Dans le quartier de Cotiza, là où l’affrontement a commencé au Venezuela

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Deux jours avant la proclamation de Juan Guaidó, un quartier chaviste et populaire manifestait, pour la première fois, contre Nicolás Maduro. La crise a poussé les habitants, et en particulier les femmes, à soutenir des militaires en rébellion. Alors que l’opposition tente d’en profiter pour mettre un pied dans le quartier, les soutiens au président socialiste n’ont pas pour autant disparu.

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Caracas (Venezuela), envoyé spécial.– « La force va être nécessaire avec ces gens si mauvais. Les États-Unis doivent intervenir mais avec responsabilité pour que les chavistes ne viennent pas dire que c'est une invasion. » Ces paroles sans concession contre le gouvernement de Nicolás Maduro ne sortent pas de la bouche d'un militant de l'opposition de secteurs huppés de Caracas, mais de celle de María Fernanda, esthéticienne indépendante du quartier populaire de Cotiza.

C'est là, dans ces rues étroites qui jouxtent une caserne, au pied du massif d'El Ávila qui surplombe la capitale, qu'une manifestation a éclaté au petit matin du 21 janvier. Quelques centaines de personnes, peut-être plus, sortaient de leurs maisons pour soutenir des militaires de la Garde nationale bolivarienne (GNB) en rébellion. « Quand j'ai vu que la Garde nous appelait à les soutenir, je suis devenue une furie, une furie de peine. À six heures, je suis sortie demander la démission de Maduro. Autour de la caserne, c'était plein de policiers, de militaires mais nous n'avions pas peur. Nous n'avons plus peur. » C'est en rage que María Fernanda répond aux questions des médias venus sur les lieux le jour même. Casquette vissée sur le crâne, drapeau du Venezuela sur la poitrine, elle ne cesse alors de frapper sa casserole avec sa cuillère en signe de révolte alors qu'un journaliste lui pose des questions. Peu importe si, à ce moment-là, les rebelles ont déjà été arrêtés.

María Fernanda dit être devenue « une furie en peine ». Elle veut le départ de Maduro. © JBM María Fernanda dit être devenue « une furie en peine ». Elle veut le départ de Maduro. © JBM
Cotiza a initié le bras de fer toujours plus musclé et mortifère entre l'opposition et Nicolás Maduro. Deux jours plus tard, le 23 janvier, Juan Guaidó se proclamait président devant la foule. Rien ne prédestinait ce quartier tranquille, traditionnellement chaviste, à se soulever pour la première fois. Lors des élections présidentielles contestées et boycottées par une grande partie de l'opposition de mai 2018, le bureau de vote de María Fernanda enregistrait une large victoire de Nicolás Maduro, avec 72,71 % des voix (contre 67,84 % au niveau national). L'abstention s'élevait seulement à 48,37 %, alors que dans le reste du pays elle atteignait 54 %.

Les quartiers populaires ont longtemps été la base électorale du chavisme. Ce soutien a commencé à s'effriter et à se creuser au fur et à mesure que la crise économique, qui a débuté en 2012-2013, prenait de l'ampleur. Le 21 janvier, la manifestation de Cotiza s'est répandue comme une traînée de poudre, de quartier en quartier. L’Observatoire vénézuélien du conflit social (OVCS) a dénombré trente « protestations » ce jour-là, puis soixante-trois le lendemain. Par « protestation », l'organisation entend la demande de droits par un groupe ou une personne (une grève de la faim par exemple).

