En Bolivie, la détresse des endettés du Covid

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Dans un pays au système de santé défaillant, où l’hôpital public manque de tout, les classes moyennes se tournent vers les cliniques privées pour tenter de sauver leurs proches. Régis par la loi du marché, ces établissements pratiquent des honoraires prohibitifs et beaucoup de familles s’endettent pour des années.

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La Paz (Bolivie).– « Alors que mon père venait de mourir, le personnel de la clinique ne me parlait que d’une chose : les 70 000 dollars qui manquaient. » Willma Bisorio raconte la scène, encore pleine de rage, un an après. Les trente-six jours que son père a passé dans une clinique privée en soins intensifs lui ont coûté 85 000 dollars. Dans un pays où le salaire moyen est d’environ 430 dollars par mois.

Elle et ses quatre frères et sœurs parviennent tout juste à payer 15 000 dollars à la clinique. « Nous n’avons pas choisi, c’était la seule clinique où il y avait de la place, explique Wilma. Il n’arrivait plus à respirer correctement, nous avons donc commencé à chercher des établissements. Il avait le droit aux soins de l’hôpital public, comme “du troisième âge”. Mais il n’y avait pas de place non plus. »

Une histoire tristement banale. Irma a vécu le même cauchemar l’an passé : « Mon frère est tombé malade et quand son état s’est aggravé, il a fallu l’hospitaliser. Nous avons appelé partout, fait appel aux proches, aux amis, aux connaissances, on s’est battus pour lui trouver une place, et là où ils ont dit qu’ils en avaient, nous avons foncé. »

Les plus de 1 000 dollars de soins à débourser quotidiennement n’arrêtent pas cette famille modeste, alors désespérée. Le frère d’Irma, 56 ans, n’a pas survécu, et il a fallu vendre la voiture pour payer la note. Il ne bénéficiait d’aucun système d’assurance, comme c’est souvent le cas dans le pays.

Santa Cruz, le 13 juillet 2020. Des médecins volontaires membres de l'organisation «Les anges contre Covid», assistent un patient malade du Covid-19 dans leur hôpital sous tente. Cette organisation vient répondre à la saturation du système de santé bolivien. © Photo Enrique CANEDO / AFP Santa Cruz, le 13 juillet 2020. Des médecins volontaires membres de l'organisation «Les anges contre Covid», assistent un patient malade du Covid-19 dans leur hôpital sous tente. Cette organisation vient répondre à la saturation du système de santé bolivien. © Photo Enrique CANEDO / AFP

Le secteur public de santé en Bolivie (incluant les hôpitaux publics et ceux destinés aux travailleurs affiliés) va assez mal. Infrastructures trop anciennes, matériel obsolète, manque de spécialistes, manque de places… La caisse nationale de santé, où sont inscrits plus de 3 millions de travailleurs, ne compte que 135 lits de thérapie intensive destinés aux patients atteints de Covid-19.

Pour ne rien arranger, une majorité de travailleurs ne sont pas déclarés dans le pays, et n’ont donc pas le droit à la sécurité sociale. Seulement aux soins de base dans des hôpitaux publics débordés et vétustes.

Alors, assurées ou pas, les classes moyennes se tournent vers la santé privée.

Pour les plus pauvres, la question ne se pose pas, on se soigne chez soi. Médecin généraliste à domicile, Melby Hidalgo se confronte depuis un an et demi aux inégalités du système. « Je me rappelle un patient en particulier, il saturait à 45, il était violet, en hypoxie, se remémore-t-elle. Il fallait l’envoyer à l’hôpital mais la famille me répétait : “Mais où voulez-vous qu’on l’envoie ? S’il vous plaît, soignez-le ici”. »

Pour réunir les sommes exigées par les établissements privés, les réseaux sociaux sont depuis un an et demi le théâtre de levées de fonds solidaires. Un numéro de compte, une photo, et l’espoir que, à force de dons de 20 bolivianos, la famille parvienne à atteindre les 500 000 (environ 72 000 dollars).

