Paul Copeland: «Le Royaume-Uni va découvrir qu’il est une nation insignifiante»

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Selon Paul Copeland, de la Queen Mary University of London, le Brexit est d'abord une sanction des élites politiques britanniques. Et il va enclencher une double désunification : celle de l’UE et celle du Royaume-Uni.

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Londres, de notre envoyé spécial. -  Paul Copeland est le directeur du centre d’Études européennes de la Queen Mary University of London. Européen convaincu bien que critique, il était favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE). Nous l’avions déjà interrogé à la fin du mois de mars 2016, alors que la campagne référendaire sur le Brexit démarrait. Déjà, à l’époque, il estimait que l’UE allait servir de bouc émissaire à des Britanniques qui, en fait, n’en peuvent plus de la manière dont le pays est gouverné, depuis Westminster, par des élites politiques coupées de la population. 

Mediapart : Quel est votre sentiment au lendemain du référendum qui a décidé de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ?

Paul Copeland : Il était évident depuis longtemps que le résultat de ce scrutin serait serré. Je me doutais que l’on serait dans l’ordre du 52 %–48 %, mais je ne savais pas qui l’emporterait du « Remain » (« Rester ») ou du « Leave » (« Quitter »). Mais ce résultat a moins à voir avec l’Union européenne qu’avec l’insatisfaction des Britanniques vis-à-vis du système politique et de Westminster. C’est un sentiment qui traverse de nombreuses démocraties occidentales : le rejet des élites politiques et de leur façon de gouverner. L’Union européenne est un bouc émissaire commode : on a donné aux gens l’opportunité de s’exprimer et ils l’ont saisie pour punir l’élite politique.

Dans ce contexte, les artisans de la campagne pour le « Leave » ont mené une bien meilleure campagne que ceux en faveur du « Remain » : ils ont surfé sur cette rébellion populaire alors que le camp du premier ministre promettait de poursuivre encore plus comme avant.

Paul Copeland. Paul Copeland.
Êtes-vous d’accord avec tous ceux qui disent que ce résultat représente un bouleversement considérable pour le pays ?

Oui, c’est un changement monumental pour le Royaume-Uni. Il dessine deux perspectives : le première, c’est une récession historique qui risque d’atteindre le pays ; la seconde, c’est que le futur du Royaume-Uni est véritablement dans la balance. Le résultat de ce référendum, c’est une double désunification : celle de l’Union européenne et celle du Royaume-Uni.

Sur le plan politique, c’est plus difficile à mesurer. Tout dépend de qui va devenir le leader des conservateurs. Si c’est quelqu’un qui reprend les affaires où elles en sont restées et qui continue, « business as usual », et se contente de négocier tranquillement avec Bruxelles la sortie du Royaume-Uni, alors l’électorat restera insatisfait et aura l’impression de ne pas avoir été entendu. Il faut que le prochain gouvernement entreprenne des changements significatifs dans sa manière de conduire la politique. Bien entendu, la question sur laquelle personne n’est d’accord, pas même les électeurs en faveur du Brexit, c’est : quels changements ?

Peut-on imaginer qu’avec la division qui s’est manifestée entre l’Écosse et l’Irlande du Nord, très favorables au maintien dans l’Union européenne, et l’Angleterre et le Pays de Galles, défavorables, le Royaume-Uni tel qu’il existe depuis près d’un siècle, ne soit plus dès 2020 ?

C’est en effet une très forte possibilité. La situation de l’Irlande du Nord est plus complexe, mais pour ce qui est de l’Écosse, je pense qu’elle va quitter le Royaume-Uni. Le démantèlement du Royaume-Uni est une vraie réalité. Si je devais parier, je miserais mon argent là-dessus. Lors du référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, certains ont évoqué la probabilité d’un « neverendum » (jeu de mots sur never end : jamais terminé, et référendum, autrement dit un référendum qui reviendrait sans cesse jusqu’à ce que l’indépendance soit obtenue).

Ce qui est en jeu maintenant pour l’Écosse, c’est la relation que le pays entend nouer avec l’Union européenne : comment est-ce que le pays adhère, à quelles conditions, quand ? La vraie question sous-jacente, c’est l’acceptation ou non de l’euro. Beaucoup d’Écossais nationalistes, même favorables à l’UE, restent très attachés à la livre sterling.

Est-ce que les électeurs du « Leave » avaient en tête l’éclatement du Royaume-Uni lorsqu’ils ont glissé leur bulletin dans l’urne ?

Non, ils n’ont clairement pas prêté beaucoup d’attention à cette possibilité. Les électeurs favorables au Brexit sont avant tout des gens en colère. Ils sont préoccupés par plein de choses : la crise du logement, qui n’a rien à voir avec l’Union européenne, l’immigration, les emplois sous-payés… Toutes ces questions se sont entremêlées et les explications n’ont servi à rien.

Par ailleurs, personne ou presque n’a débattu de l’explosion du Royaume-Uni lors de la campagne. Pourtant, c’était un enjeu crucial notamment du fait d’un certain ressentiment des Anglais. Il n’y a pas de parlement anglais, alors qu’il y a des parlements écossais et gallois avec un certain niveau d’autonomie. Il y a 4 à 5 millions d’Écossais dans le Royaume-Uni, qui possèdent un statut particulier avec un certain nombre d’aménagements (en terme de fiscalité, de législation locale, etc.), alors que les 50 millions d’Anglais n’en ont pas. La question du nationalisme anglais a clairement été sous-estimée lors du débat référendaire.

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