Condamné à sept ans de prison pour avoir aidé sa famille syrienne, Stéphan Pélissier signe un livre bouleversant

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Elle se lit comme un roman policier. Mais c’est une histoire vraie : celle de Stéphan Pélissier, parti en Grèce à l’été 2015 chercher sa belle-famille syrienne. Je voulais juste sauver ma famille sort ce jeudi en librairie. Vendredi se tient, dans la ville grecque de Patras, le procès en appel de ce Français condamné en première instance à sept ans de prison.

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C’est une odyssée où l’absurdité, l’injustice et l’horreur resurgissent à chaque étape. Un témoignage haletant qui illustre, à travers les multiples embûches vécues par une famille franco-syrienne tentant de mettre les siens à l’abri de la guerre menée par Bachar al-Assad, le drame vécu par des centaines de milliers de Syriens partis sur la route de l’exil en 2015.

Dans Je voulais juste sauver ma famille, qui sort ce jeudi 28 février aux éditions Michel Lafon, le Français Stéphan Pélissier raconte comment il a essayé de venir chercher sa belle-famille syrienne coincée en Grèce et fait le récit de l’incroyable aventure humaine et de l’imbroglio judiciaire et administratif qui s’en sont suivis.

Août 2015. Originaire d’Albi, Stéphan Pélissier, marié à une Syrienne arrivée en France quelques années plus tôt pour ses études, part pour la Grèce. Il doit y récupérer ses beaux-parents, sa belle-sœur, son beau-frère ainsi qu’un jeune cousin qui y sont arrivés après un voyage périlleux depuis Damas. Il tente de repartir avec eux sur le ferry qui fait la liaison entre le port grec de Patras et l’Italie. Mais le petit groupe se fait arrêter au moment de l’embarquement et le livret de famille dont Stéphan s’était précieusement muni pour prouver les liens de parenté ne change rien à l’affaire : aux yeux des autorités grecques, il est un passeur.

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Deux ans plus tard, alors que le tribunal de Patras l’avait laissé sans nouvelles pendant tout ce temps, Stéphan Pélissier reçoit une convocation : il va être jugé pour « transport illégal en masse du territoire grec vers le sol d’un pays membre de l’Union européenne de ressortissants d’un pays tiers, non munis de passeport ». Mediapart raconte alors une première fois son histoire et les incohérences de la justice grecque : le procureur a retiré du dossier l’élément principal, à savoir le lien de parenté entre Stéphan Pélissier et les personnes qu’il a tenté de secourir. Entre-temps, la belle-famille de Stéphan, arrivée en France après avoir traversé la dangereuse « route des Balkans » a obtenu, fin 2016, le statut de réfugié au terme d’innombrables déconvenues auprès de l’administration française.

Le verdict tombe fin novembre 2017 : l’Albigeois est condamné par la cour d’assises de Patras à sept ans de réclusion ferme. Bizarrerie du jugement : la peine de prison est commuable en une amende équivalente à 5 euros par jour sur la période couvrant les sept années de détention prévues. Soit une somme de 12 775 euros. Dans un premier temps, Stéphan et sa famille se disent qu’il vaut mieux payer, « pour tourner la page ». Ils lancent une campagne de dons. Mais au moment de s’acquitter de la somme, ils apprennent que le montant est en réalité deux fois plus élevé en raison d’une taxe de « droit d’accroissement » calculée sur le nombre de jours de prison convertis en jours-amendes. Ils n’ont pas les moyens de payer cette somme. C’est alors qu’ils prennent la décision de faire appel.

Ce second procès se déroulera ce vendredi 1er mars à la cour d’assises de Patras. L’avocat va plaider la relaxe, en s’appuyant non seulement sur les liens de parenté entre Stéphan et les personnes qu’il a cherché à secourir, mais aussi sur le fait que l’ensemble de la famille était, déjà en 2015, sous le régime des textes et des conventions internationales en matière de protection internationale. Ces derniers stipulent en effet qu’on ne devient pas réfugié au jour de l’obtention du statut, mais dès l’instant où l’on quitte son pays.