La « rétention » de cadavres comme garantie de paiement

Des recours désespérés face à des méthodes drastiques : quand les familles ne paient pas, certaines cliniques refusent de rendre la dépouille du défunt. C’est ce qui est arrivé à Wilma. « Pendant cinq jours, je me suis battue pour que la clinique me rende le corps de mon père, raconte la jeune femme de 36 ans. Nous voulions l’enterrer, faire notre deuil, et eux ne pensaient qu’à l’argent. » Wilma alerte le bureau de la Défenseure des droits et parvient finalement à le récupérer. « C’est une pratique qui se faisait beaucoup avant, mais qui avait presque disparu. Avec le Covid et ses bénéfices juteux, on s’est retrouvé avec beaucoup plus de cas », explique Nadia Cruz, la Défenseure des droits.

Son institution lutte contre ce phénomène de « rétention » de cadavres, mais essaie également de maintenir les factures des cliniques à des niveaux raisonnables, comme l’a souhaité le pouvoir. « La loi d’urgence sanitaire, promulguée en février dernier, impose des prix maximaux pour les cliniques privées. Sans cette norme, les cliniques se régulent selon les lois du marché », déplore Cruz.

Malgré la loi, les prix des cliniques continuent d’exploser. Tout d’abord, les établissements exigent un dépôt sur leur compte en banque avant toute hospitalisation. Pour la Clínica Alemana, le versement s’élève à rien de moins que 140 000 bolivianos, soit 20 000 dollars. Sans cette somme, le patient ne sera pas admis.

« Ensuite, il faut renflouer tous les trois ou quatre jours. Vous comprenez, une journée de thérapie intensive coûte entre 25 et 28 000 bolivianos (entre 3 500 et 4 000 dollars) », récite la jeune femme au téléphone. Soucieuse de n’avoir pas d’ennuis avec des patients réticents, elle précise : « Nous savons que ce sont de grosses sommes, donc si vous êtes d’accord, écrivez-le noir sur blanc. »

Une pratique tout à fait illégale, mais les cliniques ont leurs stratégies pour passer entre les mailles du filet. « Aujourd’hui, une journée en thérapie intensive ne peut pas excéder 500 dollars. Mais quand les cliniques présentent leur facture, s’ajoutent des pages et des pages de médicaments, leurs quantités, des soins spécifiques, explique Nadia Cruz. Et ça, nous, en tant qu’instance de protection des droits humains, nous n’avons pas la compétence pour en juger. »

Autre exemple, à la Clínica de Los Andes, un versement avant hospitalisation de « seulement » 5 000 dollars est demandé, mais il faut ajouter des garanties au dossier. C’est ce qu’a dû faire Irma pour récupérer la dépouille de son frère : « Nous avons laissé les papiers de la voiture, que nous avons vendue par la suite, et les titres de propriété d’un terrain familial. On nous les a rendus au paiement complet de la facture. »

Une pratique, encore une fois, illégale.

Nous sommes en état d’urgence, ce n’est pas le moment de vouloir se faire de l’argent.

Jorge Silva, vice-ministre de la défense des consommateurs

Du côté des cliniques, on rétorque que les prix fixés par l’État ne correspondent pas à la réalité. « Avec ces prix imposés, je ne peux pas payer correctement les spécialistes en soins intensifs. Donc, à terme, ils ne voudront pas travailler pour moi, assume la docteur Suxo, de la Clínica del Sur. Ils ne vont pas risquer leur vie, travailler 24 heures sur 24 pour 10 euros par jour. » Selon elle, « ils seraient bien mieux rémunérés dans le public ! » 

« L’état discrédite notre travail, alors que nous fournissons plus de 50 % des places en soins intensifs dans le pays », expliquait dans un communiqué le regroupement des cliniques boliviennes, lors de la promulgation de la loi d’urgence sanitaire.

Le vice-ministre de la défense des consommateurs Jorge Silva leur a répondu, aussi tranchant que relativement impuissant : « 500 dollars, c’est ce que coûte une journée en soins intensifs, nous l’avons calculé. Nous sommes en état d’urgence, ce n’est pas le moment de vouloir se faire de l’argent. D’ailleurs, la loi impose la gratuité des soins en cas d’urgence sanitaire. On ne leur réclame pas, mais au moins qu’ils fassent payer le minimum. »

Les proches d’Irma et Wilma ont été hospitalisés avant que cette loi ne soit promulguée. Elles ne peuvent donc pas s’en prévaloir. Mais les excès des cliniques ont toujours bel et bien lieu. Tant et si bien qu’Irma le dit sans hésiter : « Si je tombe malade, je ne veux pas que l’on m’amène à l’hôpital. Qu’on me laisse chez moi. Je ne veux pas endetter ma famille. » 

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