Pablo Moses : «La Jamaïque a encore beaucoup de chemin à parcourir»

Le 6 août, la Jamaïque fête le cinquantenaire de son indépendance, une indépendance toute relative puisque la reine d'Angleterre est toujours son chef de l'État. Figure de la musique reggae, Pablo Moses, 60 ans, revient sur son pays, sa musique, son peuple.

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Le 10 juin 2012, le sprinter jamaïcain, Usain Bolt, a eu un accident de voiture à Kingston, capitale de la Jamaïque. Le sprinter (qui a conservé dimanche 5 août son titre olympique sur 100 mètres, en 9’63”) avait déjà eu un accident en 2009. En ce jour de juin, l'AFP fait trois dépêches sur cet accident. Et une dizaine sur divers résultats sportifs impliquant des Jamaïcains ce même mois.

Le 27 mars, une autre dépêche d'agence nous apprenait que le chanteur de dancehall Sizzla, accusé d'homophobie, avait annulé un concert à Madrid.

Usain Bolt, musique, violence : voilà le trépied sur lequel repose les nouvelles que les agences nous transmettent de la Jamaïque. Et puis, parfois aussi, la reine d'Angleterre…

Début mars, la visite du prince Harry sur l'île, dans le cadre d'une tournée des États du Commonwealth organisée à l'occasion du 60e anniversaire de règne de sa grand-mère, la reine Elizabeth II, donnait lieu à plusieurs dépêches. L'une d'elle donnait la parole au premier ministre jamaïcain Portia Simpson-Miller ; deux autres annonçaient que le prince Harry avait piqué un sprint devant… Le champion Usain Bolt, et loué les talents des sportifs de la Jamaïque.

50 ans après son indépendance, le 6 août 1962, la Jamaïque fait toujours partie du Commonwealth. C'est une monarchie constitutionnelle et la reine Elizabeth est son chef d'État. Et à voir le voyage du prince Harry et ses propos, la décolonisation complète de l'île n'est pas pour demain.

C'était d'ailleurs le sens de l'intervention de Portia Simpson-Miller après un déjeuner avec Harry, même si tout fut dit de manière très diplomatique : « Nous avons fait un long chemin de l'esclavage jusqu'au vote pour l'indépendance et nous sommes aujourd'hui une nation (…) et notre maturité implique que nous allions maintenant vers une forme de gouvernement qui nous permettrait de prendre totalement en charge notre destin. (…) J'admire la reine, je l'apprécie beaucoup, mais du point de vue de notre histoire, nous avons des choses à faire ».

Et des choses à faire, il y en a beaucoup en Jamaïque. Écrasé par les armes, les violences, le FMI et les multinationales depuis la fin des années 1970, le pays relève doucement la tête après les dernières violences – à large échelle, car la violence est quotidienne sur place – de 2010, lorsque la traque du narcotrafiquant Christopher “Dudus” Coke (son vrai nom de famille) par les autorités jamaïcaines avait provoqué des affrontements à Kingston, entre police et armée d'un côté, et affidés de “Dudus” de l'autre. 73 civils étaient restés sur le pavé et le gouvernement de Bruce Golding du JLP (Jamaica Labour party, gauche) avait été obligé de proclamer l'état d'urgence.

Mais le rôle de Golding dans l'histoire n'est pas clair : la proximité historique du JLP avec le Shower Posse, le gang dirigé par “Dudus”, est un secret de polichinelle (voir notre Boîte noire)

Reggae, violence et… Usain Bolt. Triptyque infernal de la Jamaïque, cette île de carte postale dont on espère, au fond, que les touristes (américains surtout) des plages de Montego Bay, au nord, qui sirotent un mojito au son d'un vieux tube reggae, ont parfois une pensée pour les jeunes des ghettos de Kingston, au sud, qui ont plus de chance de prendre une balle perdue que de trouver un emploi.

« Le moyen le plus sûr de garder notre identité est de regarder vers l'Afrique »

Alors quand le premier ministre parle de « maturité politique », on a envie de la croire, mais, cliché pour cliché, et l'occasion faisant le larron, on a aussi envie de demander son avis à… une star du reggae jamaïcain.

En 1975, Pablo Moses exposait au public son « rêve révolutionnaire » (Revolutionary Dream), un premier album dont le morceau phare, I Am a Grasshopper, est encore aujourd'hui une référence.

Suivront A Song et Pave The Way, ces trois albums formant un triptyque. Le dernier des trois, Pave The Way, enregistré en 1980 et réédité en version remasterisée en juin 2012, réunit la crème des artistes de l'île de l'époque : Michael “Boo” Richards (Abbyssinians, Culture), Val Douglas (Ken Boothe, King Tubby), Mikey “Mao” Chung (Serge Gainsbourg, Peter Tosh), Earl Lindo (Bunny Wailer, Alpha Blondy), Dean Fraser (Dennis Brown) ou Sticky Thompson (Burning Spear, Jimmy Cliff). C'est l'ingénieur du son Jim Fox (Groundation, Black Uhuru, Israel Vibration, etc.) qui s’est chargé de totalement remastériser cet album, grâce à Pablo Moses, qui avait gardé une copie des bandes master originales.

Né alors que la Jamaïque était encore une colonie anglaise, adolescent pendant la période d'espoir suscitée par l'élection de Michael Manley en 1972, puis la descente aux enfers du pays à la fin de cette décennie, Pablo Moses n'est pas le plus mal placé pour parler, librement, de son île, de ses habitants, de la politique.

