L’Allemagne face au problème de ses banques

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« Trop risqué. » Après six semaines de discussions, les directions de la Deutsche Bank et de la Commerzbank ont décidé de renoncer à leur projet de fusion, soutenu par le ministre allemand des finances. Le problème de la Deutsche Bank, qui figure parmi les banques les plus fragiles du monde, reste pendant.

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Le projet d’un grand champion financier allemand est mort. Deutsche Bank et Commerzbank ont annoncé jeudi 25 avril l’abandon de leurs discussions en vue de fusionner. « Après une analyse attentive, le conseil de Commerzbank est arrivé à la conclusion aujourd’hui qu’un rapprochement avec la Deutsche Bank n’apporterait pas de bénéfices suffisants pour contrebalancer les risques supplémentaires, les coûts de restructuration et les augmentations de capital nécessaires associés à une intégration à une si large échelle. En conséquence, les deux banques ont décidé d’interrompre leurs discussions », a expliqué la Commerzbank dans un communiqué.

Les sièges de la Deutsche Bank et de la Commerzbank à Francfort. © Reuters Les sièges de la Deutsche Bank et de la Commerzbank à Francfort. © Reuters
L’annonce de cet échec a été accueillie avec soulagement tant par les investisseurs que les syndicats des deux banques. Car c’est peu dire que ce projet, voulu et soutenu à bout de bras par le ministre allemand des finances, Olaf Scholz, suscitait peu d’enthousiasme, voire beaucoup d’appréhension.

Dès l’annonce d’une possibilité de rapprochement, les syndicats des deux banques – qui siègent au conseil d’administration des deux banques – s’étaient opposés à ce projet de rapprochement trop destructeur d’emplois. Selon leurs estimations, plus de 30 000 emplois risquaient de disparaître si la fusion était menée à son terme. Les grands actionnaires des deux banques, notamment les fonds qataris venus au secours de la Deutsche Bank au moment de la crise de 2008, s’interrogeaient aussi sur la pertinence de ce rapprochement risqué.

Leurs craintes étaient relayées par les responsables politiques allemands. « Deux dindes malades n’ont jamais fait un aigle », ironisait Olav Gutting, député de la CDU, très critique du projet. Outre les craintes d’un coût social élevé, les parlementaires s’inquiétaient du risque que pouvait faire peser ce projet de méga-banque pour les finances publiques. La rhétorique du ministre allemand, empruntant des accents gaullistes qui n’ont jamais eu cours en Allemagne, sur la nécessité de créer un champion national bancaire pour accompagner la puissance économique allemande, n’est jamais parvenue à inverser l’hostilité des responsables politiques, toutes tendances confondues, à ce projet « pharaonique ».

 

Les risques systémiques de la Deutsche Bank selon le FMI. Les risques systémiques de la Deutsche Bank selon le FMI.
Mais l’opposition la plus efficace, quoique très discrète, à ce rapprochement a sans doute été celle des régulateurs bancaires européens et américains. Depuis des années, la Deutsche Bank est un sujet d’appréhension pour eux. Avec plus de 1 500 milliards de dollars d’actifs (l'équivalent de 46 % du PIB allemand), un rôle de contrepartie pivot dans tout le système bancaire international, la Deutsche Bank est considérée depuis des années comme la banque la plus systémique du monde par les régulateurs, mais aussi une des plus mal en point.

En dépit de nombreux plans stratégiques menés depuis dix ans, elle n’a pas effacé ses turpitudes passées : son portefeuille de dérivés qui, même s’il a beaucoup diminué depuis la crise de 2008, est encore estimé à plus de 40 000 milliards de dollars [valeur notionnelle, c’est-à-dire qu’elle prend en compte la valeur des actifs sous-jacents, même si le risque réel est bien moindre, de l’ordre de 1 à 2 % – ndlr]. Et chaque mois ou presque, de nouveaux scandales – le dernier est celui de blanchiment d’argent sale en accord avec la Danske Bank qui a provoqué une série de perquisitions à son siège – viennent lui rappeler son passé.

Voir cette banque, qui n’a toujours pas nettoyé son bilan, se rapprocher de la Commerzbank, elle aussi fragile [nationalisée en 2008, la banque ne s’est toujours pas remise de la crise et l’État n’est pas parvenu à recéder les 15 % qu’il conserve au privé – ndlr], ne rassurait pas lesdits régulateurs. Pour eux aussi, deux dindes malades ne faisaient pas un aigle. Accepter cette fusion qui aurait abouti à créer un ensemble bancaire encore plus grand, encore plus risqué, encore plus fragile, revenait à faire courir un risque important à l’ensemble du système financier international et poser la question de leur crédibilité.

Peu de temps après l’annonce du projet, la BCE et le Conseil de résolution unique (qui supervise l’union bancaire) faisaient savoir que les deux banques devraient garantir que l'entité issue du rapprochement serait capable de trouver une solution en cas de crise afin d'éviter que les contribuables ne paient pour leur sauvetage. « Si une banque devient trop grande, complexe ou interconnectée [...], elle doit disposer de fonds propres supplémentaires », déclarait Andrea Enria, président du conseil de surveillance de la BCE, devant le parlement européen en mars. Les régulateurs estimaient que la Deutsche Bank devait au moins lever 10 milliards d’euros de capitaux supplémentaires pour consolider ses fonds propres, avant tout rapprochement.

De leur côté, les autorités de régulation américaines faisaient savoir que la Deutsche Bank devrait à l’avenir comme ses homologues européennes y travaillant se conformer aux règles en vigueur aux États-Unis et renforcer ses fonds propres et liquidités, afin de pouvoir faire face en cas de nouvelle crise. Ce qui va imposer encore de nouvelles augmentations de capital. Combien ? Mystère.

Car les États-Unis sont la boîte noire de la Deutsche Bank. C’est à partir de ses filiales américaines, passant sous tous les radars de contrôle des régulateurs américains et européens, que le géant allemand a mené une politique de conquête agressive, monté tous ses coups (voir the big short), engagé des milliards d’euros et de dollars dans toutes les spéculations financières. Les activités américaines de la Deutsche Bank font si peur qu’elles ont dissuadé tout concurrent de mener une attaque hostile contre le géant allemand, même malade. Elles ont aussi effrayé la direction de la Commerzbank.

Pour tenter de sauver la fusion, la direction de la Deutsche Bank et le gouvernement allemand ont proposé ces derniers jours d’exclure les activités américaines du périmètre de fusion. L’idée de les transformer en « bad bank » et de les faire financer sur fonds publics allemands a même été avancée. Le gouvernement allemand semble avoir reculé devant l’ampleur des engagements pris. Et le projet de fusion a capoté.

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Cet article a été corrigé pour rectifier une erreur. Alex Weber n'était pas président de la Deutsche Bank mais de la Bundesbank, la anque centrale allemande,  entre 2004 et 2011. Il était à ce titre chargé de la régulation du système bancaire allemand.