De quoi l’exclusion des francs-maçons en Italie est-elle le signe?

Par Nicolas Lebourg

Les francs-maçons interdits d’accès au gouvernement italien ? C’est l’une des clauses du contrat de gouvernement M5S-Ligue. Une stigmatisation qui s’explique par le rôle de la maçonnerie dans la construction de l’État italien, et qui en dit long sur le succès de la démocratie illibérale en Europe.

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En Italie, parmi les mesures du programme gouvernemental Ligue-Mouvement Cinq Étoiles, il en est une qui a une force symbolique significative : la promesse de l’éviction des francs-maçons du gouvernement. « Ne peuvent faire partie du gouvernement les personnes qui (...) appartiennent à la franc-maçonnerie », peut-on lire page 8 du contrat du futur exécutif.

Dans ce pays, la dictature fasciste avait déjà réprimé la maçonnerie et eut une politique antimaçons, tout comme le régime de Vichy en France. L'essor du conspirationnisme et de la thématique du « complot maçonnique » joue aussi un rôle dans cet antimaçonnisme transalpin, mais il y a aussi une spécificité italienne, un contexte dans lequel apparaît cet engagement programmatique, celui de l'extension du succès de l'« illibéralisme » en Europe.

La mafia et la maçonnerie sont à la base de la naissance de l'État italien, jeune et fragile, après l’unification de 1870 voulue par les classes dirigeantes du Nord, mais pas par les masses. Parmi les grands noms de ceux qui ont construit le pays se trouvent de nombreux francs-maçons, souvent influencés par l’histoire de France.

Ils vont peser dans la réalité politique nationale, si bien que le philosophe marxiste Antonio Gramsci a pu dire de la maçonnerie qu'elle est « le seul vrai parti de la bourgeoisie italienne ». Mais faire un État n’est pas automatiquement donner une réalité à une nation préexistante : l’italien lui-même n’est encore que la langue des élites, les autres utilisant toujours des dialectes locaux.

S’ajoute la profonde différence de structuration sociale entre le Nord et le Sud. En Sicile, c’est dans le désordre et la violence qu’à compter des années 1830, la mafia naît de la rencontre entre les formes pré-mafieuses de la bourgeoisie agraire émergente et les bandes armées rurales des « squadre » (escouades). L'objectif est alors de saboter l’édification d’un État libéral moderne. Non seulement la mafia conteste à l’État le monopole de la violence physique légitime, mais elle organise et gère des transformations économiques, sociales et politiques en concurrence avec lui.

Cette problématique importe aussi pour comprendre la naissance du fascisme en 1919. Le premier programme exige « la terre aux paysans », les « squadre » deviennent alors les « équipes » activistes du fascisme, un mot issu de celui de « faisceaux », le nom de groupes de l’agitation des ouvriers agricoles siciliens en 1893.

Ce fascisme des débuts est rejoint par de nombreux francs-maçons qui ne voient là nulle contradiction avec leurs idéaux. Ce n'est qu'ensuite que le fascisme prend une dimension antimaçonne, avec l’interdiction en 1923 d’être membre d’une loge et du Parti national fasciste. Mussolini réprime les maçons au même titre que la mafia : tout doit s’aplanir face à son nouvel État et à l’homme nouveau que celui-ci doit créer.

Le scandale de la P2

Si la maçonnerie renvoie une image tellement négative, au point de vouloir exclure aujourd'hui ses membres du gouvernement (même s'il y a de grandes chances que cette mesure s'avère inconstitutionnelle), c'est en grande partie à cause de l’ampleur du scandale de la « Loge P2 ». Un scandale qui a ravivé les débats sur les liens entre un État fragile, une mafia forte et des réseaux de sociabilité court-circuitant la démocratie libérale.

Licio Gelli. Licio Gelli.
L’histoire de la P2 a donné lieu à un nombre de fantasmes innombrables, alors même que la réalité recouvre tout ce que la péninsule peut faire de pire. La liste des membres de cette loge a été découverte en 1981, lors d’une enquête antimafia impliquant une banque du Vatican. Le grand maître de la loge est l’ancien fasciste Licio Gelli (décédé en 2015). La P2 rassemble des industriels, des financiers, des membres des services secrets, des élus, des mafieux, et un certain nombre de personnes portant plusieurs de ces casquettes à la fois. Le nom aujourd’hui le plus connu est celui de Silvio Berlusconi, qui passa d’homme d’affaires à politicien lorsque le scandale des financements occultes impliquant Gelli balaya la vie politique italienne au début des années 1990.

La P2 va apparaître dans l’essentiel des grands scandales frappant l’Italie. Il ne s’agit pas que d’affaires financières : la P2 est liée au Gladio, un réseau d’origine américaine de lutte anticommuniste, les États-Unis ayant constitué des réseaux secrets à cet effet dès 1947, en s’appuyant sur les anciens fascistes (voir ici ce document déclassifié de la CIA). Il s’agit-là du prototype des réseaux « Stay Behind » mis en place dans l’orbite de l’OTAN pour contenir l’avancée du communisme, mais qui vont aussi donner jour à des fantasmes conspirationnistes à gauche.

On retrouve la P2 dans la « stratégie de la tension », qui frappe la péninsule entre l’attentat de la Piazza Fontana à Milan (1969 ; 16 morts et 88 blessés) et celui de la gare de Bologne (1980 ; 85 morts, 177 blessés). Les enquêtes s’enchaînent, souvent perturbées par de nouvelles zones d’ombre et découvertes macabres. Comme quand Roberto Calvi, un membre de la P2, a été retrouvé pendu sous un pont londonien en 1982…

Avec la maçonnerie, le problème structurel d’un État faible parasité par les réseaux s'est encore aggravé. On comprend bien que la dénonciation d’une oligarchie antipopulaire, telle que pratiquée par les populistes de gauche et de droite, trouve ici un poids particulier. Pour autant, cet antimaçonnisme n'est pas le signe d'une convergence entre populismes des deux bords. La Ligue s’inscrit très profondément dans l’histoire et l’idéologie de l’extrême droite. Mais le Mouvement Cinq Étoiles n’a pas d’équivalent dans un pays comme le nôtre. Ses membres sont très partagés sur la question de l’immigration. Au Parlement européen, ses eurodéputés ont rejoint le groupe fondé par les nationalistes du UKIP, puis en janvier 2017 ont tenté de le quitter pour rejoindre, sans succès, celui des eurolibéraux.

Ce n’est donc pas une alliance contre-nature des populismes qui se joue : l’interdit posé sur l’entrée des francs-maçons au gouvernement est plutôt un signe de l’attractivité de la « démocratie illibérale » en vogue en Europe centrale, où la réduction des valeurs des démocraties libérales permet d'incarner une réconciliation entre le pouvoir exécutif et un peuple national, par-delà les corps constitués et intermédiaires.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle et collabore régulièrement à Mediapart.