« Si nous démontrons cela, tout ce que l’on me reproche pourrait tomber », explique Stéphan Pélissier, joint par téléphone. Il a obtenu l’assurance de la ministre chargée des affaires européennes, Nathalie Loiseau, que cette fois, contrairement au procès en première instance, un représentant du gouvernement français serait présent au tribunal. Il n’en demeure pas moins que sur le papier, l’accusé encourt une peine allant jusqu’à 15 ans de prison.

Plus de trois ans après la vague d’arrivées en Europe d’exilés fuyant la guerre en Irak et en Syrie, le livre de Stéphan Pélissier est un témoignage crucial pour comprendre ce que toutes ces personnes ont enduré à partir du jour où elles ont décidé de quitter leur terre d’origine. Au-delà des chiffres, des considérations politiques autour de la « question migratoire » et des replis frileux des gouvernements européens, que signifie, à l’échelle d’une famille, fuir son pays en guerre ?

L’auteur s’exprime à la première personne, et il donne également la plume à Zéna, sa femme, ainsi qu’à Anas, son beau-frère adolescent, qui a fait tout le voyage depuis Damas. En peu de mots, par petites touches, ils font prendre conscience des risques infinis auxquels la famille a dû s’exposer tout au long de son périple, notamment lorsqu’elle a quitté les côtes turques entassée sur une embarcation de fortune au milieu d’une soixantaine de personnes. « Ce soir-là, raconte Anas dans l’ouvrage, personne ne proteste. Personne ne refuse d’embarquer. Cette résignation face à un risque que personne ne voudrait courir, je l’ai vue si souvent, au cours de notre voyage, chez ceux qui fuyaient pour les mêmes raisons que nous… »

Plus loin, Anas raconte un nouvel échec sur leur parcours, lorsqu’ils essaient de quitter la Hongrie où ils ont été brutalisés par les autorités : « Je ne comprends toujours pas comment nous avons pu confier nos vies à ce type complètement bourré qui était censé nous conduire sur plus de 250 kilomètres. Je crois que ça en dit long sur la profondeur de notre désespoir et sur notre capacité à ignorer les signaux d’alerte : pendant ce voyage, nous avons déjà été tellement confrontés à la peur, la douleur et la maladie, et si souvent obligés de faire abstraction pour avancer, que notre boussole instinctive ne suffit plus. »

Ce récit permet de comprendre, aussi, ce qu’implique, très concrètement, la réglementation de Dublin. En Hongrie, les proches de Stéphan se voient imposer, de force et sans aucune explication, un enregistrement de leurs empreintes digitales. Lorsque, enfin parvenus en France, ils y font leur demande d’asile, la préfecture du Tarn leur répond par un ordre d’expulsion vers la Hongrie : ce sont les autorités hongroises qui sont responsables de l’examen de leur demande d’asile, tranche le préfet du Tarn. Nouveau coup de massue pour la famille, qui s’en sortira finalement en déménageant dans un autre département.

Je voulais juste sauver ma famille est une plongée au cœur d’une famille comme il en existe beaucoup d’autres aujourd’hui en Europe. C’est un récit bouleversant sur les nuits sans sommeil et le sentiment d’impuissance de ceux qui ont réussi à quitter la Syrie à temps et observent, de loin, un conflit qui a fait entre 400 000 et 500 000 morts et douze millions de déplacés, et un Bachar al-Assad toujours en poste. Mais c’est aussi un récit revigorant sur les victoires auxquelles peut aboutir, in fine, un combat juste et obstiné. « Zéna et moi n’avons rien d’héroïque ou d’extraordinaire, écrit Stéphan Pélissier. Nous sommes des gens simples, nous nous retrouvons dans une tourmente qui nous dépasse, mais que nous ne voulons pas laisser nous emporter. »

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