L’exubérance que l’économie turque affichait il y a quelques années est en berne

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Les mauvais résultats économiques expliquent en partie le revers électoral du président Recep Tayyip Erdogan aux élections législatives de juin 2015. Surtout, la dérive autoritaire du pouvoir turc ne rassure pas le monde des affaires.

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De notre correspondant à Istanbul (Turquie). - La crise diplomatique avec la Russie, depuis la destruction d’un avion russe le 24 novembre 2015 par deux chasseurs turcs à la frontière turco-syrienne, n’est pas sans conséquences économiques pour la Turquie. Les touristes russes (les plus nombreux après les Allemands) sont invités à boycotter les plages turques. L’alimentation en gaz est menacée. Des mesures de rétorsion qui assombrissent un panorama déjà bien morose.

« Les difficultés des entreprises membres de notre Chambre sont nombreuses », lit-on dans la lettre d’information de novembre 2015 de la Chambre de commerce franco-turque (CCI France Turquie). L’éditorial, qui espère « la promesse d’un renforcement de l’économie », pointe les sources d’inquiétude : « manque de visibilité, retards et défauts de paiement anxiogènes, inflation élevée, taux de change difficilement prévisible, croissance insuffisante, projets d’investissement et de partenariat remis aux calendes grecques et perte de motivation des investisseurs et des exportateurs potentiels. »

Le grand bond des années 2004-2010 s’essouffle. Les records ont fait place à une croissance divisée par trois (3 % en 2015 contre 8,9 % en 2011). Alors que toutes les énergies fossiles sont importées et que le secteur privé est très endetté, la livre turque joue au yoyo et est perçue comme une des devises les plus fragiles des pays émergents. L’inflation de 8 % est la deuxième la plus élevée d’Europe et le chômage est en hausse.

Cible de nombreuses critiques sur le non-respect de la liberté de la presse et des libertés individuelles, ou à propos de la répression des mouvements sociaux, le pouvoir turc pouvait se targuer d’une bonne santé économique au cours de la décennie passée. Cette dynamique, portée par les « tigres anatoliens », a été une des clefs de la longévité au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), qui a enchaîné les succès électoraux. Elle a soutenu l’ascension de son principal fondateur, Recep Tayyip Erdogan, maire d’Istanbul puis Premier ministre, élu chef de l’État en août 2014 et devenu l’homme fort du pays.

Erdogan devant ses admirateurs © Présidence Turque Erdogan devant ses admirateurs © Présidence Turque

Lorsque l’AKP est arrivé aux commandes en 2002, la livre turque venait de subir une dévaluation de 60 %. « En suivant à la lettre les consignes de la Banque mondiale et en assainissant de façon radicale le secteur bancaire, Erdogan a réussi à remettre la Turquie sur les rails », explique un homme d’affaires français installé à Istanbul de longue date. Une politique qui a permis au pays de traverser la crise de 2008 et 2009 sans encombre. L’AKP investit dans la santé, dans l’éducation, et consolide sa base électorale. « Les fortunes turques placées à l’étranger sont rapatriées. Les entrepreneurs étrangers, notamment les Français, se sont intéressés à ce pays. La Turquie s’est mise debout. Jusqu’en 2011, j’aurais voté AKP les yeux fermés. La situation se détériore cette année-là et s’aggrave à partir de 2013 », poursuit le businessman.

Pour le monde des affaires, la Turquie a des atouts. L’agence de notation Fitch a souligné récemment les points favorables : une population jeune, une dette publique faible, un milieu bancaire sain et un secteur privé dynamique. Le pays est un acteur industriel de premier plan dans le monde de l’automobile avec la présence de 13 producteurs de véhicules, de nombreux fabricants de composants et de sous-traitants. La Turquie est compétitive dans l’industrie textile, l’ameublement, les équipements électriques ou l’agroalimentaire.

C’est un marché qui présente cependant des risques. Le dynamisme économique est désormais concentré dans le BTP, un secteur très opaque aux allures de « bombe à retardement ». « La question n’est pas de savoir si une bulle immobilière va éclater, mais quand cela va se produire », raconte notre observateur avisé. Selon les économistes, la Turquie a besoin de profondes transformations. Améliorer la productivité, réduire la dépendance énergétique, soutenir les activités de recherche et développement, réformer le marché du travail sont les chantiers les plus urgents. Une réforme fiscale pour éviter l’évasion des capitaux est nécessaire. Des mutations structurelles impopulaires qui nécessitent une bonne assise politique. Or, le pays vient de traverser un cycle de plusieurs élections, synonyme de paralysie sur le plan économique.

Des scrutins qui ont vu un effritement du vote AKP. Si la méforme économique a détourné certains votes, la vaste affaire de corruption touchant des proches d’Erdogan, révélée en décembre 2013, et l’appétit de pouvoir de ce dernier ont pesé dans les urnes. L’AKP est descendue de son piédestal. Les élections de juin 2015 ont été une bonne surprise pour la société civile turque, mais une mauvaise pour Erdogan et pour le monde des affaires.

Le journaliste Soli Özel suit les questions économiques pour le quotidien Habertürk. Il reconnaît que « 3 % de croissance pour un pays comme la Turquie n’est pas un signe de bonne santé ». Il se veut rassurant : « La crise que nous vivons en Turquie n’est pas celle du Brésil. Erdogan a remporté une quadruple victoire politique. Il a écarté les trois autres partis ainsi que l’opposition interne au sein de l’AKP. C’est un grand avantage pour mener les réformes nécessaires. » Il s’inquiète cependant de l’interventionnisme grandissant du chef de l’État, qui interfère de plus en plus dans l’exécutif et fait pression sur le monde des affaires.

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