Alexis Tsipras (Syriza): «Peut-être que l'Allemagne sera le premier pays à quitter l'euro»

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Le leader de la gauche radicale grecque, qui est devenue dimanche 6 mai la deuxième force politique du pays, revient sur la crise traversée sur son pays, la nouvelle cure d'austérité annoncée, la position de l'Allemagne. Propos recueillis à Athènes par Amélie Poinssot.

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Propos recueillis à Athènes par Amélie Poinssot

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Les élections législatives grecques, dimanche 6 mai 2012, ont bouleversé le paysage politique. Les deux grands partis traditionnels s'effondrent. La coalition de la gauche radicale (Syriza) est devenue le parti numéro deux du paysage politique grec, avec 16,75 % des voix, trois points derrière Nouvelle démocratie (ND, droite) et surtout devant le Pasok, qui domine le paysage de la gauche depuis 1981. A cette occasion, nous republions un entretien avec son leader initialement mis en ligne le 28 décembre dernier.

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Alexis Tsipras est le leader de la Syriza, la gauche radicale grecque – un parti fondé en 2004 à partir de différentes formations d'extrême gauche, dont le parti qu'il préside, le Synaspismos. Cette coalition avait obtenu neuf députés au parlement en octobre 2009.

Quelle alternative proposez-vous en Grèce ?

Alexis Tsipras © Reuters Alexis Tsipras © Reuters

La question n'est pas une politique alternative en Grèce, mais une politique alternative en Europe. Très tôt, on a vu que c'était une crise systémique liée à l'architecture de l'euro. Or la façon dont on a affronté cette crise, en Grèce, était probablement ce qu'on pouvait faire de pire: quand on a un problème de dette publique, on ne peut pas le résoudre en s'endettant encore davantage, et en exigeant en même temps de l'économie qu'elle s'arrête de fonctionner… Pour venir à bout de ses dettes, il faut au contraire produire afin de dégager des excédents pour rembourser. Je suis donc pour un règlement de la dette à un niveau européen et pour une politique de relance en Grèce pour contrer la récession.

Le gouvernement grec devrait en outre s'engager très rapidement dans un programme de redistribution des richesses. Un exemple: en ce moment, dans les banques suisses, d'après certains rapports, il y a plus de 600 milliards d'euros d'argent grec – c'est presque deux fois la dette publique du pays – soit sortis par les banques grecques, soit placés directement par les particuliers à l'étranger. Il y a donc de la richesse… mais elle n'est pas soumise à l'impôt.

Comment peut-on remédier à cela ?

Notre proposition est la suivante: que chacun, en Grèce, soit obligé de faire une déclaration qui comprend tous ses biens, ses propriétés immobilières, mais aussi ses dépôts dans les banques nationales et étrangères, et ses capitaux mobiliers. Aujourd'hui, le contribuable n'a pas cette obligation. Bien entendu, vous allez me dire: qu'est-ce qui peut l'empêcher de faire une déclaration mensongère? Il faut mettre en place des règles très strictes. Par exemple, si quelqu'un se fait prendre en ayant fait une fausse déclaration, il faut qu'il soit menacé de se voir confisquer ses biens. Jusqu'à présent, le système fiscal en Grèce est resté un système injuste et inégalitaire.

Autre piste que nous proposons: une cotisation exceptionnelle des armateurs. Vous savez que la Grèce possède la plus grande flotte commerciale au monde. Savez-vous à quelle hauteur les armateurs grecs contribuent aux caisses publiques dans une période si difficile pour notre pays? Moins que les immigrés quand ils doivent payer pour leur carte de séjour! Les armateurs bénéficient de 58 abattements fiscaux différents. Il faut absolument exercer une pression là-dessus et changer la législation.

Vous êtes donc partisan d'une profonde réforme fiscale, et d'une solution européenne à la dette grecque. Vous êtes donc favorable au maintien de la Grèce dans la zone euro ?

Oui, je ne crois pas qu'il puisse y avoir une solution politique en dehors de l'euro. Je crois cependant que la Grèce ou tout autre pays qui voit reculer ses droits souverains et les intérêts de son peuple a le droit et le devoir de défendre son intérêt national, même sous la menace de l'effondrement de l'euro.

En réalité, on se dirige vers l'autre extrême: l'euro est menacé à cause de l'obstination de l'Allemagne à mener cette politique d'austérité. S'il n'y a pas un changement dans l'architecture de l'euro, c'est-à-dire si l'on ne donne pas la possibilité à la Banque centrale européenne d'émettre de la monnaie et de constituer un refuge pour les besoins d'emprunts des pays qui affrontent des problèmes, alors l'euro ne survivra pas.

Et peut-être que l'Allemagne sera le premier pays à quitter l'euro… Or si un pays quitte la zone euro, la zone euro s'effondrera.

Quels rapprochements envisagez-vous avec les autres formations de la gauche européenne ?

Je suis le vice-président du Parti de la gauche européenne, le président étant Pierre Laurent, le secrétaire national du Parti communiste français. Nous sommes en contact régulier, il y a une semaine encore nous nous sommes vus pour discuter des développements après les décisions du sommet de Bruxelles. Je suis aussi proche de Jean-Luc Mélenchon – j'espère qu'il va obtenir un bon score à l'élection présidentielle.

Le parti de la gauche européenne a déposé il y a quelque temps une série de propositions alternatives pour faire face à la crise. Tout d'abord, nous prônons une refondation de la zone euro et de l'euro, nous voulons changer les critères de stabilité: non plus le déficit, la dette, et l'inflation, mais le développement – il faut qu'une économie soit obligée d'avoir des chiffres positifs de croissance –, un chômage le plus bas possible, et une balance des paiements équilibrée entre les importations et les exportations. Afin que l'on ne tombe pas dans ce grand dumping entre les pays du Nord et les pays du Sud, où les avantages du Nord sont les carences du Sud.

Notre deuxième axe, c'est le rôle de la Banque centrale européenne. Il n'y a nulle part au monde une économie avec une monnaie unique et une politique monétaire commune, sans banque centrale qui puisse financer et imprimer de l'argent… Enfin, troisième axe: il faut un budget européen, généreux, afin de financer la croissance. Une caisse communautaire peut être financée par les pays en fonction de leurs capacités.

En Grèce, pourtant, vous n'avez pas réussi à constituer un “front de gauche” et vous irez probablement en rangs dispersés aux élections anticipées, pourquoi ?

C'est une question qui nous tourmente nous-mêmes. Or toutes les enquêtes d'opinion montrent que si l'on avait en Grèce un front de gauche, il deviendrait certainement la première force politique du pays. Mais au sein du parti communiste, c'est la tendance orthodoxe qui domine, qui dit que toute collaboration avec les partis voisins est compromission…

La Grèce a malheureusement cette particularité d'une gauche très forte, mais une gauche qui, embourbée dans des oppositions d'une autre époque, ne peut pas s'entendre et travailler ensemble. Cela dit, je pense que plus le temps passe, plus les membres du parti communiste changent et exercent une pression sur la direction. Car aujourd'hui, le risque n'est pas de voir l'autre recueillir plus de voix et élire plus de députés…

La question est de savoir si l'on peut mettre un frein à une attaque barbare! La seule façon de s'opposer à cette attaque, c'est d'unir les forces de gauche.

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