En Russie, le retour de la politique par le bas

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Plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées ce samedi 27 juillet, lors d’une manifestation à Moscou. Et depuis plusieurs mois, diverses mobilisations citoyennes ont récemment secoué les autorités du pays, de la lointaine taïga à Ekaterinbourg en passant par la capitale. Pas de quoi parler d’un « printemps russe » pour autant, mais ces soubresauts pointent la résurgence d’une société civile engagée. Face à elle, le système veille au grain.

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Envoyé spécial à Ekaterinbourg (Russie).– La police russe a arrêté, samedi 27 juillet, quelque cinq cents personnes (selon les chiffres du mouvement OVD-Info à 17h samedi) qui participaient à un rassemblement non autorisé devant la mairie de Moscou pour réclamer des élections libres. Quelques heures auparavant, plusieurs opposants avaient aussi été arrêtés dont Dmitri Goudkov. Ce dernier avait affirmé vendredi que l’enjeu dépassait les élections locales : « Il s'agit de savoir si, dans la Russie d'aujourd'hui, il est possible de faire légalement de la politique », avait-il déclaré.

Comme la semaine précédente, et alors que mercredi dernier l’opposant Alexeï Navalny a été condamné à trente jours de prison pour des infractions « aux règles des manifestations », l’opposition avait appelé à manifester pour protester contre le rejet des candidatures de ses représentants aux élections locales de septembre. Le comité électoral de la ville de Moscou a en effet rejeté purement et simplement la candidature de presque tous les candidats (soit 57) indépendants ou d’opposition, pour les élections du conseil municipal en septembre prochain. Des invalidations pour des motifs ubuesques, ou tout simplement faux. Une manipulation presque assumée, en plein jour, qui avait provoqué samedi 20 juillet la plus grande manifestation de récente mémoire à Moscou, où quelque 20 000 personnes se sont réunies pour des élections ouvertes et justes.

Le réveil politique des citoyens ne se lit pas simplement à Moscou. Ainsi à Ekaterinbourg, quatrième ville du pays, les opposants à la destruction d'un parc ont fait reculer autorités et oligarques. Lesquels préparent déjà la riposte.

Anna Baltina a pu savourer la victoire des siens quelque temps, avant d’être rattrapée par la réalité. « Ils viennent d’arrêter six participants aux manifestations de mai pour avoir tenté de “déclencher une émeute”, leurs maisons ont été fouillées », souffle-t-elle. La militante écologiste a déjà les yeux sur ce nouveau combat judiciaire. Elle se doutait probablement que ce ne serait pas si simple. Car voilà quelques semaines, les membres de son collectif, Parcs et squares, et elle, mais aussi plusieurs milliers d’habitants, ont réalisé quelque chose de rarissime en Russie : gagner face à plus forts qu’eux. En l’occurrence face aux autorités locales et leurs forces de l’ordre, face aux oligarques du coin et même face à l’Église à l’appétit grandissant. 

L’objet de la discorde est un projet de construction d’une énorme nouvelle cathédrale à la place d’un des rares espaces verts du centre-ville. Un projet voulu et ardemment poussé par les deux plus puissants hommes d’affaires de la région, dont Andreï Kozitsine, qui n’est autre que le protégé d’Iskander Makhmudov, l’oligarque au cœur de l’affaire du contrat russe d’Alexandre Benalla et Vincent Crase révélée par Mediapart. Kozitsine est l’actuel PDG de l’entreprise fondée par Makhmudov, le géant minier UMMC.

