Le lanceur d’alerte Rui Pinto à la veille de son procès: «Je veux être acquitté»

Par L’EIC et la rédaction de Mediapart

Rui Pinto, l’homme à l’origine des Football Leaks, la plus grande fuite de données de l’histoire du journalisme, sera jugé vendredi 4 septembre à Lisbonne. À 31 ans, il fait face à 90 chefs d’inculpation, alors même que ses données ont eu un impact considérable, bien au-delà du monde du sport, et qu’il vient d’intégrer un programme de protection de témoin.

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Rarement les deux pôles de la planète football n’auront paru si proches. Dimanche 23 août, au stade de la Luz de Lisbonne (Portugal), le Bayern Munich affronte le Paris Saint-Germain en finale de la Ligue des champions, la plus prestigieuse des compétitions, dans un stade vidé par le Covid. À seulement quelques kilomètres de là, Rui Pinto jouit d’une toute récente liberté.

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Le lanceur d’alerte des Football Leaks, à l’origine de la plus grande fuite de données de l’histoire du journalisme, qui a permis de documenter la face sombre du « foot business », est officiellement un homme libre depuis le 7 août, autorisé à quitter la résidence à laquelle il est assigné.

Placé en résidence surveillée, ce jeune homme de 31 ans, dont l’engagement est comparé à celui-là d’Edward Snowden, prépare le procès qui doit s’ouvrir contre lui, vendredi 4 septembre, à Lisbonne. Devant la finale Bayern-PSG à la télé, l’ancien étudiant en histoire commente : « Le football, ce sont les fans, la vraie ambiance, pas cette ambiance d’événement artificiel où l'argent domine tout. »

La justice portugaise l’accuse de piratage informatique, de tentative d'extorsion et de violation de correspondance. Au total, 90 infractions ont été retenues contre lui, ce qui peut le ramener à la case prison pour de longues années. Mais Rui Pinto garde un objectif en tête : « Je veux être acquitté », déclare-t-il à notre partenaire du magazine allemand Der Spiegel, qui a pu le rencontrer en ce week-end de finale de Ligue des champions, après avoir suivi un protocole de sécurité strict.

Dans l’attente de son procès, Rui Pinto vit en résidence surveillée. © Sonja Och / Der Spiegel Dans l’attente de son procès, Rui Pinto vit en résidence surveillée. © Sonja Och / Der Spiegel

Dans l’attente de son procès, Pinto vit à une adresse inconnue, sous l’escorte de deux policiers. « Ma vie est en danger », considère-t-il. En quatre ans, le lanceur d'alerte s’est fait de nombreux ennemis, dont certains parmi les plus puissants d’Europe. Depuis 2016, il a livré plus de 70 millions de documents confidentiels – un total de 3,4 téraoctets de données – à Der Spiegel, qui les a partagés avec Mediapart et ses partenaires du réseau EIC.

Leur exploitation a permis de publier plus d’un millier d’articles, dont certains ayant de graves implications judiciaires. Sur la foi de ces informations, des enquêtes pénales ont été ouvertes en France, en Belgique, en Espagne, en Suisse, etc.

La chronologie des Football Leaks. © Der Spiegel / EIC La chronologie des Football Leaks. © Der Spiegel / EIC
Les Football Leaks ont notamment conduit aux condamnations pour fraude fiscale de superstars comme Cristiano Ronaldo et José Mourinho. Ils ont aussi permis de révéler le dopage financier pratiqué par les plus grands clubs, le fichage ethnique au PSG, les turpitudes de la Fifa, les magouilles d’agents sans scrupules, ou encore l’exploitation d’enfants sur le continent africain.

Sur la base de ces mêmes documents, un procureur extraordinaire suisse vient d’ouvrir, en juillet, une procédure pénale visant le patron de la Fédération internationale de football Gianni Infantino et l’ancien procureur fédéral Michael Lauber, démis de ses fonctions et qui vient de perdre son immunité.

À lui seul, Rui Pinto a aussi fait trembler les États du Qatar, d’Abu Dhabi ou la principauté de Monaco. Malgré tout cela, « j’arrive assez bien à dormir la nuit », explique-t-il.

Jusqu’à présent, une seule personne a atterri derrière les barreaux à la suite de ces révélations : il s’agit de Rui Pinto lui-même, qui a été interpellé, en janvier 2019, à Budapest (Hongrie), où il vivait depuis quatre ans, avant d’être remis au Portugal dans le cadre de l’exécution d’un mandat d’arrêt européen.

Dans un entretien donné en décembre 2019 depuis son lieu de détention, où il avait été placé à l’isolement pendant plus de six mois, Rui Pinto dénonçait la partialité de la justice portugaise et regrettait de ne pas avoir été davantage soutenu par les autres pays européens. Sept mois plus tôt, Eurojust, agence de l’Union européenne qui facilite la coopération entre les procureurs, avait entamé une lente procédure de coopération à l’initiative du Parquet national financier (PNF) en France, en vue d’exploiter les données des Football Leaks.

L’horizon de Rui Pinto s’est quelque peu éclairci depuis. Le lanceur d’alerte vient de conclure un accord avec la justice portugaise qui lui a accordé le statut de témoin protégé ; raison pour laquelle il a pu retrouver la liberté début août.

