Le jour où la Floride sera sous l’eau

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Le grand État américain, paradis ensoleillé des retraités, est un immense marais, situé au niveau de la mer. À cause du réchauffement climatique, les eaux montent sur les côtes, menaçant les écosystèmes et la population. Dans un déni presque parfait.

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Naples et Miami (Floride), de notre envoyé spécial. - « Le Paradis » a pris un sale coup. Le lotissement de vacances les pieds dans l’eau n'est plus qu'un grand chantier. Pendant l'ouragan, deux des sept pavillons ont été baladés de l'autre côté du chenal. D'autres sont vides comme après une guerre. Robert Waltz s'affaire, la clope au bec : il va reconstruire les petites maisons bleues. Sa tante, la propriétaire, n'a pas d'assurance. « Si près de l'eau, ce serait hors de prix. On va réparer, ça recommencera, plus fort encore qu'avant. Un jour, il faudra peut-être foutre le camp. »

Au « Little Bar », face à la marina, des retraités dépiautent des crustacés sous un soleil parfait. Ce midi de février, Goodland ressemblerait presque à sa carte postale s'il n'y avait les escouades d'ouvriers, ces maisons défoncées, les bâches sur les toits, des tas de débris dans les allées.

Cinq mois plus tôt, le 10 septembre 2017, le terrible ouragan Irma s'est affalé ici, des vents à 185 kilomètres à l'heure, une vague de deux mètres. Irma a fait 120 morts en Floride, sept millions d'évacués, des dizaines de milliards de dollars de dégâts.

La presqu'île de Goodman, village au bord de l'eau dévasté par Irma. Ici en février 2018, cinq mois après le passage de l'ouragan. © Mathieu Magnaudeix La presqu'île de Goodman, village au bord de l'eau dévasté par Irma. Ici en février 2018, cinq mois après le passage de l'ouragan. © Mathieu Magnaudeix

Jane et Richard, deux retraités du Midwest, vivent à l'année dans un coude juste au bord de l'eau. Irma a détruit tous leurs meubles. Ils ne s'attardent pas : la publicité, ça fait baisser le prix des maisons. Cette histoire de montée des eaux, ils n'y croient pas une seconde. Les ouragans plus violents et plus fréquents, c'est un accident, la faute à pas de chance. Le prix qu'il en coûte pour vivre au « paradis », comme ils disent tous ici.

La côte est de la Floride, l'oasis des vieux Américains riches, est un bastion conservateur, où des groupes ultras font campagne contre la mention de l'évolution et du réchauffement climatique dans les manuels scolaires. Avec sa plage de sable fin au bord du golfe du Mexique et ses demeures ogresques, la grande ville, Naples, affiche l'opulence sous les palmiers.

Les promoteurs, les puissants de l'économie locale, guettent chaque mètre carré disponible. Gardées par des vigiles, les « gated communities » aux noms aquatiques rivalisent de gazons luxuriants, arrosés continûment en plein cagnard. Sur la côte, des villes entières érigées au ras de l'eau sur des polders artificiels, quand l'homme pensait dompter la nature, risquent un jour d'être balayées en quelques minutes par des ouragans. Bienvenue dans un bastion du déni climatique.

Il y a cent cinquante ans, le sud inhospitalier de la Floride était un grand marais à crocodiles. Des travaux pharaoniques de drainage l'ont rendu habitable. Mais la nature est têtue : ce gigantesque État de 20 millions d'habitants, la plupart au bord de l'eau, reste une grande raquette toute plate au niveau de la mer (son point le plus élevé culmine à 105 mètres). Un doigt dans l'océan, particulièrement vulnérable aux ouragans et aux tempêtes tropicales. Chaque année, la mer monte imperceptiblement, entre trois et cinq millimètres par an. Peut-être plus demain, beaucoup plus si les émissions de CO2 continuent à leur rythme actuel.