Comme bien souvent dans le pays, les résidents ont été mis devant le fait accompli, découvrant un matin un grillage érigé en pleine nuit par la police autour du parc. Spontanément, plusieurs soirs d’affilée, des milliers de citoyens de cette métropole de l’Oural au caractère historiquement indépendant sont ainsi allés « occuper » leur square et empêcher toute fermeture pour travaux. « Pour nous, c’était une question vitale, ce parc, raconte Stepan Anchugov, un autre activiste. Il m’était absolument impensable de ne pas aller sur place avec les autres. »

Mobilisés en nombre, les habitants d'Ekaterinbourg ont réussi à faire plier les dirigeants de la ville. © Kommersant/Vladislav Lonchakov Mobilisés en nombre, les habitants d'Ekaterinbourg ont réussi à faire plier les dirigeants de la ville. © Kommersant/Vladislav Lonchakov

Après quatre jours de mobilisation et quelques échauffourées, les autorités ont reculé, non sans en avoir reçu l’ordre tacite de Vladimir Poutine lui-même, expliquant qu’il fallait « prendre en compte l’avis de la population ». Ce que n’ont pas jugé utile de faire les autorités locales, en ménage avec les puissances économiques et l’Église.

Durant la mobilisation et depuis, Ekaterinbourg a vu réapparaître en son sein des scènes rafraîchissantes de démocratie participative, à base de débats enlevés, de rendez-vous avec les dirigeants locaux et de réunions publiques houleuses. Deux mois plus tard, le succès des manifestants est entériné et la cathédrale Sainte-Catherine ne sera pas construite sur ce lieu privilégié de promenade au bord de la rivière Isset. « Mais diverses manipulations peuvent toujours avoir lieu, prévient, lucide, Anna Baltina. Il faut rester vigilant. Nous souhaitons in fine que les espaces verts soient de nouveau classés comme biens publics. »

En septembre, une consultation sous forme de sondage aura lieu dans la ville pour choisir entre les trois lieux de construction possibles restants. Rencontré sur place, le prêtre de la ville, Maxime Miniaïlo, confiait « ne pas vouloir une victoire par la force contre les habitants, en les humiliant ». Peu courante en Russie, cette « victoire » populaire a connu un fort écho sur les réseaux sociaux, dans les journaux et médias en ligne ainsi que dans les autres régions du pays, qui se sentent souvent délaissées, gérées par des gouvernements locaux parachutés de Moscou et parfois ineptes.

Depuis, les événements d’Ekaterinbourg ont été vus comme précurseurs d’une nouvelle période en Russie, qui voit émerger une société civile engagée. Voire repolitisée, loin de la politique traditionnelle dont les ressorts démocratiques réels ont été totalement asséchés par le pouvoir russe. Mais sont-ils pour autant porteurs de vrais changements appelés à durer ? Ou s’agit-il d’une victoire à la Pyrrhus ? « Cette histoire est fascinante car elle a rassemblé à elle seule tous les problèmes et enjeux actuels de la société russe », résume Tatiana Kastouéva-Jean, chercheuse à l’IFRI de Paris et originaire d’Ekaterinbourg. « Le principal problème est que les pouvoirs locaux ne sont plus élus par les citoyens, explique-t-elle. Ils n’ont plus à répondre devant la population mais devant ceux qui les ont placés, à savoir, en vérité, l’administration présidentielle. »

Evgueni Roïzman en sait quelque chose. L’ancien charismatique patron de la ville, dernier maire d’opposition d’une grande municipalité en Russie, a démissionné en 2017. Il protestait contre la décision de la région de supprimer les élections municipales – un choix fait par un nombre croissant de villes russes. Son remplaçant a été appointé par Moscou, tout comme le gouverneur de la région, Evgueni Kouïvachev. « Il n’y a tout simplement plus de pouvoir local en Russie, il a été usurpé, assène Roïzman, rencontré à Ekaterinbourg. On retire aux citoyens leur capacité de choisir. Plus rien ne se décide sans indication ou aval du pouvoir central. Or c’est une vision à très courte vue, c’est comme s’asseoir sur une Cocotte-Minute pour contenir les soucis et attendre que ça explose. » « On a essayé de se faire entendre de plein de façons différentes par le passé, sans succès, alors maintenant, on va dans la rue », résume de son côté l'écolo Anna Baltina.

Les militants écologistes Anna Baltina, Anastasia Katakova et Stepan Anchugov, du collectif « Parcs et squares » de la ville. © JC Les militants écologistes Anna Baltina, Anastasia Katakova et Stepan Anchugov, du collectif « Parcs et squares » de la ville. © JC

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