Ces mobilisations sont révélatrices de nouveaux changements politiques qui s'opèrent dans les quartiers populaires. Le dirigeant de l’OVCS, Marco Antonio Ponce, explique qu’« en 2017, les mobilisations populaires ne correspondaient pas aux demandes ni à l'agenda de l'opposition. Les manifestants réclamaient le retour de l'eau ou de l'électricité ». Aujourd'hui, le scénario diffère : « En janvier, les habitants de ces quartiers ont fait plus que suivre le programme des partis adversaires du président socialiste, ils l'ont précédé et annoncé. Cette fois, ils demandent que Maduro renonce au pouvoir. »

Le dirigeant de l'ONG note que les trois points du programme de l'opposition (fin de « l'usurpation », gouvernement de transition, élections libres) se résument désormais à un seul : le départ du président socialiste. Depuis sa petite maison biscornue de quatre pièces où vivent sept autres membres de sa famille, María Fernanda acquiesce en reprenant le slogan de ces journées-là : « Je ne veux pas de primes, je ne veux pas de Clap [aliments vendus très peu cher à prix subventionnés – ndlr], ce que je veux c'est que Nicolás s'en aille ! »

Elle tient Nicolás Maduro pour responsable de la crise actuelle et voit dans les sanctions économiques, en particulier des États-Unis, qui étranglent un peu plus le pays, un mal nécessaire. La manucure gagne 5 000 bolivars (1,33 euro) par jour – « les bons jours ». « Avec ça, je peux acheter deux bananes, deux œufs et un peu de fromage, dit-elle. Et je ne travaille pas tous les jours. » Avec une inflation estimée à 1 370 000 % en 2018, selon le FMI, les Vénézuéliens n'épargnent plus. Ils achètent immédiatement de la nourriture une fois qu'ils sont payés.

Un habitant du quartier essaie de réparer sa moto. © JBM Un habitant du quartier essaie de réparer sa moto. © JBM
Dans les rues sinueuses, au bout d'impasses, de nombreuses voitures pourrissent sur place. Les pneus ont disparu, une partie des moteurs se sont volatilisés. Les pièces de rechange sont devenues trop chères. Les autos en panne sont condamnées pour sauver d'autres véhicules. La plupart des habitants de Cotiza ont été privés d'eau courante pendant une année. Elle est revenue le lendemain de la mobilisation, pour de nouveau disparaître les jours suivants. La communauté a de nouveau recours au système D. Les habitants vont se laver et remplir des bidons chez des voisins d'autres quartiers. Les logements du rez-de-chaussée ont aussi plus souvent la chance de voir l'eau couler. En dernier recours, ils patientent de longues heures dans les files d'attente qui se forment devant les sources d'El Ávila.

Les femmes sont en première ligne pour gérer les difficultés et affronter cette crise. Tout en reprenant un de ses trois enfants qui a rallumé la télévision dans la chambre accueillant la famille, Roxana Gómez raconte que son mari part régulièrement aux États-Unis pour travailler. « Moi je suis là, avec mes gamins. Est-ce que quand il rentre il se soucie de savoir comment j'ai payé les repas ? Non », dit cette femme de ménage au ministère de la santé dans un soupir.

Lors d'une conférence de presse, le 20 février dernier, la directrice de l'association d'aide aux femmes Mujeres en Línea (« Femmes en ligne ») affirmait que « les femmes sont les premières à ne pas manger pour que les autres membres de la famille puissent avoir un repas ». Dans ce contexte, rien d'étonnant à ce que ce soient majoritairement elles qui aient crié leur ras-le-bol le 21. « Qui a dit à tout le monde de descendre ? Qui frappait sur les casseroles ? Qui disait ses quatre vérités au gouvernement? C'est nous. Les femmes », relate Carmen Marcano, 60 ans, qui soutient le vieux parti d'opposition Acción democrática (Action démocratique, qui de gauche à sa fondation a progressé vers la droite).

La sexagénaire raconte qu'elle tentait de rejoindre son appartement quand elle a été atteinte par un tir de billes en plastique. Plus d'un mois après l’événement, son dos porte encore les traces rouges circulaires. « Je suis allée à l'hôpital, mais ils n'avaient pas assez de désinfectant pour me soigner convenablement et je n'ai pas l'argent pour me l'acheter moi-même. J'ai l'impression que les blessures deviennent moches. » Ses blessures ont effectivement noirci.

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