Club privé pour golfeurs à Naples, Floride. © Mathieu Magnaudeix Club privé pour golfeurs à Naples, Floride. © Mathieu Magnaudeix

Bien sûr, les océans s'élèvent partout, à cause du réchauffement climatique, qui augmente leur volume, et de la fonte des glaces polaires (lire notre série d'articles). Selon les climatologues américains, le niveau des mers pourrait monter de 30 cm à un mètre, voire deux mètres ou plus d'ici à 2100. Mais le paradis floridien cumule les malchances. À cause de la très faible élévation, la montée des eaux est une menace imminente, d'autant que le bâti se concentre sur les côtes. Le réchauffement climatique a rendu plus fréquents et plus violents les ouragans, qui rencontrent moins d'obstacles puisque tout est plat. Ils modifient les côtes et détruisent la barrière naturelle des mangroves, déjà décimées par une urbanisation erratique.

« Même dans le scénario optimiste, l'instabilité climatique va forcément s'accroître », estime Jim Beever, qui tente de sensibiliser les municipalités et la population au sein du Southwest Florida Regional Planning Council, une agence qui tente d'anticiper la menace et de sensibiliser les habitants. « Cela veut dire des saisons sèches plus sèches, des saisons humides plus humides, plus d'événements extrêmes, davantage d'érosion côtière, une faune et une flore de plus en plus exotiques, davantage de maladies tropicales pour les plantes, les animaux et les humains, une prolifération des algues, une pression accrue sur les infrastructures et des coûts supplémentaires. » Pendant ce temps, la mer continuera de monter, inexorablement.

L'eau et les ouragans se mêlent avec l'histoire locale. En 1960, Naples est devenu la capitale du comté de Collier après qu'Everglades City, le siège de l'administration, a été ravagée par l'ouragan Donna – depuis, cette petite ville délaissée agonise doucement, les pieds trempés, cette fois encore sinistrée par Irma.

Naples aussi a souffert lors du dernier ouragan : des morts, les écoles fermées, des milliers d'évacués, l'eau partout, les arbres terrassés dans tous les jardins. Visiblement, ces blessures n'ont pas suffi pas pour fêler la gangue du déni, cet amalgame solide d'idéologie, de fatalisme, d'indifférence.

Penny Taylor à Naples, février 2018. © Mathieu Magnaudeix Penny Taylor à Naples, février 2018. © Mathieu Magnaudeix

Penny Taylor nous rencontre un matin au bord de la grande plage de Naples. Elle tourne la tête vers l'horizon, radieux, bleu clair. « J'ai beaucoup d'empathie, dit-elle, pour ceux qui ne veulent pas voir. Ils sont comme les petits enfants qui mettent le doigt dans le trou de la digue en pensant que ça l'empêchera de céder. » Les petits enfants, elle les croise tous les jours : ce sont ses collègues au sein de l'administration locale.

Taylor est une des élues du comté. Elle est républicaine, le parti de Donald Trump, mais elle croit au changement climatique, à ses causes humaines, aux désastres qui arriveront si rien n'est fait. Sans le dire trop fort, elle ordonne déjà aux ouvriers du comté de surélever les infrastructures, et tente en douce de limiter la gloutonnerie des promoteurs.

Projection avec 1,82 mètre (6 pieds) de montée des eaux à Naples. © Harold Wanless Projection avec 1,82 mètre (6 pieds) de montée des eaux à Naples. © Harold Wanless

Penny Taylor a accueilli comme une « bénédiction » une étude en cours sur les effets locaux de la montée des eaux… financée par la multinationale BP en réparation de la marée noire Deepwater Horizon de 2010. Son auteur, Michael Savarese, professeur de sciences marines à l'université Gulf Coast de Fort Myers, avance lui aussi à pas de loup. Dans ses réunions de concertations avec les élus et le business local, il évite de se montrer trop alarmiste. Ni brusquer, ni effrayer. « Il faut rester assez optimiste pour que la communauté s'occupe du problème. On commence à évoquer la nécessité de s'adapter. On ne parle pas encore de réduction de l'empreinte carbone. Il faut bien commencer quelque part… »

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J’ai rencontré la plupart des personnes interrogées en Floride en février 2018, puis complété la recherche et écrit l’article cet hiver.