Rui Pinto a donné accès à son plus grand trésor : il a ouvert huit disques durs chiffrés contenant 17,5 téraoctets d’informations (ce qui correspond à plus de cinq fois le volume des Football Leaks). Encore inexploitées à ce jour, ces données complémentaires, qui portent notamment sur les îles Caïmans, l’un des pires paradis fiscaux de la planète, « ont le même potentiel que les Panama Papers », annonçait-il après son arrestation, en 2019.

Rui Pinto explique à Der Spiegel et l’EIC qu’il a toujours voulu travailler avec les autorités portugaises, mais à la condition expresse que les documents contenus sur ses disques durs ne soient pas utilisés contre lui. Pendant longtemps, le parquet portugais n’a pas voulu accepter le principe d’un tel accord. Mais la pression s’est accrue sur les enquêteurs au fil des mois.

En janvier, le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) a publié les résultats d’une enquête sur le système de prédation d’Isabel dos Santos, l’Angolaise la plus riche d'Afrique, fille de l’ancien président José Eduardo dos Santos — qui conteste les faits. Cette fois encore, les documents provenaient de... Rui Pinto, qui en a publiquement assumé la paternité. « C’est écœurant que le Portugal [ancienne puissance coloniale – ndlr] soit devenu le centre de blanchiment des élites angolaises », justifie le lanceur d’alerte.

Après avoir été qualifié de hacker, de pirate ou d’espion lorsqu’il révélait la face sombre du football, Rui Pinto a, à la faveur de ces révélations, été présenté comme un dénonciateur de valeur dans les médias portugais.

Il a également contraint les autorités nationales, qui ont ouvert des enquêtes contre Isabel dos Santos, à reconnaître l’importance de ses données. La justice s’est alors retrouvée bloquée : elle ne pouvait pas accéder aux documents sans l’intervention de Pinto, les disques durs ayant des mots de passe de plus de 40 caractères et chaque disque étant chiffré séparément. Ce qui a permis de trouver un accord, rendu public le 20 mai 2020, un mois après avoir été libéré de prison et assigné à résidence. Le 7 août, Rui Pinto est officiellement intégré à un programme de protection de témoin.

En décembre 2019, Rui Pinto assumait « pleinement que, du point de vue de la loi portugaise, certains de mes actes puissent être considérés comme illégaux ». Aujourd’hui, le lanceur d’alerte exprime ses regrets d’avoir enfreint la loi pour obtenir ces informations. Mais il était convaincu que les données l’aideraient à découvrir des crimes graves, même s’il estime qu’il n'avait pas suffisamment réfléchi aux conséquences de ses actes. 

Rui Pinto regrette aussi d’avoir « naïf » en échangeant en 2015 avec les dirigeants du fonds d’investissement Doyen Sports, qui affirme depuis avoir été victime d’une tentative d’extorsion de fonds de la part de Pinto après qu’il leur aurait volé des données (Mediapart en avait parlé dès 2016 ici).

En effet, c’est une plainte déposée par Doyen Sports et son manager Nelio Lucas qui est, en grande partie, à l’origine du procès qui va se tenir à Lisbonne. Pinto aurait piraté les systèmes informatiques de l’entreprise en 2015. Dans un e-mail, il a exigé une somme comprise « entre 500 000 euros et 1 million d’euros » en échange de la non-publication des documents. Il a également contacté un avocat qui a ensuite rencontré M. Lucas et son conseiller juridique dans une station-service à Lisbonne pour discuter de l’accord.

Rui Pinto a déclaré vouloir tester jusqu’où M. Lucas et Doyen Sports étaient prêts à aller afin d’empêcher la publication de documents compromettants. Il y a quelques jours, le quotidien portugais Público a publié un article citant un nouveau mail qui pourrait affaiblir cette version.

L’article affirme que dans le message Rui Pinto a suggéré à son ancien avocat que l’argent exigé à Doyen Sports soit versé via des paradis fiscaux comme Malte ou Chypre. Avant la moindre opération de paiement, Rui Pinto a interrompu les négociations. C’est pourquoi il n’a commis aucun crime, affirme-t-il.

Par la suite, les documents Football Leaks ont au contraire démontré l’ampleur des magouilles de Doyen Sports, entre commissions occultes, montages fiscaux et connexions mafieuses, usage de prostituées et affaires troubles avec Donald Trump. Grâce à Rui Pinto, le groupe fait d’ailleurs l’objet d’une enquête pour fraude fiscale et blanchiment en Espagne (lire ici).

Au Portugal, dans le cadre d’une enquête toujours en cours, les autorités ont gelé 8 millions d’euros sur un compte Doyen Sports au printemps 2019, intriguées par un transfert prévu de plusieurs millions vers le paradis fiscal de Sainte-Lucie. Sollicités, Nelio Lucas et Doyen Sports n’ont pas souhaité commenter.

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Après une première saison en 2016, Mediapart et 14 médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme, basée sur plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.

Les journalistes de Der Spiegel Rafael Buschmann, Nicola Naber et Christoph Winterbach ont pu rencontrer Rui Pinto le week-end des 22 et 23 août à Lisbonne, dans un lieu tenu secret.