Le Brésil, du rêve altermondialiste au cauchemar néolibéral

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Le Brésil de Lula a été l’objet des rêves d’une gauche européenne. Celui de Bolsonaro s’apparente à un cauchemar mené par d’anciens « Chicago Boys ». Saisir à la fois les échecs endogènes des gauches latinos et la soif de revanche d’une petite élite ultra-libérale peut clarifier un regard brouillé et clivé sur le géant lusophone.

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« Je hais les voyages et les explorateurs. » Le fameux incipit de Tristes Tropiques, que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss écrit après ses séjours au Brésil, demeure pertinent pour la situation actuelle. Le Brésil est en effet l’objet des fantasmes d’une gauche européenne qui aime y faire du tourisme idéologique, mais aussi le laboratoire d’une certaine droite qui fait rimer exploration et exploitation.

L’Amérique latine en général, et le Brésil en particulier, est ainsi le lieu d’une double projection, les rêves de la gauche d’un côté, le cauchemar néolibéral de l’autre. Une situation qui brouille, depuis déjà longtemps, le regard que l’on porte ici sur ce qui se passe là-bas, et divise celles et ceux qui commentent ce qui s’y déroule. La victoire à l’élection présidentielle, il y a tout juste un an, de Jair Bolsonaro, catalysée par l’enfermement de l’ex-président Lula, a encore fait rejouer les failles et crispé les positions.

Les uns s’indignent ainsi du fait que toute une partie de la gauche européenne défende mordicus Lula et le Parti des travailleurs (PT), en dépit de faits de corruption avérés, et ne veulent voir dans l’ancien président qu’un « prisonnier politique ». Les autres ne décolèrent pas contre l’aveuglement politique de ceux qui ne s’interrogent pas sur les conditions de la reprise en main idéologique et économique du pays par une élite menée par d’anciens « Chicago Boys » décidés à prendre leur revanche sur le PT en appliquant au Brésil d’aujourd’hui les recettes mises en place dans le Chili de Pinochet.

Milton Friedman. © The Friedman Foundation for Educational Choice Milton Friedman. © The Friedman Foundation for Educational Choice
Les Chicago Boys désignent ce groupe d’économistes sud-américains formés à l’université américaine sous la houlette de Milton Friedman, ayant mis en œuvre les réformes ultra-libérales de la dictature d’Augusto Pinochet entre 1973 et 1982. Le prix Nobel d’économie de 1976 avait en effet convaincu le général putschiste, plutôt acquis initialement à une vision planifiée de l’économie, de leur laisser les rênes pour expérimenter, à taille réelle, ses préceptes économiques : privatisations massives, restriction du rôle de l’État, ouverture des marchés, retraites par capitalisation, réduction des impôts…

Parmi les diplômés brillants qui rejoignent alors Santiago, un jeune Brésilien, Paulo Guedes, qui s’est notamment lié d’amitié, sur les bancs de l’université de Chicago, avec Jorge Selume Zaror, futur ministre du budget de Pinochet.

Or, Paulo Guedes est aujourd’hui le ministre le plus puissant du gouvernement Bolsonaro, à la tête d’un portefeuille qui fusionne ceux de l’économie, des finances, de l’industrie, de la planification, de l’emploi et du commerce extérieur. Cet ancien banquier est aussi l’homme qui, pendant la campagne électorale brésilienne, a activé ses réseaux pour faire d’un ancien militaire reconnaissant lui-même son absence de compétences en économie, un candidat adoubé par les milieux d’affaires.

En prenant ses fonctions, le super-ministre de l’économie a nommé plusieurs ex-Chicago Boys à des postes stratégiques. Roberto Castello Branco, diplômé de l’université où enseignait Milton Friedman au même moment que Paulo Guedes, a pris la tête de Petrobras, l’entreprise nationale pétrolière au cœur de la corruption de la classe politique brésilienne et des accusations contre Lula. Quant à l’économiste Rubem Novaes, également passé par cette université de Chicago, il a obtenu les rênes de la Banco do Brasil.

Comme l’expliquait alors aux Échos un autre économiste brésilien, Carlos Langoni : « Je plaisantais l'autre jour avec Paulo Guedes en lui disant : “Nous ne sommes plus des Chicago Boys, nous sommes des Chicago Grandfathers.” Mais il m'a immédiatement corrigé : “Il vaut mieux parler de Chicago Oldies.” »

Le ministre de l‘économie brésilien Paulo Guedes, à São Paulo le 10 octobre. © Reuters Le ministre de l‘économie brésilien Paulo Guedes, à São Paulo le 10 octobre. © Reuters

Qu’ils préfèrent se faire passer pour des « grands-pères » ou des « anciens », ces ex-Chicago Boys prennent le contrôle économique du Brésil dans un contexte particulier, et avec une revanche à prendre. L’Amérique latine est en effet le continent où les mesures « d’ajustements structurels » du consensus de Washington, dont l’université de Chicago a été une des matrices intellectuelles, ont été appliquées avec le plus de vigueur et d’aveuglement.

Mais l’Amérique latine est aussi le lieu où ce même consensus a été le plus frontalement contesté par les leaders de gauche qui accèdent au pouvoir au tournant des années 2000 : Hugo Chávez au Venezuela en 1999, Luiz Inácio Lula au Brésil en 2002, Nestor Kirchner en Argentine en 2003, Evo Morales en Bolivie en 2005, Michelle Bachelet au Chili en 2006, Rafael Correa en Équateur en 2007…

Ces gouvernants n’ont en réalité pas grand-chose à voir les uns avec les autres, mais ils constituent néanmoins tous un moment de forte rupture politique et économique, d’autant plus dans les pays qui élisent alors, pour la première fois de leur histoire, des dirigeants qui ressemblent à leur peuple : un syndicaliste issu d’une famille nombreuse et très pauvre émigrée du Nordeste vers São Paulo au Brésil ou un Indien représentant des petits cultivateurs pour la Bolivie.

Pour la gauche européenne qui a encore du mal à se relever de la chute du mur de Berlin, l’Amérique latine devient alors un espace où elle peut projeter un autre récit que le Tina (There is no alternative) cher à Margaret Thatcher. Du Forum social mondial dont la première édition se tient à Porto Alegre en 2001 pour structurer la dynamique altermondialiste enclenchée dans les contestations contre l’OMC, jusqu’à l’intérêt de nombreux mouvements écologistes et climatiques envers les thématiques des droits de la Terre Mère ou du « buen vivir » promues en Équateur ou en Bolivie, l’Amérique latine devient alors un territoire d’espoir pour les gauches européennes.

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