Bombardement de Bouaké: le mystère sur les commanditaires reste entier

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Deux pilotes ivoiriens et un mercenaire biélorusse seront jugés aux assises, accusés d’avoir bombardé en 2004 le camp français de Bouaké, en Côte d’Ivoire, causant la mort de neuf militaires français. Mais les commanditaires courent toujours. Et la perspective d’un procès de l’incurie des autorités françaises s’éloigne.

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Enfin, l'affaire du bombardement de Bouaké en 2004 s'achemine vers un procès. Quatorze ans après la mort de neuf militaires français et d'un humanitaire américain, en Côte d’Ivoire, la juge d’instruction Sabine Kheris a ordonné, le 7 janvier 2019, le renvoi devant la cour d'assises de deux soldats ivoiriens et d’un mercenaire biélorusse, qui seront tous les trois jugés pour « assassinats » et « tentatives d'assassinats ».

Ce dossier est l'un des plus dramatiques pour l'armée française, puisqu'il s'agit de la perte la plus massive depuis l’attentat contre l’immeuble Drakkar à Beyrouth, en 1983. C'est aussi l'un des plus sensibles politiquement.

Un avion de chasse de l’armée de l’air ivoirienne détruit sur ordre du président Jacques Chirac, à Yamoussoukro le 8 novembre 2004. © Luc Gnago / Reuters Un avion de chasse de l’armée de l’air ivoirienne détruit sur ordre du président Jacques Chirac, à Yamoussoukro le 8 novembre 2004. © Luc Gnago / Reuters

Comme l’a indiqué Sud Ouest, la doyenne des juges d'instruction du tribunal de grande instance de Paris, chargée de l’enquête depuis 2012, a suivi les réquisitions du parquet pour lequel l’implication des trois pilotes dans l’attaque ne fait « aucun doute » (lire ici).

Dans son ordonnance, consultée par Mediapart, la magistrate s’appuie sur de nombreux témoignages et documents des services de renseignement français pour incriminer deux officiers de l’armée de l’air ivoirienne, Patrice Ouei et Ange Gnanduillet, 63 et 61 ans, ainsi que Yuri Sushkin, un pilote biélorusse de 66 ans. Un autre mercenaire biélorusse, Boris Smahin, longtemps suspecté d'avoir participé au raid meurtrier, a finalement bénéficié d'un non-lieu, les soupçons sur sa participation au bombardement ne reposant pas sur des éléments suffisamment solides.

Les trois sexagénaires seront-ils seulement présents à leur procès ? Le doute est permis. Les deux officiers ivoiriens font l’objet de mandats d’arrêt qui n'ont pas été exécutés depuis 2006. Le cas de Yuri Sushkin est encore plus sensible. Juste après le bombardement, le mercenaire avait été arrêté par la police togolaise et laissé pendant plusieurs jours à la disposition des autorités françaises en compagnie de complices potentiels. Or pour une raison toujours inexpliquée, Paris a renoncé à l'interpeller, ou même simplement à l'auditionner. Il s'est depuis volatilisé. Terrible illustration d’un dossier où la raison d’État l’a emporté sur l’exigence de vérité et le respect des familles de victimes.

  • L’armée française aux premières loges de la préparation du bombardement

Il est 13 h 20, ce samedi 6 novembre 2004, quand deux Soukhoï 25, des biplaces développés par l'URSS des années 70, prennent la direction du lycée Descartes de Bouaké, où est logée une partie des troupes françaises de l’opération « Licorne », mission de maintien de la paix depuis le début de la crise politico-militaire de 2002.

Les avions appartenant aux Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) survolent à deux reprises la base à basse altitude. La vue est dégagée. Des drapeaux français visibles depuis le ciel. Les deux appareils larguent « au moins 18 » roquettes sur trois bâtiments, dont le mess du camp. Neuf soldats français et un humanitaire américain sont tués. 34 militaires français et 4 civils sont blessés.

À l’aéroport de Yamoussoukro, c’est la panique. Le 2e régiment des hussards, stationné dans un hangar à 500 mètres de la piste, est informé en temps réel. « 13 h 25 : BILAN LOURD EN COURS », reçoivent les militaires, d'après des documents aujourd'hui déclassifiés. Les deux Soukhoï, de retour de leur raid meurtrier, atterrissent quelques minutes plus tard. Ils sont détruits par les troupes françaises dans la foulée.

Tout le monde sur place connaît les équipages mixtes (un Slave, un Ivoirien) des appareils. La Direction du renseignement militaire (DRM) avait même profilé un par un les pilotes et techniciens depuis leur arrivée sur place le 2 novembre, à bord d'un Antonov 12, un gros porteur acheminant hommes et matériel.

Personne ne s’était inquiété de ce surcroît d'activité. Et pour cause : à Abidjan, le président Laurent Gbagbo avait offert des garanties à l'armée française. Une offensive, notamment terrestre, était certes en préparation dans la région de Bouaké, pour « désarmer » la rébellion du Nord, mais celle-ci ne concernait en aucun cas les positions françaises.

Dans un premier temps, le général Poncet, chef de l'opération Licorne, et l'ambassadeur Gildas Le Lidec ont essayé de dissuader Gbagbo de mener cette opération, qui allait inévitablement conduire le pays à un point de non-retour.

Le 4 novembre, Gbagbo convoque l'ambassadeur Le Lidec, pour lui indiquer que, la veille, Jacques Chirac « lui avait mal parlé, que personne ne lui avait jamais parlé comme ça et qu'il allait maintenir l'opération ». Dans son point de situation du 6 novembre, Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major du président de la République, se veut malgré tout rassurant : « Les mouvements d'unités Fanci effectués dans la zone de confiance laissent penser à des préparatifs d'une possible action terrestre aujourd'hui, d'envergure limitée, essentiellement sur Bouaké. »

Las, l'opération ne sera pas que « terrestre » et « d'envergure limitée ». Auditionné en 2005 par un juge d’Abidjan, Ange Gnanduillet a reconnu avoir fait « partie de l'équipage » ayant participé au bombardement de Bouaké, mais a indiqué être allé « en mission pour traiter les zones rebelles qui [avaient] été identifiées auparavant ». Selon son témoignage, ce n'est que « plus tard » qu'il aurait appris que le cantonnement français avait été pris pour cible. Son compère Patrice Ouei, également entendu en 2005, a nié pour sa part avoir participé au raid meurtrier, tout en estimant que l'attaque de la base française ne pouvait provenir que « d'une erreur ».

Les investigations de la justice française montrent pourtant que le bombardement était délibéré et parfaitement ciblé. Reste à en trouver le commanditaire et les motivations.

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