres s’annonce très agité pour la cheffe du gouvernement, et il n’est pas exclu que de nouveaux ministres démissionnent, après les départs fracassants de Boris Johnson et David Davis cet été.

Certains observateurs pariaient donc, en fin de semaine, sur de nouvelles élections anticipées, qui permettraient à May, en cas de victoire électorale, d’imposer aux Européens ce « plan de Chequers » qu’ils lui refusent. Mais Dominic Raab, ministre du Brexit, a fermement exclu l’hypothèse dimanche. Pour les Britanniques, le temps presse : les Tories tiendront leur congrès annuel à Birmingham à partir du 30 septembre. Ils devraient tenter d’y redéfinir, une fois encore, leur ligne sur le Brexit, à l’approche d’un conseil européen, le 18 octobre à Bruxelles, censé sceller la voie à un accord courant novembre. Il resterait alors aux parlements, à Strasbourg mais surtout à Londres, à se prononcer sur l’accord final. En plus d’une éventuelle consultation des Britanniques, encore très hypothétique à ce stade.

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