Vous êtes une sorte de papi du reggae, avec presque 40 ans de carrière, qu'est-ce qui vous fait encore avancer ? Encore vibrer ?

Le dévouement, la détermination et l'originalité. 

Comment jugez vous l'évolution du reggae ? On a l'impression que l'industrie musicale jamaïcaine fonctionnait mieux dans les années 70, qu'elle était plus diverse, plus ouverte…

C'est vrai que la musique jamaïcaine avait un sens bien plus profond et positif dans les années 1970. Aujourd'hui, ce n'est pas le meilleur du reggae – et même de la musique en général –  qui atteint les sommets, mais celle qui rapporte le plus. La bonne musique est passée à la trappe, car les personnes qui la font ne peuvent pas payer pour obtenir des passages à la radio. La bonne musique se perd donc, noyée dans le flux.

Quel message adressez-vous aux ceux qui débutent dans le reggae aujourd'hui ?

Je voudrais leur dire : “Si vous voulez durer dans la musique, vous devez d'abord apprendre à faire de la musique, à jouer d'un instrument, en particulier du piano ou de la guitare.” Et surtout : “Tâchez d'être toujours le plus original possible.”

En Occident, on a tendance à ramener l'identité jamaïcaine à sa musique, pour le meilleur, le reggae, et pour le pire, le dancehall et la violence qu'on lui associe. Qu'est-ce qui selon vous constitue cette identité jamaïcaine ? Comment la Jamaïque peut-elle lutter contre l'américanisation qui la menace ?

Pour nous, en tant que Jamaïcains, le moyen le plus sûr de garder notre identité est de regarder vers l'Afrique, notre mère-patrie, et montrer du respect pour nos ancêtres de toutes les façons possibles. Dans les années 1960-70, nous avions trouvé cette identité. Mais au tournant des années 1980, ce sont les financiers, les commerciaux, qui ont donné l'impulsion qui a permis cette américanisation.

« La Jamaïque et l'Afrique est des tas de choses à partager l'une avec l'autre »

La Jamaïque est indépendante depuis 50 ans (août 2012), le pays a-t-il atteint selon vous une certaine maturité politique ?

Oui, je le pense. Évidemment nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir. Et malheureusement, les pays qui disposent du pouvoir financier refusent de partager ce pouvoir avec des pays comme la Jamaïque. Et vous avez même des Jamaïcains privilégiés qui refusent d'aider les plus pauvres à s'en sortir. C'est notamment cela qui mène à la stagnation de notre économie.

Pendant 50 ans, les deux partis, PNP (People national party, droite) et JLP (Jamaica Labour party, gauche), ont alterné au pouvoir sans qu'émerge à aucun moment une troisième voie. Pourquoi  ?

Il y a eu beaucoup de partis indépendants qui se sont créés durant les 50 dernières années. Ils n'ont pas survécu. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais les gens ne se sont semble-t-il jamais investis dans ces petits partis comme ils l'ont fait avec le PNP et le JLP.

Les Rastas et les musiciens reggae ont joué un rôle presque, voire vraiment, politique, notamment durant les années 1970. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Nous autres, Rastas, avons toujours été une voix politique, culturelle et économique pour les gens. Certains jeunes Rastas reprennent le flambeau, comme nous l'avons fait à l'époque, mais faire porter cette voix est autrement plus compliqué aujourd'hui si l'on n'a pas de moyens financiers. Certains Rastas ont tout de même des postes de responsabilité dans la société jamaïcaine. Et même si de nombreuses forces politiques luttent contre nous, le mouvement rasta est bien visible en Jamaïque et de par le monde.

On a l'impression que la Jamaïque remonte un peu la pente depuis 2010 et l'état d'urgence. Comment voyez-vous les choses ?

C'est exact. L'état d'urgence a pris fin depuis un bon moment et les choses commencent à s'améliorer.

La situation dans les quartiers pauvres est toujours tendue, avec encore, en 2011, de nombreux meurtres…

La situation de l'emploi n'était pas si mauvaise, mais la récession mondiale due aux nations riches a rendu les choses très difficiles en Jamaïque. Ce sont ces nations riches qui ont distribué les armes dans nos ghettos, afin de favoriser leur marché de la drogue. Et avant cela, les politiciens locaux utilisaient déjà ces mêmes jeunes pour se battre sur le terrain au nom de leur parti. Maintenant que les politiciens n'ont plus besoin d'eux, ces jeunes, pour manger, n'ont plus qu'une chose à faire : continuer à se battre entre eux.

Les droits des LGBT sont inexistants ou presque en Jamaïque, le dancehall a été régulièrement accusé de contribuer à cette forme de racisme. À votre niveau, comment faites-vous pour que les valeurs d'unité et de fraternité que défend le reggae s'appliquent à tous ?

En premier lieu, en tant que Rastas, hier comme aujourd'hui, nous prenons soin de ne pas interférer dans les croyances, la culture ou le mode de vie de nos semblables. En tant que Rastas, nous sommes connus comme militants : nous croyons et nous nous battons pour l'égalité des droits et la justice pour tous.

L'Afrique semble aujourd'hui au point mort, comment voyez-vous cela ? Qu'est-ce que peut faire la Jamaïque pour l'Afrique et l'Afrique pour la Jamaïque ?

Je crois que la Jamaïque et l'Afrique ont des tas de choses à partager l'une avec l'autre. Et au moment même où je vous réponds, des progrès sont encore enregistrés de part et d'autre.

Christophe Gueugneau

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