Tunisie: le parti du président est au bord de l’implosion

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En proie à une crise interne depuis deux ans, le parti Nidaa Tounes, majoritaire au gouvernement et dirigé par le fils du président de la République, est en train de se désagréger un an avant les prochaines élections.

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Tunis (Tunisie), de notre correspondante.– « Hafedh Caïd Essebsi est mon fils à la maison, dehors c’est un citoyen comme les autres. » Lundi 24 septembre, le président tunisien Béji Caïd Essebsi, 91 ans, a une nouvelle fois dû se justifier sur la place prise par son fils dans le parti au pouvoir Nidaa Tounes. « C’est une injustice de dire que je favorise mon fils. Cela dit, je ne suis pas satisfait du rendement de Nidaa. Dans les enfants, il y a le bon grain et il y a l’ivraie. » Lundi soir, le président a également annoncé la fin de l’alliance avec les islamistes d’Ennahda, pourtant représentés au gouvernement.

Ces propos risquent néanmoins d’être insuffisants pour enrayer la crise profonde qui traverse le parti présidentiel, un an avant les élections. Après deux ans de règne à la tête du parti que le cacique Béji Caïd Essebsi a créé, son fils, directeur exécutif du parti, entretient toujours la controverse. En quatre ans, Nidaa Tounes a perdu près d’un million d’électeurs entre les élections législatives de 2014 et les municipales de 2018 et son leader, peu charismatique selon les médias tunisiens et très discret dans la presse, mène une guerre considérée comme « personnelle » contre le chef du gouvernement, Youssef Chahed, lui-même membre de Nidaa Tounes et choisi par le président, en réclamant sa démission.

Le parti créé par Béji Caïd Essebsi a perdu près d’un million d’électeurs en quatre ans. © Reuters Le parti créé par Béji Caïd Essebsi a perdu près d’un million d’électeurs en quatre ans. © Reuters

La semaine dernière, les choses se sont accélérées pour le parti déjà en déliquescence. Créé en 2012 pour promouvoir l’héritage de Habib Bourguiba et le modernisme, Nidaa Tounes a toujours été une mouvance regroupant beaucoup de tendances en politique. Son succès électoral en 2014 a été attribué au « vote utile », un vote sanction contre les islamistes qui avaient gouverné de 2011 à 2014 au sein de la Troïka avec deux autres partis.

Mais aujourd’hui, Nidaa Tounes est en proie à une crise qui s’enlise et ne semble pas se résorber, en partie à cause du mélange des genres entre la famille présidentielle et le parti politique. Cette crise s’est aussi répercutée sur le gouvernement puisque le chef du parti veut le départ du premier ministre alors que ses opposants veulent son maintien, au nom d’une stabilité nécessaire dans un contexte économique et social difficile.

La semaine dernière, la crise a atteint un point de non-retour. Après avoir soumis un questionnaire au chef du gouvernement sur ses relations avec le parti islamiste Ennahda, auquel le concerné n’a pas répondu, les derniers « mohicans » autour de Hafedh Caïd Essebsi ont pris la décision de geler l’adhésion de Youssef Chahed au parti.

« C’est un peu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, nous ne comprenons plus rien aux prises de décision de Hafedh Caïd Essebsi et de son entourage », déclare Louai Trabelsi, un jeune coordinateur du bureau régional de Nidaa Tounes en banlieue sud de Tunis. Tout son bureau, lui bien compris, soit 14 membres, a démissionné de Nidaa Tounes juste après l’annonce du gel.

Ce n’est que la suite de départs en série qui ont commencé depuis le fameux congrès de Sousse le 10 janvier 2016 où Hafedh Caïd Essebsi est nommé par un petit groupe de militants pour diriger le parti. À l’époque, les dissidents dénoncent les méthodes de nomination et certains détracteurs y voient du népotisme.

« Nous nous étions déjà fermement opposés à sa candidature aux législatives pour la circonscription de Tunis en 2014 sur laquelle son père était pourtant d’accord. Je n’ai jamais compris pourquoi il le soutient encore aujourd’hui », confie Moncef Sellami, un ténor du parti qui a lui aussi jeté l’éponge récemment, alors qu’il est très proche du président et de sa famille.

Illégitime pour certains, simple victime de son hérédité pour d’autres, Hafedh Caïd Essebsi a toujours suscité la polémique depuis son arrivée au parti. Son C.V. est ponctué d’un parcours dans les affaires et de fricotages avec la haute société tunisienne sans clarté sur sa situation fiscale ni réelle réussite dans un domaine précis. Peu de choses filtrent sur son parcours professionnel si ce n’est sa vice-présidence temporaire d’un club de football. « C’est un peu le vilain petit canard de la famille qui avait un besoin de reconnaissance et d’existence et qui a su le faire en prenant le leadership du parti de son père », déclare une source à Nidaa Tounes qui a voulu rester anonyme.

