Joby Warrick: «Même en déclin, Daech peut contre-attaquer»

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Alors que la bataille de Mossoul est lancée, Joby Warrick, prix Pulitzer 2016, revient aux sources de l’État islamique, en montrant que l’organisation a déjà connu des hauts et des bas et que la défaite militaire ne sera pas nécessairement synonyme de la disparition de ce type de djihadisme. Entretien.

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Joby Warrick, reporter au Washington Post et prix Pulitzer 2016, publie une enquête sur Daech, intitulée Sous le drapeau noir (Cherche-Midi), qui pourrait être sous-titrée « biographie d’al-Zarqaoui ». En effet, le Jordanien, même s’il s’est d’abord inscrit dans le sillage d’Al-Qaïda, a renouvelé les moyens et les fins du djihadisme, en posant les bases de ce qui deviendra l’organisation État islamique.

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À partir d’entretiens avec, notamment, de très hauts responsables américains et jordaniens, le journaliste reproduit une histoire dont on connaît déjà les fondamentaux, mais qu’il raconte avec une véritable plume et des informations venant d’acteurs de premier plan.

Il restitue ainsi avec précision l’ascension d’al-Zarqaoui: ses changements de stratégie, sa fuite en avant, sa volonté d’obtenir l’imprimatur de Ben Laden tout en se distinguant de lui. Et surtout, sa capacité à profiter des nombreuses erreurs de l’administration américaine depuis l’invasion de l’Irak de 2003.

Le général McChrystal finira par obtenir la tête du djihadiste en 2006, en partie grâce à des techniques de contre-insurrection en rupture avec ce qui avait été pratiqué jusque-là. « Il prescrivit la lecture de différents ouvrages, écrit Warrick, dont La Guerre moderne (1961) du colonel Trinquier, classique de la contre-insurrection, et fit projeter La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966), film de fiction mais historiquement exact relatant les sanglantes mesures prises par l’armée française pour réprimer la révolte du FLN pendant la guerre d’Algérie. À l’issue de la projection, il amorça un débat sur ces deux thèmes plutôt dérangeants. Le premier était l’usage de la torture, et la façon dont elle avait fini par miner la position de la France d’un point de vue tactique et moral. Le second était ce que McChrystal décrivait comme la méconnaissance qu’avait l’armée française de la culture algérienne, ce qui expliquait que le message des rebelles ait rencontré un tel écho chez un grand nombre de civils. »

Mais, en dépit de cette mort, la guerre confessionnelle allumée par al-Zarqaoui en Irak et le recours à des mises en scène sophistiquées de l’ultraviolence ont prospéré avec l’essor de l’État islamique. Que pouvons-nous alors espérer d’une prochaine défaite militaire de l’État islamique ? Les racines du développement de Daech peuvent-elles être éradiquées en même temps que l’organisation de Baghdadi ? Entretien.

Mediapart : Vous avez écrit un livre sur l’essor de Daech. Que diriez-vous de ce qui ressemble à son déclin ?

Joby Warrik : C’est vrai que si ce livre avait une suite, elle pourrait s’appeler « la chute de Daech ». Mais en faisant cette enquête sur Daech, j’ai pu montrer que cette organisation avait déjà connu des hauts et des bas. Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait cette organisation contre-attaquer après qu’on l’ait cru défaite. On a oublié que l’organisation de l’État islamique a déjà été proche d’être complètement détruite avant de devenir une armée terroriste puissante au point de déstabiliser des États. Il est certain qu’elle est aujourd’hui en déclin, mais cela ne signifie pas qu’elle soit définitivement battue et qu’elle n’écrira pas de nouveaux chapitres de son histoire dans le futur.

Vous montrez en effet qu’après la mort d'al-Zarqaoui en 2006 et jusqu’au début des années 2010, l’État islamique n’était plus guère qu’une petite organisation isolée, avec quelques centaines de membres évoluant sur un territoire réduit de l’Irak. Comment a-t-elle pu redevenir en quelques années une force aussi puissante ?

Le drapeau de Daech. Le drapeau de Daech.
Les printemps arabes ont constitué une véritable opportunité, puisque les militants de l’État islamique se sont alors retrouvés avec, à leur porte, un État en faillite qui leur a permis de se redévelopper. Après le départ des États-Unis d’Irak, Daech n’avait plus de grande cause pour mobiliser, comme al-Zarqaoui avait pu le faire contre l’occupant américain. Affronter un dictateur alaouite en Syrie pouvait faire office de cause de remplacement pour de nombreux sunnites d’Irak, marginalisés par le pouvoir de Bagdad. Ensuite, les succès stratégiques ont créé un pouvoir d’attraction. En quelques années, on est ainsi passé d’une organisation presque complètement défaite à une véritable armée composée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, venus de partout dans le monde.

La prise de Mossoul peut-elle faire disparaître le terreau qui a permis l’émergence de Daech ?

Pas complètement. Il est intéressant de voir que dans l’encerclement de Mossoul, un corridor a été laissé libre vers Raqqa et la Syrie. La question est de savoir combien de combattants de l’État islamique vont pouvoir s’enfuir vers la Syrie, et combien d’autres pourraient atteindre l’Europe ou l’Amérique du Nord. Actuellement, l’État islamique cherche à agir en Occident, et il est trop tôt pour savoir s’ils vont y parvenir, mais le risque est élevé. La sécurité s’est améliorée. Nous disposons de meilleurs moyens de renseignement pour intercepter les communications et traquer les combattants de Daech. Mais il est impossible de stopper tous les projets élaborés par l’État islamique et je serais donc surpris si nous n’assistions pas à de nouvelles attaques terroristes dans le futur.

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