On le dit peu éloquent et mal à l’aise avec les médias, et il compense en publiant des communiqués sur sa page Facebook souvent à charge contre Youssef Chahed, ou dans le déni total de la crise au sein du parti. D’autres pensent qu’il y a sa place malgré son manque d’expérience en politique.

« Je ne pense pas que Hafedh soit le problème, il était présent dès les débuts de Nidaa Tounes et c’est normal qu’il ait saisi certaines opportunités qui se présentaient à lui. C’est son entourage, qui change à tout va, qui pose problème », analyse Wafa Makhlouf, membre du bureau politique et encore adhérente au parti. L’entourage de Hafedh, composé d’anciens partisans de l’ancien parti présidentiel sous Ben Ali (le RCD), d’hommes d’affaires peu scrupuleux et de figures médiatiques controversées, est en effet adepte de déclarations au nom du parti sans consultations avec les membres, de fréquentes polémiques et de lynchages directs de certaines personnalités du parti.

Wafa Makhlouf admet aussi le peu de réunions du bureau politique depuis quelques mois et l’échec des résultats aux élections municipales où Nidaa Tounes est arrivé troisième derrière Ennahda et les listes indépendantes. « Nous avons perdu dans des endroits où nous étions majoritaires comme la ville de Bourguiba, Monastir, où nous n’avons pas mis des figures de poids dans les listes électorales. C’est une réelle perte pour le parti », déclare-t-elle. Autre échec cuisant, la mairie de Tunis qui devait aller au candidat de Nidaa : c’est Souad Abderrahim qui a été élue, une femme, adhérente de Ennahda.

Aujourd’hui, les démissions au sein du parti se multiplient, les militants de la gauche sociale-libérale qui avaient rejoint Nidaa Tounes à ses débuts ont quitté le navire depuis longtemps, les intellectuels aussi. Les plus ambitieux comme Mohsen Marzouk, apparatchik de la politique, ont fondé leur propre parti et se regroupent aujourd’hui avec des anciens de Nidaa.

Pire, le groupe parlementaire de Nidaa Tounes autrefois majoritaire à l’assemblée avec 86 sièges est passé aujourd’hui à 56 derrière le parti Ennahda qui en détient 68. Huit membres du groupe ont démissionné ce mois-ci pour rejoindre un nouveau bloc de 43 députés, la « Coalition nationale », qui soutient le maintien de Youssef Chahed et veut tracer les prémices d’un nouveau rassemblement.

« Nous nous étions regroupés en 2012 autour d’une idée commune : faire barrage aux islamistes. Cette idée tient toujours et ce bloc pourrait donner lieu à une vraie force d’opposition politique », atteste Moncef Sellami. Mais à un an et quelques des prochaines élections législatives et présidentielle, ce nouveau rassemblement aura-t-il les moyens de mettre en marche la machine électorale nécessaire pour gagner ?

Un congrès électif de Nidaa Tounes devait avoir lieu en septembre et avait même été promis par Hafedh Essebsi. Il a finalement été reporté à janvier et risque de ne pas avoir lieu, selon beaucoup de militants déçus.

Au milieu de la tempête, seul Hafedh Caïd Essebsi ne bouge pas de son poste. « Le problème, c’est que depuis qu’il a pris les rênes du parti, Hafedh ne s’est concentré que sur le fait d’imposer des nominations et ses choix pour les ministères, et rien d’autre ! » commente Moncef Sellami. « Toutes les réunions du bureau politique n’étaient finalement consacrées qu’à la façon d'agrandir l’influence de Hafedh », martèle Zohra Driss, députée et nouvelle démissionnaire.

Aujourd’hui, sur 31 membres, le bureau politique ne compte plus que 19 fidèles et ses relations avec le parti islamiste Ennahda, avec qui il avait formé le gouvernement d’union nationale, ne sont plus au beau fixe. Beaucoup disent qu’il ne reste du parti que le nom.

Le président tunisien a suggéré lundi de changer la Constitution pour éviter le « tourisme politique », en référence à tous ceux qui avaient rejoint le parti sous son égide et qui, aujourd’hui, sont partis. La députée Zohra Driss n’est pas convaincue : « Je pense que c’est malheureusement la fin de Nidaa et la priorité désormais est de faire en sorte de créer un nouveau rassemblement pour les élections. » Elles sont attendues en décembre 2019.

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